Tiré de Reporterre.
Elon Musk a franchi une nouvelle étape dans son offensive contre la plus grande encyclopédie collaborative du monde. Après avoir accusé Wikipédia d’être « un outil au service du wokisme et de l’extrême gauche », appelé à boycotter les dons et proposé 1 milliard de dollars pour la rebaptiser « Dickipédia », il a lancé sa propre encyclopédie en ligne, lundi 27 octobre. Son nom : Grokipédia. Son but : « Dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité », a-t-il martelé. Ou plutôt imposer sa vérité.
S’il veut rivaliser avec Wikipédia en créant son propre outil de savoir, c’est parce que, malgré ses milliards de dollars, Elon Musk n’a pas pu en prendre le contrôle comme il l’avait fait précédemment avec Twitter, renommé X. « Wikipédia est un bien commun numérique, sans propriétaire ni logique de profit. Ce modèle ne peut pas être acheté, et ça, Elon Musk — un libéral libertarien d’extrême droite — ne le supporte pas », estime Pierre-Yves Gosset, coordinateur des services numériques de Framasoft, association dédiée au logiciel libre et à la défense des communs numériques.
Wikipédia repose sur des contributions humaines, avec un principe de neutralité qui mentionne plusieurs points de vue. « Tout le monde peut rédiger un article à condition de citer des sources fiables, qu’il s’agisse de livres publiés ou de plusieurs articles de presse, rappelle Camille Françoise, qui siège au conseil d’administration de Wikimédia France, association de contributeurs Français. Les articles sont constamment améliorés par la communauté et, en cas de désaccord, les contributeurs discutent pour parvenir à un consensus. »
IA et fachosphère
Grokipédia repose sur un modèle radicalement différent. Ses contenus sont générés par intelligence artificielle (IA), à partir du modèle de langage Grok qui appartient lui aussi à Elon Musk. « Comme toute IA générative, Grok fonctionne comme une boîte noire : il puise en partie les informations chez Wikipédia, mais aussi dans des milliards d’autres sources », poursuit Pierre-Yves Gosset.
Impossible de savoir pourquoi une intelligence artificielle privilégie certaines sources. En revanche, « on sait que Grok a été programmé pour produire des textes compatibles avec les valeurs d’Elon Musk et qu’il a été entraîné sur les données de X, plateforme que le milliardaire a fascisé depuis son rachat », précise-t-il.
Résultat : ces données issues de X tirent vers une lecture beaucoup plus à droite, qui va omettre ou détourner certains faits, car ils sont non représentatifs dans la fachosphère.
Instiller le doute de manière subtile
La preuve avec les termes liés à la crise climatique en cours. Si Grokipédia reconnaît par exemple l’origine humaine du dérèglement climatique, il indique dès le troisième paragraphe que des « enquêtes soulignent une surestimation » de ce consensus.
Ce consensus n’est absolument pas surestimé. Des chercheurs de l’université Cornell aux États-Unis ont analysé plus de 88 000 études sur la réalité du changement climatique publiées depuis 2012 et soumises au processus « d’évaluation par les pairs ». Résultat : 99,9 % d’entre elles montrent que les activités humaines, via l’émission de gaz à effet de serre, altèrent le climat.
« En affirmant cela, Grokipédia relativise l’ampleur du changement climatique, il affaiblit le constat du consensus scientifique pour instiller le doute de manière subtile », dit Gerhard Krinner, climatologue, directeur de recherche au CNRS et coauteur du dernier rapport du Giec, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.
« Grokipédia affaiblit le constat du consensus scientifique »
Toujours sur la même page, Grokipédia accuse les médias grands publics de marginaliser la parole des climatosceptiques comme s’ils devaient avoir voix au chapitre.
Sur la forme, ce n’est pas mieux. Grokipédia se contredit d’une phrase à l’autre et renvoie vers des liens qui sont sans rapport avec la phrase qu’il est censé appuyer, associant des sources au hasard, sans comprendre leur pertinence.
Les mêmes critiques climatorassuristes
Si l’on regarde la page dédiée au Giec, c’est la même logique. Il affirme ainsi que les experts du Giec sont incertains quant au degré de réchauffement précis de la Terre, oscillant entre 1,5 et 4,5 °C. Là encore, c’est faux, répond Gerhard Krinner : « La fourchette initiale de réchauffement a été réduite de moitié dans les derniers rapports du Giec, les climatologues s’accordent très majoritairement sur une estimation d’un réchauffement d’environ 3° C. »
Grokipédia amplifie également les erreurs isolées du Giec. Il revient longuement sur la fameuse coquille du rapport de 2007, où les auteurs avaient écrit que dans certaines conditions, les glaciers de l’Himalaya auraient disparu en 2035 au lieu de 2350. « C’est complètement disproportionné, il donne l’impression d’un Giec incompétent alors qu’il s’agit d’une faute de frappe dans un rapport de 4 500 pages corrigée depuis plus de dix ans », souligne le climatologue.
