Édition du 22 septembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Asie/Proche-Orient

La victoire de Benjamin Netanyahou

Benjamin Netanyahou a déjà remporté une victoire historique avant même le début de son procès. La droite peut profiter de cette victoire, qui a peut-être été obtenue ni vu ni connu, mais qui a fatalement scellé le sort de l’agenda d’Israël pour de longues années à venir.

Tiré de Tlaxcala.org

Quelle que soit l’issue du procès du Premier ministre, son succès est complet, dans un sens comme dans l’autre : Le procès est entré au cœur du discours public, il n’y a presque pas d’autre sujet, tout le reste a été mis de côté et retiré de l’ordre du jour. Ce n’est pas un mince exploit : Il permettra des générations d’occupation, d’apartheid et de fausse démocratie. La droite peut dormir sur ses deux oreilles, la voie pour continuer ses injustices et ses crimes a été ouverte.

Le procès le plus important et dont on a le plus parlé de l’histoire d’Israël, à l’exclusion du procès Eichmann, est un procès pénal sur de la corruption en gros, sur les soupçons de couverture positive par le site Walla, et peut-être aussi sur quelques cigares et du champagne. Israël est déchiré entre deux camps bruyants et opiniâtres - criminel ou victime, « seulement Bibi » ou « tout sauf Bibi ». Le procès de Netanyahou a réveillé Israël de son sommeil et de son apathie, d’une manière telle qu’aucun autre dossier ne l’a fait ici au cours des dernières décennies.

Ce n’est pas que le procès d’un premier ministre accusé de méfaits criminels ne soit pas intéressant et important - bien sûr qu’il l’est. Mais la préoccupation totale pour le procès de Netanyahou a déplacé le centre de gravité de la société d’un discours politique à un discours sur l’éthique, et en a fait la seule question pour laquelle les Israéliens sont prêts à se battre. Ainsi, la gauche a été dépouillée de ses atouts idéologiques, son feu a été dirigé vers les questions marginales et elle est devenue un combattant contre la corruption au lieu d’un combattant pour la paix, la liberté, la justice, les droits humains, l’égalité et la démocratie.

Ce camp s’est consacré à cette cause avec aisance. Il suffit de peu de courage pour se battre sur le champagne. Nous avons maintenant un mouvement pour un gouvernement de qualité au lieu d’une gauche, au lieu d’une véritable opposition.

C’est l’aspect principal de la victoire de la droite. Car elle peut maintenant annexer les territoires occupés en 1967, abuser des demandeurs d’asile, tenter d’attaquer l’Iran ou faire couler le sang à Gaza, en Cisjordanie et au Liban. Personne ne s’opposera à eux, aucun débat public ne sera déclenché, on s’occupe du procès de Netanyahu, ne nous cassez pas les pieds. L’arène criminelle a remplacé l’arène diplomatique et morale. Il suffit de nous donner une autre citation de l’affaire 4000 et le pays sera ébranlé.

C’est comme ça que Kahol Lavan [l’alliance bleus blancs dirigée par Benny Gantz, NdT] est né. Dans les bons jours, c’est aussi un mouvement pour un gouvernement de qualité. La seule chose dont il parle, c’est d’éthique, de mains propres et d’être un homme d’État. Le peuple ne veut pas plus que cela. La gauche politique a été détruite, elle a plié son drapeau et un drapeau blanc flotte à sa place. Le seul drapeau noir qui reste est celui qui a été déployé contre les coups portés au système juridique et à la chimère de la démocratie. Les drapeaux noirs contre l’apartheid et l’annexion sont épuisés.

Lorsque le Premier ministre sera assis sur le banc des accusés du tribunal de district de Jérusalem et que tous les yeux seront tournés vers lui, des dizaines d’autres personnes, dont les procès sont infiniment plus importants en termes réels, auront lieu non loin de là et personne ne s’y intéressera. Quelques kilomètres seulement séparent le tribunal de district de Jérusalem, rue Salah Eddine, et le tribunal militaire d’Ofer, tous deux situés sur des terres palestiniennes occupées, et pourtant les collines de l’obscurité les divisent.

À Ofer, des procès se tiennent quotidiennement, qui définissent l’identité et tracent le portrait d’Israël, ainsi que son statut international et sa moralité, bien plus que le procès de Netanyahou - et la salle d’audience d’Ofer est loin et vide. Chaque jour, le sort d’innocents - prisonniers politiques, adultes et enfants, combattants de la liberté et terroristes - y est décidé, ainsi que le verdict d’Israël en tant que pays non démocratique, le tout loin des yeux. À Ofer plus qu’à Salah Eddine, la véritable corruption et les vrais crimes d’Israël sont révélés, mais personne n’est là, ni pour protester ni pour en rendre compte.

Netanyahou l’accusé restera debout, il laisse déjà derrière lui un héritage victorieux. Ses cigares intéressent son pays bien plus que les barreaux qui emprisonnent un autre peuple. Y a-t-il une meilleure façon de raconter l’histoire d’Israël ?

Gideon Levy

Journal Haaretz, Israël

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