Tiré de Entre les lignes et les mots
Combs est également accusé dans de nombreuses poursuites civiles pour agressions sexuelles d’adultes et de mineur-es. Il semble cependant que tout le monde ait rapidement oublié Combs lorsque les faits concernant les décennies d’agressions sexuelles horribles commises par le financier Jeffrey Epstein sur au moins 100 filles et femmes, avec l’aide de son nombreux personnel, de sa fortune colossale, de ses banques et de ses relations parmi l’élite, sont devenus la nouvelle manchette criarde des médias.
En juin, le producteur de cinéma[ Harvey Weinstein a été reconnu coupable]lors d’un nouveau procès intenté à New York pour certaines des horribles agressions sexuelles qu’il a infligées à des femmes durant des décennies sur, avec l’aide de son personnel nombreux, de ses avocats de renom, de l’industrie cinématographique, de certains ex-agents du Mossad et, bien sûr, de sa fortune colossale. En février, une cour d’appel fédérale a confirméles condamnations et la sentence de 30 ans de prison du chanteur R Kelly pour racket et trafic sexuel ; et l’année dernière, son autre sentence de 20 ansa également été confirmée, pour avoir produit des images pédopornographiques et incité des enfants à des relations sexuelles. Bien sûr, ses moyens financiers considérables et une assistance étendue ont également été des facteurs qui lui ont permis d’agresser des filles pendant aussi longtemps.
L’une des raisons pour lesquelles l’épidémie de violence à l’égard des femmes est si peu reconnue est que les cas comme ceux-ci sont discutés à l’échelle individuelle et souvent considérés comme des aberrations choquantes plutôt que comme faisant partie d’une tendance omniprésente à tous les niveaux de la société. Une autre raison est que, au sens le plus littéral, ce n’est pas une nouvelle : s’il existe des vagues de haine et de violence contre d’autres groupes qui vont et viennent, les violences infligées aux femmes sont mondiales et pérennes, une constante plutôt qu’un événement. Une autre raison est que les forces de l’ordre et le système judiciaire se sont souvent davantage intéressés à la protection des auteurs de ces actes et que la société a souvent normalisé, voire célébré, la violence anti-femmes.
Imaginez que nous n’ayons pas de mot pour désigner le cancer et aucune reconnaissance des différentes formes sous lesquelles il se manifeste. Nous n’aurions alors que des reportages occasionnels et sensationnalistes sur des tumeurs étranges et parfois mortelles qui surgissent dans différentes parties du corps de différentes personnes, sans pouvoir faire le lien entre les versions de cette maladie qui apparaissent dans le cerveau et celles propres à la prostate et les seins. Si nous ne reconnaissions pas les dénominateurs communs de ces phénomènes, nous ne pourrions élaborer ni diagnostics ni traitements, ni ne nous attaquer aux causes profondes de ce mal. Le féminisme a en fait proposé un diagnostic des violences faites aux femmes, de manière constante, pendant des décennies et des siècles : la cause en est la misogynie et ces violences visent à perpétuer l’inégalité, l’exploitation et la subordination des femmes. Mais les récits de cas isolés évitent cette reconnaissance en traitant quelque chose d’omniprésent comme exceptionnel et isolé.
La seule chose exceptionnelle dans les crimes d’Epstein était leur ampleur et peut-être la complexité des systèmes financiers, de transport et autres systèmes internationaux dont il s’est servi pour trafiquer, contrôler, agresser et réduire au silence ses victimes. Mais la nature de ces crimes était ordinaire et courante. Aux États-Unis, un viol est commis toutes les 68 secondes, une femme est battue par son ou sa partenaire intime toutes les neuf secondes, et si les hommes sont plus nombreux que les femmes à être assassinés chaque année, « plus de la moitié des femmes victimes d’homicide sont tuées par un partenaire intime actuel ou ancien », selon le Center for Disease Control. À l’échelle planétaire, une femme ou une fille estassassinée par son partenaire ou un membre de sa familletoutes les 10 minutes. Un pourcentage élevé de la traite des êtres humains dans le monde cible des femmes et des jeunes filles à des fins d’exploitation sexuelle.
Au lieu de me concentrer sur des cas très médiatisés dans les premiers paragraphes de ce texte, j’aurais pu trouver des exemples parmi les centaines de cas d’agressions sexuelles commises sur des femmes, des filles et des garçons par des ministres de l’Église Baptiste du Sud (SBC). Le réseau d’information NPR a signalé en 2022 que « le comité exécutif de la Southern Baptist Convention a mal géré les allégations d’agressions sexuelles, a fait la sourde oreille aux plaintes de plusieurs survivant-es et a priorisé la protection de la SBC contre toute responsabilité ». J’aurais aussi pu parler desgrotesqueries d’Andrew Cuomo, accusé deharcèlement sexuel et d’attouchements lorsqu’il était gouverneur de New York, puis de la persécution des gens qui ont osé parler. J’aurais pu mentionner que les pensionnats américains et canadiens pour enfants autochtones sont aujourd’hui dénoncés, car d’anciens élèves qui y ont été victimes d’abus sexuels trouvent enfin des forums pour en parler.
