Édition du 10 décembre 2019

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États-Unis

Elections législatives aux Etats-Unis

Le prix de la désillusion

Tandis que l’extrême droite connaît une montée inquiétante avec le succès du mouvement « Tea Party », qui se renforce au sein du Parti Républicain, les conséquences de la désillusion populaire face au bilan de l’administration Obama risquent de faire perdre aux Démocrates leur majorité au sein du Congrès lors des élections législatives du 2 novembre, dites de mi-mandat. Nous publions ci dessous un éditorial du « Socialist Worker », journal de l’International Socialist Organisation (ISO) des États-Unis, ainsi qu’une analyse du mouvement « Tea Party »

Depuis plus d’un an, il est évident que les Démocrates vont subir une déroute aux élections législatives de mi-mandat. La majorité des sondages démontrent que les candidats républicains l’emportent face à leurs adversaires démocrates. En outre, la cote de popularité du président Obama est au plus bas.

L’expert électoral Charles Cook prédit une « vague » qui va emporter la majorité démocrate dans la Chambre des représentants. Bien que cela soit moins probable, les Républicains peuvent également l’emporter au Sénat également. Si l’une de ces deux options, ou les deux, se réalise, cela marquerait l’un plus importants retournement électoral de ces dernières décennies.

Les sondages illustrent également qu’il existe une vaste « brèche d’enthousiasme » entre ceux qui vont voter pour les Républicains et ceux qui vont voter pour les Démocrates. En effet, la droite est bien plus enthousiaste pour ces élections que ceux qui, en 2008, avaient voté pour Obama et le Parti Démocrate, ce qui indique que la base de ce dernier est démoralisée, démobilisée et apparemment indifférente aux résultats des élections de novembre.

À peine un an après que la crise économique a dégonflé tous les mythes néolibéraux et conservateurs sur le « libre-marché », donnant ainsi à l’administration démocrate une opportunnité historique pour changer de cap, il semble au contraire que rien n’a changé. Au lieu d’assister à l’émergence d’un mouvement qui exige que les banquiers et les patrons payent pour la crise qu’ils ont provoquée, c’est au contraire un mouvement d’une toute autre nature qui a émergé avec le Tea Party, qui se prononce pour approfondir les mêmes politiques qui sont à la source de la crise. Les partisans d’Obama sont passé ainsi de l’espérance à la frustration.

Après leur triomphe plus que probable, les Républicains diront que les Étatsuniens rejettent le programme « socialiste » d’Obama. Mais l’explication réelle est bien moins idéologique, elle commence, bien entendu, avec l’état catastrophique dans laquelle se trouve l’économie US. N’importe quel parti au pouvoir, avec 10% des travailleurs au chômage, ne peut espérer gagner les faveurs électorales des millions de personnes qui souffrent des conséquences sociales de la crise.

Commme le souligne Steve Karnacki, sur Salon.com : « L’énorme agenda qu’Obama poursuit offre pas mal de cibles pour ses ennemis. Mais je ne crois pas que son indice de popularité aurait été très différent s’il avait cherché d’autres, ou moins d’objectifs dans son agenda. C’est l’état de l’économie qui fait que les électeurs, dont les opinons sont disposées à changer, évaluent de manière négative l’action du président… Une économie en bonne santé renverserait ce phénomène ».

Bien que correcte dans son essence, cette analyse n’en est pas moins limitée. Pour comprendre réellement pourquoi les Démocrates se dirigent vers une déroute aux élections de novembre, il faut également tenir compte de la démoralisation de leurs partisans au cours de ces deux dernières années.
Des millions de personnes, dans la base sociale des Démocrates, estiment qu’Obama n’a pas mené à bien les réformes promises et qu’il a, au contraire, adopté les politiques de Bush qu’ils haïssent le plus comme la « guerre contre le terrorisme » et la guerre d’Afghanistan.

Le Parti Démocrate tente de ranimer sa base en agitant la menace représentée par les hordes du mouvement Tea Party et leur consolidation après le 2 novembre en cas de succès républicain. Mais les Démocrates ne peuvent absolument pas convaincre leurs partisans que l’administration Obama a été à la hauteur de sa réthorique d’ « espoir » et de « changement ». Et ce sont eux et Obama qui sont les seuls et uniques coupables pour cela.

Au cours de ces deux dernières années, les Démocrates ont eu la majorité dans les deux chambres du Congrès, ils ont disposés pendant un temps de 60 votes au Sénat, soit une majorité capable d’empêcher toute forme de blocage de la part de la droite. Ils ont eu l’opportunnité de changer la trajectoire politique pour toute une génération.

Cependant, avec Obama à leur tête, ils ont préféré assumer le rôle de rédempteurs d’un système économique qui a ruiné la classe ouvrière et qui était il y a deux ans à peine au bord de l’abîme. Il est vrai que c’est Bush qui a conçu le plan de sauvetage économique massif de Wall Street, mais c’est Obama qui l’a mis en pratique.

L’administration Obama s’est consacrée à répondre aux critiques venant de la droite, mais tout en dédaignant ses plus fervents partisans. Obama a déçu les écologistes lorsque, à peine deux semaines avant la catastrophe du Golfe du Mexique, il a annoncé son soutien à la perforation pétrolière des fonds marins. L’administration Obama avait déclaré aux sans-papiers et à leurs sympathisants qu’elle favoriserait une « réforme migratoire intégrale » : dans la pratique, cette réforme a été sans cesse postposée, et le nombre d’arrestations et d’expulsions de sans-papiers a atteint un niveau record. Malgré un appui écrasant de l’opinion publique et, y compris, d’officiers de haut rang, afin d’en finir avec les mesures anti-LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres) dans l’armée, Obama n’a rien fait sur ce terrain.

