Édition du 26 octobre 2021

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Arts culture et société

Le choix

Dans un pays où la guerre règle la vie, où des hommes en armes sont le drame des civils, vivait Éva. C’est l’ex-Yougoslavie, c’est Haïti, c’est le Chiapas, c’est la Somalie, c’est l’Éthiopie. C’est un petit village et une petite maison où, sur le coup de 10 h, un matin, entrèrent des miliciens, venus chercher un homme, dénoncé par on ne saura jamais qui.
 
Ils entrèrent, fouillèrent et comme ils ne saisissaient pas la proie qu’ils pourchassaient, visèrent et abattirent la vieille tante qui, sourde à leurs questions, faisait encore le thé sur la vieille cuisinière rouillée. Puis ils montèrent à l’étage, dénichèrent Éva cachée sous un lit et la violèrent à tour de rôle. Comme elle hurlait et vomissait, révulsée, révoltée, ils la battirent aussi, la frappèrent tant et tant qu’ils la laissèrent pour morte.
 
Mais Éva vivait. Les hommes et les femmes qui la découvrirent au retour des champs, gisante, jeune femme ensanglantée, mourante, la soignèrent avec diligence et firent appeler sa famille et le médecin d’un des organismes missionnaires qui faisait, jour après jour, tout ce qu’il pouvait. Il sut tout de suite ce qui était arrivé à Éva, même si la pauvre vieille, abattue dans son coin, ne pouvait plus témoigner, même si Éva, enfermée dans son corps rompu, ne parlait plus. Il sut, le médecin, mais il ne prononça pas le mot viol. Il avait peur, peur qu’on laisse mourir Éva, faute de soin, pour éviter le déshonneur.
 
Le petit médecin s’acharna à soigner celle qu’on lui avait donné à guérir. Il vint, des jours, des semaines, durant, à son chevet, surveiller les os qui se ressoudaient, les cicatrices qui se refermaient, puis disparaissaient. Les femmes le secondaient, tentant, chaque jour, chaque heure, de sortir Éva du mutisme où elle s’était emmurée. Éva mangea, marcha longuement au bras du médecin. Un matin, elle le fixa droit dans les yeux et dit :
 
― Merci.
 
Il ne répondit pas. Il avait honte. Il savait bien, lui, qu’Éva était grosse. Il n’avait qu’à se taire et à attendre avec anxiété qu’elle le découvre elle aussi. Il vint ce jour, cinq semaines après qu’Éva ait parlé. Il rentrait de la tournée de visite à ses malades lorsqu’il la vit qui l’attendait à la porte de son dispensaire. Ses yeux immenses, cernés de noir le fixaient. Il la fit entrer, asseoir et pour meubler le silence, lui demanda ce qu’elle voulait.
 
― Ces salauds m’ont fait un bébé, docteur dit Éva.
 
― Je sais, répondit-il.
 
Il ne voulait pas lui cacher la vérité, il savait, mais n’avait rien fait.
 
― Enlevez-moi ça, hurla-t-elle
 
― Il est trop tard, murmura le petit médecin en baissant la tête.
 
Éva pleurait. Il s’approchait d’elle et, délicatement, maladroitement, il caressa la petite tête ronde agitée de soubresauts violents.
 
― Je n’ai rien dit à cause de ta famille. Avant que tu ne parles, qui savait si tu comprenais ce qu’on te disait ? Je voulais que ce soit toi qui décides. Pardonne-moi.
 
― Je n’en veux pas, hoqueta la jeune femme.

Elle s’abandonna contre l’épaule de celui qui l’avait soignée et il la berça en lui récitant une litanie douce et tendre. Elle tremblait. Il se demanda un court instant si elle était malade, si elle avait peur, de quoi ou de qui elle pouvait bien avoir peur, lovée dans ses bras. Et il réalisa qu’elle avait peur de lui, peur autant qu’elle lui faisait confiance, peur à cause des porcs, de ces raclures d’humanité, qui avaient forcé son corps et terrorisé son âme. Du plus profond de son cœur, il maudit les hommes qui s’étaient déchus en tentant de souiller cette femme.
 
Elle leva les yeux vers lui. Il lui embrassa le front et referma les bras sur Éva. À l’oreille, il lui demanda de rester encore un peu.

