Édition du 14 septembre 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Europe

La police charge la justice, le PS et le PCF au garde-à-vous

Des élus socialistes, communistes et écologistes, arguant qu’il ne faut pas laisser la thématique de la sécurité à l’extrême droite, se sont rendus au rassemblement policier du 19 mai, qualifié de «  factieux  » par Jean-Luc Mélenchon. Une participation qui en a consterné certains au sein même de leurs partis.

19 mai 2021 | tiré de mediapart.fr | Photo : Le secrétaire du PS, Olivier Faure, au rassemblement du 19 mai. © THOMAS COEX / AFP

Sourires détendus et écharpe tricolore autour du manteau, ils débarquent, mercredi 19 mai, sous les fenêtres de l’Assemblée nationale : des élus d’extrême droite, dont le numéro 2 du parti de Marine Le Pen, Jordan Bardella, le député Rassemblement national (RN) Sébastien Chenu, son collègue eurodéputé Thierry Mariani, mais aussi Robert Ménard, Philippe de Villiers, Jean Messiha et Éric Zemmour. Croisés aussi : les présidents de région Xavier Bertrand et Valérie Pécresse, le député Francis Chouat, proche de Manuel Valls passé à La République en marche (LREM)... Et plusieurs élus issus des rangs du Parti socialiste (PS) et du Parti communiste (PCF).

Ils sont là, «  tous ensemble, tous ensemble ! », pour dénoncer les violences contre les forces de l’ordre. Parmi eux, certains soutiennent également les revendications de l’intersyndicale policière qui a appelé au rassemblement, parmi lesquelles la mise en œuvre de « peines minimales pour les agresseurs des forces de l’ordre ». Il s’agit, à en croire le communiqué de presse publié la veille, de la revendication « la plus importante » de cette manifestation. Une manifestation dont le chef de file de La France insoumise (LFI) Jean-Luc Mélenchon a dénoncé le «  caractère factieux ».

Yannick Jadot, lui, est arrivé, seul, à 13 heures tapantes. Passage entre les grilles filtrant l’accès au Quai d’Orsay, fouille au corps. Ni souriant ni très détendu, l’eurodéputé Europe Écologie-Les Verts (EELV), candidat pour 2022, est bien décidé à répondre à ceux, y compris dans son propre parti, que sa présence parmi les bleus révulse. «  Les critiques, je m’en fous, je ne vais pas arrêter de défendre mes idées parce qu’il y a des messages sur le mail du conseil fédéral [d’EELV], balaie-t-il. Je ne veux pas laisser s’installer un schisme entre la police et la société. Si nous, les écologistes, voulons vraiment gouverner le pays, peut-on se passer de la police ? »

Il n’empêche : se rassembler sous la ribambelle des drapeaux «  Alliance  » – le très droitier syndicat de policiers –, s’entasser dans une foule qui applaudit quand un orateur explique que «  le problème de la police, c’est la justice », ou qu’« il y en a assez des réformes pour le droit des voyous, monsieur le garde des Sceaux, réveillez-vous ! », et qui hue le ministre de la justice Éric Dupond-Moretti, ce n’est pas rien. C’est même inédit, pour celui qui, en 2018, avait des mots durs contre les responsables politiques qui soutenaient des « gilets jaunes », à ses yeux peu recommandables.

«  Et si le RN vient à une manif pour le climat, on va les virer ?  », rétorque désormais l’écologiste, qui estime que, même s’il n’est d’accord ni avec les mots d’ordre du rassemblement, ni avec une politique sécuritaire, « quand la CGT, l’Unsa et la CFDT appellent à l’aide, il faut les écouter ». Peu après, la députée Delphine Batho, membre du « pôle écologiste  » avec EELV, fend la foule, droite dans ses bottes. Elle est sur la même longueur d’onde : autant il est «  inutile » de muscler la réponse pénale, autant elle est « pour la sécurité  » et « l’assume ». Quoi qu’il en soit, dit-elle, «  il est hors de question de laisser à l’extrême droite le monopole de la défense d’un service public ».

Presque mot pour mot le discours tenu la semaine dernière par le secrétaire national du PCF Fabien Roussel, qui lançait, lors de sa première conférence de presse comme candidat officiel à la présidentielle : « Ma gauche à moi, elle ne sera pas laxiste !  » (il s’en explique ici). Aujourd’hui, le député du Nord est venu faire un tour, rapide, et loin des caméras, au rassemblement policier, en compagnie de trois autres parlementaires communistes.