Prétendre que nous saurons si Donald Trump est ou non un prédateur sexuel si les dossiers Epstein sont rendus publics constitue en soi une sorte de dissimulation, puisque nous savons déjà qu’il l’est – même si je suis tout à fait favorable à ce que l’on découvre exactement ce qu’il cherche si désespérément à cacher. Il a été reconnu coupable d’agression sexuelle sur E Jean Carroll lors d’un procès civil en 2023 et a été accusé de manière crédible d’attouchements, d’agressions et de violences par de nombreuses femmes. Son comportement plus qu’effrayant envers les adolescentes participant aux concours de beauté qu’il organisait est bien documenté, tout comme sa proximité avec Epstein.
Bien sûr, comme tous les hommes mentionnés dans les premiers paragraphes de cet essai, Trump dispose d’un dispositif de protection sans précédent. Notre propre gouvernement fédéral, financé par nos impôts, s’efforce apparemment de protéger Trump de tout ce que peuvent contenir ces dossiers. Mike Johnson, le président de la Chambre des représentants, a ajourné le Congrès afin de protéger Trumpde mesures démocrates visant à forcer les républicains à voter la divulgation des dossiers Epstein. Il semble clair que de nombreux hauts fonctionnaires ne servent pas le peuple, mais bien Trump le frénétique.
Comme le signale le journal The Hill, le sénateur Dick Durbin, membre de la commission judiciaire, « affirme avoir reçu des informations selon lesquelles la procureure générale Pam Bondi aurait « fait pression » sur un millier d’agents du FBI pour qu’ils passent au crible des dizaines de milliers de pages de documents liés au délinquant sexuel condamné Jeffrey Epstein et signalent toute mention du président Trump ». Un millier d’agents ont été détournés de leurs fonctions officielles – cet effort extraordinaire ne fait que donner l’impression que Trump a beaucoup à cacher.
Mais dans un autre sens, c’est toute la société qui nous cache quelque chose, soit le fait que cette violence est omniprésente et qu’elle façonne – ou déforme – profondément notre société. Les statistiques que j’ai citées ci-dessus concernent les victimes de crimes spécifiques. Mais toutes les jeunes filles et toutes les femmes sont affectées par la réalité que tant d’hommes veulent nous faire du mal et que ces crimes peuvent arriver à n’importe laquelle d’entre nous. Cette violence influence nos choix concernant les endroits où nous allons et à quels moments, l’emploi que nous acceptons, le moment où nous nous exprimons, ce que nous portons. La menace de violence et la violence réelle exercée par certains hommes à l’encontre de certaines femmes et filles renforcent la vulnérabilité, la peur et la déresponsabilisation des femmes à un niveau beaucoup plus large. La société nous a largement obligées à modifier nos vies pour éviter cela, plutôt que de se transformer pour nous rendre libres et égales. Cette violence est un moteur d’inégalité qui profite à tous les hommes, dans la mesure où être « plus égal que les autres » à cet égard est un avantage.
Les récits diffusés un par un – « voici un homme mauvais contre lequel nous devons agir » – ne tiennent pas compte du fait que le problème est systémique et que la solution ne réside pas dans la police et la prison. Ce problème appelle un changement social, et les sociétés auront suffisamment changé lorsque la violence contre les femmes cessera d’être une pandémie qui s’étend sur tous les continents et à travers les siècles. Les problèmes systémiques nécessitent des réponses systémiques, et bien que je sois tout à fait favorable à la divulgation des dossiers Epstein, je souhaite un débat plus large et un changement plus profond.
Rebecca Solnit
Rebecca Solnit est chroniqueuse pour l’édition US du Guardian. Elle est l’autrice de plusieurs essais dont les plus récents sont No Straight Road Takes You There et Orwell’s Roses. Plusieurs de ses livres sont diffusés en version française : Ces hommes qui m’expliquent la vie, La mère de toutes les questions, L’art de marcher, Souvenirs de mon inexistence.
Opinion publiée dans The Guardian, le 3 août 2025
https://tradfem.wordpress.com/2026/02/10/le-probleme-depasse-largement-jeffrey-epstein/











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