Édition du 18 juin 2019

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États-Unis

La majorité des choix de Donald Trump pour son futur cabinet provient de Wall Street. Quelle contradiction avec son discours vers « main street » ?

Introduction : Depuis les premiers jours de sa campagne électorale, un des cris de ralliement de Donald Trump était : « Attention à Wall Street ». Mais il vient de recruter deux membres défenseurs de l’élite financière, Steve Mnuchin et Wilbur Ross. Notre correspondant spécial Paul Solman se tourne vers l’ex-banquier devenu journaliste, William Cohan, pour discuter de la pertinence de leur expérience et savoir si le Président désigné triche au golf.

PBS NEWS HOUR, Making Sense, 8 décembre 2016,
Traduction et organisation du texte, Alexandra Cyr,

(…)
PBS, Paul Solman : Quelques semaines seulement après sa victoire le Président désigné s’est éloigné de ses discours de campagne et sélectionné des sommités de Wall Street pour les postes économiques les plus importants de son administration à venir. Par exemple, à la tête du Secrétariat au commerce, Wilbur Ross. Pour certain il est un investisseur dans les fonds vautours. Pour d’autres, il s’agit d’un sauveur de compagnies (en très mauvaise situation). Il a aussi sélectionné l’ex dirigeant de Goldman Sachs, Steve Mnuchin au Secrétariat au trésor. Nous nous tournons vers un ancien banquier de Wall Street devenu journaliste d’investigation, William D. Cohan pour nous expliciter le contexte. William Cohan : Steve Mnuchin et Wilbur Ross sont des hommes des marchés boursiers. Ce sont des hommes de Wall Street.

P.S. : Et qu’est-ce que c’est un « homme des marchés » ?

W.C. : Cela veut dire que votre approche est la négociation (en vu d’un résultat financièrement positif pour vous). Steve Mnuchin a fait fortune en achetant une banque que la FDIC (Corporation d’assurance des dépôts) avec saisi au cours de la crise de 2008. Il l’a rebaptisée OneWest et revendue à City Bank qui était dirigée par un autre ex de Godman Sachs, le banquier John Thain. Ils ont fait des milliards avec cette transaction. Wilbur Ross a fait la même chose en achetant des entreprises pratiquement en faillite pendant la crise de 2008 et comme un phénix, il les faisait renaitre de leurs cendres.

P.S. : Mais, est-ce que l’argument massue de D. Trump durant sa campagne n’était pas qu’en tant qu’agent de changement absolu, il n’allait pas laisser les choses continuer comme avant ? Alors, personne de mieux que ces « deal-makers » pour y arriver ?

W.C. : Absolument. S. Munchin et W. sont compatibles avec la vision qu’il faut diminuer la bureaucratie. (…) Un des grands accomplissements de D. Trump a été d’arranger (l’organisation) du Wollman Rink à Central Park.

P.S. : La patinoire ?

W.C. : Oui, la patinoire. Donald Trump : J’ai réuni tout le monde, la ville et le conseil municipal. Il fallait faire vite. Et nous avons réussi. Ça peut se faire aussi pour tout le pays : Est-ce que les États-Unis équivalent au Wollman Rink ? Je ne crois pas.

P.S. : Les États-Unis ne sont pas le Wollman Rink. Mais je pense que tous ceux et celles qui nous regardent et surement les gens qui ont voté pour lui ont vécu des expériences frustrantes avec les bureaucrates et la bureaucratie privée ou publique qui leur ont fait des misères.

W.C. : Il est très difficile de savoir ce que ces messieurs vont réussir à faire. Leurs entreprises sont petites ; 10, 20, 30 personnes. Ils vont devoir commander un destroyer. Le Secrétariat au trésor compte 80,000 employés-es. Celui au commerce, 50,000. Il faut commencer bien des milles à l’avance pour arriver à faire tourner un bateau de guerre. Rien dans leur expérience antérieure, absolument rien ne permet de penser qu’ils auraient les habiletés pour diriger de telles bureaucraties.

P.S. : Y a-t-il quelque chose dans leurs expériences antérieures ou dans leurs personnalités qui indiquerait qu’ils peuvent poursuivre les ambitions populistes de D. Trump, c’est-à-dire répondre aux attentes de son électorat ?

W.C. : Vous me faites rire. Parce que S. Mnuchin et W. Ross n’ont absolument rien à voir avec le populisme. Ils font parti du .001% du 1%. Et une des ironies qui frappe c’est que le Président désigné s’entoure de tous ces gens de Godman Sachs. Goldman Sachs l’avait pourtant inscrit dans les infréquentables, le genre de client dont elle ne voulait absolument pas.