En plus de tout cela, le gouvernement a pratiqué l’escalade guerrière en Afghanistan et s’est engagé à maintenir, malgré un supposé retrait, une présence militaire considérable en Irak.

Si Obama et ses principaux conseillers cherchent à savoir pourquoi leurs partisans ne sont plus aussi enthousiastes, ils n’ont qu’à se regarder dans un miroir.

Le fait que le gouvernement a sauvé le système financier de la crise constitue une bien maigre consolation pour la majorité des Étatsuniens qui souffrent du chômage, de la perte de leur épargne-pension et de la perte de leur logement. Obama et les Démocrates ont légitimé des dépenses publiques massives en faveur du secteur financier, mais sans modifier d’un iota la nature néolibérale de ce système.

Comme l’a souligné l’économiste critique Paul Krugman, le plan de relance d’Obama a été trop faible que pour sortir l’économie d’une récession aussi grave. De plus, le gouvernement l’a réduit encore plus afin de tenter, inutilement, d’obtenir l’appui des Républicains en sa faveur. Ainsi, le chômage n’a pas cessé de croître sous Obama, alimentant la perception dans l’opinion publique que le « gouvernement » et les « dépenses publiques » sont inefficaces. Si la crise de 2008 a discrédité les recettes néolibérales, la crise de 2009-2010 semble discréditer les solutions libérales (dans le sens anglo-saxon du terme, càd plus à « gauche », NDT), celles du « grand gouvernement » (le « Big government » despotique et dépensier décrié par la droite, NDT).

Aujourd’hui, l’administration Obama se prononce en faveur de la « réduction du déficit », de « réformes des dépenses » (réduction des dépenses au Plan Medicare et à la Sécurité sociale), et promeut l’austérité. Mais, bien que la Maison Blanche affirme qu’elle ne fait que répondre à la préoccupation de l’opinion publique vis-à-vis du déficit du budget fédéral, ces mesures ne font en réalité que répondre à l’agenda des grandes entreprises.

Selon certains experts de l’opinion publique, les préoccupation vis-à-vis de la dette, du déficit ou du chômage, reflètent en réalité une inquiétude face à la crise économique en général et le sentiment que personne, que ce soit à Washington ou ailleurs, ne se soucie vraiment des souffrances de la population. Les Démocrates, qui semblaient hier encore « du côté du peuple », apparaissent aujourd’hui incapables de répondre aux attentes des gens. Il est scandaleux que les Républicains ont bloqué l’extension des indemnités de chômage pour une période supplémentaire de deux mois, plongeant ainsi des millions de personnes dans la misère. Mais il est encore plus scandaleux que les Démocrates n’ont pas fait ce qu’il fallait pour les en empêcher ou pour leur faire payer politiquement le prix de ce blocage.

Au lieu d’utiliser une réthorique combative et de classe, les Démocrates pensent que la chose la plus « responsable » à faire est de « résoudre les problèmes » de l’Amérique des grandes entreprises. Mais ce type de pragmatisme – tout comme l’adoption de mesures de « sécurité des frontières » comme partie intégrante de la réforme migratoire – ne fait que permettre aux Républicains de placer le débat politique sans cesse plus vers la droite, c’est à dire sur leur propre terrain. Le soutien des Démocrates en faveur d’une sécurité des frontières renforcée n’ouvre pas seulement la porte à une répression plus grande encore des migrants, mais elle créé en outre un atmosphère dans laquelle la droite peut légitimer des politiques plus extrêmes encore, comme le refus de la citoyenneté étatsunienne aux enfants d’immigrés sans-papiers nés aux États-Unis.

Jusqu’à présent, l’élément le plus absent a été un mouvement populaire qui fasse pression afin de mettre à l’agenda les intérêts de la classe ouvrière et pour contrebalancer les politiques en faveur des banquiers et des riches capitalistes. Pendant une grande partie du mandat d’Obama, les principales organisations « libérales » – comme l’AFL-CIO, la NAACP et la Campagne pour les Droits Humains – ont joué un rôle de « bons petits soldats » pour la Maison Blanche.

Résultat : il n’y a eu aucun effort soutenu au niveau national afin de hausser le ton face à la déterioration des conditions de vie pour des millions de personnes.
Malgré la grande déception causée par Obama et son administration, les gens de gauche et une grande partie de la base démocrate ira voter à contre-cœur pour le Parti Démocrate aux élections de novembre, même si ce n’est que par crainte du Parti Républicain. Cependant, ratifier le status quo politique n’est pas la meilleure manière de lutter contre la droite. C’est le statu quo lui-même qu’il faut remettre en cause.

Tant qu’on ne construira pas des organisations capables de lutter efficacement pour nos revendications, nous resterons coincés dans la même voie sans issue entre un mal (le Parti Républicain) et un moindre mal (les Démocrates). Seule une alternative politique à la gauche du Parti Démocrate offrira aux partisans de la justice sociale une forme adéquate de s’affranchir de ce dilemme pourri. Il est temps de construire l’alternative que nous voulons !

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