*****

 Le petit médecin était plein de ressources. Éva déménagea au dispensaire où elle suivit son apprentissage comme infirmière. Parmi les étrangères, la plupart nord-américaines, son état ne fit pas scandale. Elle ne travaillait pas auprès des gens du pays. Le petit médecin veillait à ce qu’elle prenne tout le repos nécessaire. Au cinquième mois de la grossesse, Éva accepta de l’épouser. Cet homme, c’était une chance pour elle de vivre une relation avec un homme qui la respecterait. Une chance pour elle d’aimer : si elle aimait un jour un homme, si un homme un jour s’approchait d’elle, ce serait celui-là et pas un autre.
 
Le jour de ses noces, frêle, dans sa robe trop grande, son état invisible encore à qui l’ignorait, Éva sentit pour la première fois bouger l’enfant. Un grand mouvement de révolte la souleva, suivi d’une sérénité qui en un instant changea son point de vue sur ce qui lui arrivait. Elle posa sa main sur son petit ventre : il y aurait une solution où tout le monde, même ce petit, trouverait son compte. Cette nuit-là, la tête dans l’épaule de l’homme qu’elle avait choisi, elle rêva sa fille : elle lui chanta des berceuses, lui parla d’amour, de son amour immense pour elle. Quand Éva s’éveilla, son visage était baigné de larmes.

On offrit au petit médecin de changer de dispensaire. Éva fut soulagée lorsqu’il lui proposa de partir. Elle allait éviter le déshonneur. Sa vie devenait intenable dans le petit village qui l’avait vu naître, elle restait cachée, ne sortait que la nuit, vivait cloîtrée. Elle partit à l’aube, Éva la survivante, vers un autre coin du pays, loin des zones de combats, près des camps de réfugiés. Le long de la route, elle prit sa décision, elle savait ce qu’elle ferait.
 
Elle avait trouvé en son cœur assez d’amour pour mener cet enfant au monde. Elle porterait cet enfant et lui assurerait un avenir, une famille où on serait capable de l’aimer. Peu avant l’accouchement, le petit médecin prit contact avec un de ses confrères. Quand le jour vint où l’enfant voulut gagner l’air libre, Éva sentit son ventre étonné s’ouvrir sous les vagues successives d’une poussée venant de son propre corps et qu’elle ne pouvait contrôler. Il céda le passage lentement, car il était réticent, craintif, ce corps. Debout, arc-boutée contre son amoureux impuissant devant cette souffrance qui déferlait, Éva laissa glisser d’elle la vie qui cherchait à poindre. Elle donna naissance et l’enfant jaillit de son corps rapidement, violemment, guidée par les mains prudentes du médecin qui déposa contre le cœur d’Éva une petite fille costaude et fripée qui ouvrait à la ronde de grands yeux vaporeux.
 
Mère et fille se contemplèrent. Éva la prit contre elle, l’examina, la caressa, la palpa de ses mains devenues expertes à déceler blessures ou anomalies. Cette enfant était parfaite. Personne ne savait si son âme avait souffert des tortures qu’avait endurées sa mère. D’autres seraient plus aptes à l’aimer, d’autres ne lui feraient pas payer chaque jour l’infamie d’être le fruit d’un viol. Elle l’aimait pourtant, son enfant, elle l’aimait assez pour savoir que l’élever serait un enfer qui ne les laisserait, ni l’une ni l’autre, indemnes. Elle l’aimait au-delà du plaisir égoïste qu’elle aurait eu à la garder près d’elle : le plaisir était taché de sang, de haine et de souffrance. Cette enfant avait le droit d’ignorer d’où elle venait. Éva embrassa sa fille, la tendit à son époux qui sortit de la pièce un bref instant. Il revint bientôt s’occuper d’Éva qui pleurait étendue à même le plancher, recroquevillée sur elle-même.

*****
 La petite fille grandit dans une famille d’une grande ville d’Europe. Elle est le soleil et l’orgueil des siens ; la petite princesse qu’elle avait le droit d’être.
 
Éva a quitté le pays avec le médecin. Ils ont gagné ensemble Paris où le petit médecin a toute sa famille. Elle vient d’y donner naissance à une petite, une fille nommée Désirée.

Manon Ann Blanchard

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