P.S. : D’où tenez-vous cela ?

W.C. : J’ai écrit sur Goldman Sachs. Et je le tiens de personnes de l’entreprise qui en parlait. D. Trump était le représentant du genre de client avec qui l’entreprise ne voulait pas faire des affaires. Principalement parce qu’il a tant emprunté des banques de Wall Street pour construire ses casinos sans jamais rembourser.

P.S. : En 2005, Deutsche Bank est une de ces grandes banques qui a prêté à D. Trump pour qu’il construise la Trump International Hotel de Chicago. Le fond spéculatif de Steve Mnuchin a aussi participé à ce financement. En 2008, quand la crise était à son sommet, un versement important arrivait à échéance.

W.C. : On parle de 330 millions. Il a tout simplement décidé de ne pas le payer. Il a poursuivi Deutsche Bank et tous les autres prêteurs dont Dune Capital, le fond spéculatif de Steve Mnuchin. Il invoquait qu’il n’avait pas à rembourser parce qu’un événement fortuit était arrivé (Act of God) c’est-à-dire la crise financière causée par les gens qui lui avaient prêté les sommes nécessaires à son projet. Donc il n’était pas tenu de rembourser. Il tourne le dos et poursuit la firme de Wall Street qui a voulu faire des affaires avec lui.

P.S. : W. Cohan vous avez travaillé 17 ans à Wall Street et vous avez écrit sur (le fonctionnement des entreprises qui y règnent). Vos principaux titres sont les suivants : The Last Tycoons, House of Cards, et celui sur Godman Sachs, Money and Power. Vous avez aussi interviewé D. Trump pour plusieurs magazines. Ça à l’air de quoi une entrevue avec lui ?

W.C. : Très charmant, très drôle. Un jour il m’a dit que j’avais une tête bien chevelue, comme lui en fait. Je lui ai parlé du fait que tout le monde sur Wall Street m’avait raconté qu’il trichait au golf.

P.S. : Vous voulez dire que vous lui avez demandé s’il trichait au golf ?

W.C. : Bien sûr ! Je lui ai demandé : « Trichez-vous au golf » ? Et il m’a répondu : « Non, je ne triche pas au golf. Je ne suis pas un très bon golfeur mais je possède tant de parcours. Pourquoi donc devrais-je tricher » ?

P.S. : Vous l’avez cru ?

W.C. : Non. Par la suite, un de mes amis à joué avec lui (…) et l’a vu tricher. (…)
Quand vous êtes entouré de béni oui-oui, de gens qui vous disent sans cesse que vous êtes le plus grand de tous les temps, votre vision de la réalité est affectée.
Je veux souligner que c’est une chose de gérer votre propre entreprise dont vous êtes le patron, le roi. Il n’y a même pas de conseil d’administration. C’est constamment Donald Trump (qui répond et décide). Il est habitué de dire à son monde que faire et s’ils-elles n’obéissent pas, il devient très fâché et s’assurent que ce qu’il veut sera fait.

P.S. : Mais peut-être bien que son électorat pense que ce n’est pas une mauvaise chose ?

W.C. : Je pense que de faire adopter vos politiques par le Congrès exige des habiletés bien différentes. Surtout en ce moment où le Congrès est le plus divisé de l’histoire américaine.

P.S. : Mais, rendre les États-Unis grands …. Ce pays est en difficulté. (Cela veut dire) qu’en agissant à la bonne vieille manière, en donnant des responsabilités à des personnes habiles dans les négociations, nous savons comment changer les choses fondamentalement.

W.C. : C’est ce qui lui a permis d’avoir la majorité au Collège électoral.

P.S. : Donc, ce serait une bonne chose d’avoir sélectionné Wilbur Ross et Steve Mnuchin et qui que ce soit d’autre venant de Wall Street pour son administration ?

W.C. : Il se pourrait qu’ils soient exactement ce que nous cherchons. Si toutes ces personnes qu’il a nommées, avec ce genre d’expérience qui réussit à faire exécuter les décisions, qui savent comment fonctionne les marchés de capitaux et peuvent faire que (ce que D. Trump attend d’eux)réussissent, alors je serai premier sur la ligne de front pour faire réélire D. Trump. Je pourrai dire qu’il est devenu bien meilleur que n’importe qui aurait pu le croire.

P.S. : Mais comme vous le connaissez, avez fait des reportages à son sujet, vous demeurez sceptique ?

W.C. : Je suis sceptique. J’espère seulement qu’il ne s’avèrera pas le golfeur qui triche.
P.S. : William D. Cohan, merci beaucoup.

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