Les socialistes sont de loin les plus présents. Outre la maire de Paris Anne Hidalgo, qui a passé une tête, on compte 4 sénateurs, dont Patrick Kanner et Rémi Féraud, et 9 députés, dont Olivier Faure, le premier secrétaire du PS, Boris Vallaud, ou l’ancien «  vallsiste » David Habib. Depuis sa région Occitanie, où elle fait campagne pour sa réélection, Carole Delga a, quant à elle, tenu à publier, dans L’Obs, une lettre ouverte aux policiers intitulée « Je suis des vôtres ». Elle y appelle, entre autres choses, à «  rétablir [...] l’autorité de l’État ». Son camarade Michaël Delafosse, maire PS de Montpellier (Hérault), a lui aussi pris soin de faire passer un message sur Twitter : «  À l’heure où des policiers meurent car ils nous protègent, j’apporte mon soutien au rassemblement de la politique républicaine. »

Cécile Untermaier, députée socialiste de Saône-et-Loire, est, elle, bien présente devant le Palais-Bourbon. Elle veut apporter de la nuance : « On ne doit pas donner raison à tous les propos qu’on entend ici, mais on est là pour montrer qu’on est sensibles à la souffrance des policiers  », avance-t-elle, persuadée que les forces de l’ordre sont « soulagées » de constater qu’«  il n’y a pas que le RN qui les soutient  ». « On est là pour rendre hommage aux policiers tués, pas pour les mots d’ordre », glisse un autre parlementaire socialiste qui préfère s’en tenir à une certaine discrétion.

Écouter, soutenir, mais tenter de garder ses distances avec un discours trop sécuritaire. Cette position, défendue par tous les élus socialistes, communistes et écologistes croisés mercredi, est néanmoins loin d’être du goût de tout le monde à gauche. Si LFI a choisi, «  après réflexion », de tracer une ligne rouge avec cette mobilisation qui « n’est nullement une marche d’hommage aux policiers assassinés, [mais] une opération d’intimidation de la justice », chez EELV, la participation de Yannick Jadot, que la plupart des responsables du parti ont découverte sur Twitter, a suscité un gros malaise.

Mardi soir, la réunion du bureau exécutif s’est éternisée, certains prenant la défense de l’eurodéputé « au motif qu’il ne faudrait pas que les Verts soient soupçonnés d’avoir une position “antiflics”, et que l’opinion ne comprendrait pas qu’un parti ne soit pas à l’unisson avec la souffrance des policiers  », raconte un participant. Les discussions se sont terminées sur l’écriture d’un communiqué, «  chef-d’œuvre de langue de bois », dit un Vert qui a participé à sa rédaction et qui regrette que les « formules alambiquées » aient pris le pas sur un positionnement clair contre la manifestation. « C’est la première fois que les Verts ne diront pas clairement qu’on ne s’associe pas contre une manifestation avec l’extrême droite  », note-t-il.

Mercredi, un silence éloquent régnait dans les rangs écolos, David Cormand préférant s’abstenir de tout commentaire pour « ne pas en rajouter », Julien Bayou, le patron du parti, « likant », mine de rien, quelques messages au vitriol contre le rassemblement… Le maire EELV de Grenoble Éric Piolle a, lui, tenu à marquer sa différence avec Yannick Jadot, son concurrent de la primaire : «  Je n’irai pas à la marche du 19 mai car je ne peux pas cautionner les slogans qu’on leur fait dire, écrit-il dans un texte diffusé sur les réseaux sociaux. En instrumentalisant les morts dans une surenchère sécuritaire, une manifestation d’unité nous est confisquée. »

« Jadot a fait une erreur d’aller à la manifestation, juge le porte-parole du parti Alain Coulombel. Il est tellement dans la volonté d’avoir une stature présidentiable qu’il cède à la pression et se sent obligé de montrer qu’il est proche des forces de l’ordre. » L’élu écolo de Paris, Jérôme Gleizes, prend lui aussi ses distances : « Jadot a posé un acte individuel, il a réagi à l’émotion. Or il faut faire attention : on est dans un moment basculant qui peut aller vers un régime fasciste.  » «  Qui imagine Mitterrand ou Rocard manifester à l’appel d’Alliance et dans le même cortège que Le Pen ?, s’insurge Benjamin Lucas, coordinateur national de Génération.s, et membre du pôle écologiste. Notre crédibilité ne repose pas sur les brevets décernés par ceux qui poussent à l’extrême droite le débat politique. Il faut qu’on se ressaisisse.  »