Et sans présenter ses sources fidèlement. Par exemple, il écrit que la Clintel (Climate Intelligence Foundation) est un groupe d’évaluation indépendant. Encore faux, rétorque Gerhard Krinner : « C’est une organisation ouvertement climatosceptique qui a publié un manifeste signé par des architectes, des pilotes d’avion... Des gens qui n’ont rien à voir avec le climat et dont la principale conclusion est qu’il n’y a pas d’urgence climatique ! »
Des sources évoluant très souvent dans les mêmes milieux. Il cite ainsi régulièrement Bjørn Lomborg, statisticien danois et figure du climatorassurisme, une tendance qui consiste à minimiser les conséquences du dérèglement climatique, estimant que ce n’est pas une menace existentielle.
Des omissions répétées
Les informations parcellaires sont aussi fréquentes sur le site. Par exemple, sur la page dédiée à Donald Trump, rien n’est dit ou presque sur le climat. La seule mention concerne le premier jour de son deuxième mandat où il a abrogé 78 décrets de l’administration Biden, ciblant des réglementations climatiques. Grokipédia ne fait référence ni à ses propos climatodénialistes, ni à la sortie de l’Accord de Paris sur le climat, ni à ses attaques contre la science.
Autre exemple sur la page consacrée à l’intelligence artificielle. Pas un mot sur son coût environnemental colossal lié à sa consommation d’énergie, d’eau, d’usage des sols et l’extraction des métaux rares. Même chose sur la page dédiée à SpaceX, l’entreprise d’Elon Musk : les milliers de tonnes d’émissions de CO2 générés à chaque décollage de la fusée Starship ou la destruction des écosystèmes autour des bases de lancement ne sont jamais mentionnées.
« Entre sa tendance à amplifier les critiques non fondées, ses sources non pertinentes et ses omissions répétées, Grokipédia agit de manière sournoise, résume Gerhard Krinner. Cette approche, subtile, est d’autant plus dangereuse qu’elle peut tromper plus facilement les lecteurs non avertis. »
Au-delà de ses contenus biaisés, pour Pierre-Yves Gosset de Framasoft, Grokipédia illustre la stratégie d’Elon Musk de cliver toujours davantage les internautes comme il l’a fait avec X : « Grokipédia est entraîné sur la base de réactions, plutôt que sur la vérification factuelle, il nous emmène tout droit vers une catastrophe intellectuelle. »
« On finit par douter de tout »
Derrière, c’est l’avenir des communs numériques qui est en jeu. « En parasitant Wikipédia dont il reprend une partie du contenu le plus souvent sans le dire, Grokipédia draine de la connaissance sans la nourrir. Si de plus en plus d’internautes se tournent vers cette alternative qui ne demande aucune participation, Wikipédia risque de perdre ses contributeurs et donc perdre en pertinence, explique Pierre-Yves Gosset, car sa qualité est liée aux milliers de contributeurs qui vérifient, corrigent et enrichissent en permanence les articles. » Comparant les communs numériques à un jardin, il poursuit : « Si personne ne les entretient, ils se transforment en friche et ça Elon Musk l’a très bien compris. »
Et ce n’est que le début : si aujourd’hui Grokipédia n’est disponible qu’en anglais, demain, le site pourrait être disponible en quarante langues. Pierre-Yves Gosset craint que cette offensive s’inscrive dans un mouvement plus large de privatisation et de fascisation du numérique : « Demain, Amazon, Mistral, Deepseek ou d’autres peuvent très bien lancer leur propre encyclopédie et contrôler la production et la diffusion du savoir. »
Deux visions du monde s’affrontent ici : celle de la coconstruction et celle façonnée par les patrons de la tech. « Dans l’ère de la post-vérité que nous traversons, on ne sait plus quoi croire, on finit par douter de tout, cela devient de plus en plus difficile de se faire une opinion, ce qui nous emmène droit vers le fascisme », dit Jean-Yves Gosset, en reprenant l’idée développée par la politologue Hannah Arendt.
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