Côté communiste aussi, la nouvelle ligne de Fabien Roussel ne passe pas chez tout le monde. La députée Elsa Faucillon a d’ailleurs publié une tribune dans Libération pour s’inscrire en faux vis-à-vis de sa direction. «  Défiler aux côtés des ténors de l’extrême droite et du ministre de l’intérieur est une lourde erreur politique qui revient à légitimer le constat et les revendications des organisateurs de ce rassemblement  », écrit-elle. Et elle n’est pas la seule à s’émouvoir : «  Ceux qui ont plébiscité la candidature communiste ont du mal à défendre la ligne actuelle, note un cadre du parti. Une campagne qui débute par la sécurité et le laxisme, où Roussel explique que la police est le dernier rempart pour la nation : même les copains qui voulaient une candidature communiste ont du mal à avaler la pilule. Roussel n’essaie même pas de rassembler sa famille ou de tenir tous les bouts ; il ouvre une porte à ceux qui ont envie de se barrer. »

Au PS, qui avait déjà refusé, l’an dernier, de participer à la marche contre les violences policières organisée par le Comité Adama, et qui se pose en gardien de la laïcité et de la République, il y a eu, semble-t-il, moins de vagues. Et ce, malgré les déclarations du premier secrétaire. «  Il faut que la police puisse avoir, non pas le sentiment d’être dépossédée, comme c’est le cas aujourd’hui, des peines qui sont administrées aux prévenus, aux condamnés, mais qu’elle puisse suivre, continuer à avoir un avis sur la question, je dirais même jusqu’au moment des aménagements de peine, qu’ils aient un droit de regard, a-t-il défendu sur BFMTV. Même si évidemment on ne va pas remplacer les juges par les policiers, c’est cette collaboration-là qu’il reste à inventer [...] surtout ne pas opposer des services publics qui ont la même vocation, protéger les Français. »

Une déclaration qui n’a, dans un premier temps, pas suscité de réprobation parmi les cadres du parti, mais a fait réagir certains militants sur Twitter : « Olivier Faure réclame un “droit de regard” de la police sur le suivi des peines, jetant la séparation des pouvoirs dans le caniveau, explique un adhérent qui va rendre sa carte. Je n’ai jamais eu autant honte du socialisme français. La dernière fois, c’était pour la déchéance de nationalité.  »

Ce jeudi 20 mai au matin, Olivier Faure est revenu sur ses propos de la veille dans un tweet : « Je veux être clair. Mon expression “droit de regard” de la police était malheureuse. La démocratie fonctionne avec des institutions où le rôle de chacun est défini, et les pouvoirs séparés. Jamais je ne transigerai avec ces principes.  »

Depuis la veille, et la publication de notre article, des voix s’étaient en effet élevées pour condamner sa sortie. « RIP l’Etat de droit  », a commenté l’écologiste David Cormand. Au PS, l’ancienne ministre de la Justice de Lionel Jospin, Marylise Lebranchu, a parlé d’«  erreur ». « Rien ne peut sortir de bon à opposer le Parlement, la justice et la police. Chacun doit [...] garder l’esprit clair  » a abondé la sénatrice Marie-Pierre de la Gontrie. Candidate aux élections régionales dans le Grand Est, Aurélie Filippetti s’est interrogée : « Que vont faire des élus de gauche dont une partie des slogans est une remise en cause de l’indépendance de la justice ? La loi pénale n’a cessé de se durcir au cours des dernières années, la pression sur les magistrats aussi. Ce populisme pénal est dangereux. »

Quant au député des Landes, Boris Vallaud, proche d’Olivier Faure, il a tenu à rappeler que « nous sommes dans un État de droit démocratique où le rôle de chacun doit être clair, les policiers et les magistrats soutenus dans leurs missions, et les pouvoirs séparés. Il ne peut y avoir de droit de regard de la police sur les décisions de justice », et a estimé que la «  clarification » de son premier secrétaire était « bienvenue ». Pas sûr néanmoins qu’un simple rétropédalage sur Twitter suffise à éteindre l’incendie.

Pauline Graulle

Collaboratrice à la revue Politis (France).

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