Édition du 4 octobre 2022

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Élections en Catalogne

Le scénario explosif d'une Catalogne indépendante dans une Espagne en crise

Artur Mas, le président de la Catalogne, est sur le point de réussir un joli coup : être réélu lors d’élections législatives anticipées dimanche, malgré l’impopulaire politique d’austérité qu’il a mise en place depuis deux ans. À 56 ans, le chef de Convergencia i Unio (CiU, centre droit) est donné gagnant par tous les sondages, avec des avances plus ou moins confortables. En pleine déconfiture de l’économie espagnole, il promet aux 7,5 millions de Catalans d’engager la « transition » de la région vers un « État propre ».

24 novembre 2012 | mediapart.fr

Le scénario, explosif pour Mariano Rajoy, le chef du gouvernement espagnol (droite), s’est précipité le 11 septembre dernier. Ce jour-là, une foule dont l’ampleur a surpris tout le monde, y compris les participants, s’empare des rues de Barcelone. Un slogan aux allures de déclaration d’indépendance les rassemble : « Catalunya, nou Estat d’Europa » (« Catalogne, nouvel État d’Europe »).

Ils sont entre 600 000 (selon Madrid) et deux millions (selon les organisateurs) à avoir répondu à l’appel. Dans le cortège se côtoient les membres du gouvernement catalan, mais aussi certains de leurs adversaires politiques les plus bruyants (par exemple les écolo-socialistes de ICV, très remontés contre les coupes budgétaires ces derniers mois). Tous se retrouvent autour d’une conviction : l’indépendance de la Catalogne sera la solution à la crise.

Porté par l’événement, Mas assure avoir fait sienne la « clameur populaire » de ce 11 septembre (« 11-S »). Il se rend dans la foulée à Madrid pour tenter de conclure, une nouvelle fois, un « pacte fiscal ». Cet accord permettrait à la Catalogne de récupérer des compétences budgétaires aujourd’hui assurées par Madrid, pour gérer « souverainement » son budget. Face au refus catégorique de Mariano Rajoy, Mas passe à la vitesse supérieure : il convoque des élections anticipées, et affirme qu’en cas de victoire de CiU, il organisera un référendum d’« auto-détermination » pour la Catalogne.

D’un coup, le « 11-S » et l’activisme de Mas ont changé l’équation politique en Espagne : ils ont relégué les débats sur l’austérité et les coupes budgétaires au second plan, et remis en avant le vieux débat institutionnel sur l’architecture de l’Espagne. Depuis la constitution de 1978, rédigée durant la « transition », après la mort de Franco en 1975, c’est un système atypique de communautés autonomes qui prévaut, dont certaines, comme le Pays basque, sont plus « autonomes » que d’autres. Ce fragile équilibre se trouve une nouvelle fois remis en cause, à l’un des moments les plus délicats pour l’Espagne démocratique, qui lutte depuis près de trois ans pour éviter la faillite.

Pour Mas, c’est une aubaine. Depuis son entrée en campagne, il n’a pas dévié d’un iota et ne cesse d’expliquer que le chantier institutionnel sera la réponse à tous les maux. Il critique avec gourmandise la « spoliation » de Madrid, qui expliquerait avant tout l’endettement de la Catalogne, devenue la communauté espagnole la plus endettée, avec 44 milliards d’euros de dette (sur un total de 140 milliards pour l’ensemble des régions).

D’après l’exécutif catalan, l’équivalent de 8 % du PIB de Catalogne serait avalé chaque année par Madrid pour être redistribué, au titre de la solidarité, à d’autres communautés, plus pauvres, du pays. La région est officiellement le troisième plus gros contributeur au budget national, alors qu’elle n’est que la huitième destinataire des investissements de l’État. Cet écart (un « déficit fiscal », disent les Catalans), qui fait l’objet d’une bataille de chiffres incessante dans la presse, est pain bénit pour les indépendantistes. Surtout en période de crise aiguë.

Durant la campagne, Mas a toutefois fait attention à entretenir le flou sur ses véritables intentions : s’il défend un « État propre » pour la Catalogne (projet a priori compatible, par exemple, avec un fédéralisme espagnol plus poussé), et plaide pour davantage d’« autonomie », il n’a jamais parlé frontalement d’« indépendance ». Au sein de la coalition CiU, qu’il dirige, les interprétations sont en fait très variées, et certains ont fait connaître leurs réticences envers une indépendance pure et simple.

Mais cette stratégie a pris du plomb dans l’aile mi-novembre depuis qu’Artur Mas doit faire face à de graves accusations de corruption. D’après une enquête d’El Mundo (quotidien de droite proche du gouvernement de Madrid), Mas détiendrait, avec d’autres membres de CiU, des comptes bancaires en Suisse et au Liechtenstein, sur lesquels aurait transité une partie de l’argent public destiné à une institution barcelonaise, le Palau de la Musica.

Mas nie en bloc (« Ce ne sont pas des informations, mais de l’intoxication ») et dénonce un complot organisé par Mariano Rajoy à la veille des élections. Difficile de dire si sa stratégie de victimisation va payer, mais le ton de la campagne s’est, quoi qu’il en soit, encore durci.

De son côté, le parti populaire, au pouvoir à Madrid, mais dans l’opposition en Catalogne, peut lui aussi profiter de cet agenda institutionnel, qui a le mérite de faire oublier sa politique d’austérité : il a beau jeu de mobiliser la frange de l’électorat la plus conservatrice, mal à l’aise face à la perspective d’une scission avec Madrid. Ce qui devrait lui permettre de limiter la casse.

La dette catalane, notée « spéculative »

C’est exactement ce qui s’est passé fin octobre, lors des élections locales au Pays basque, où le PP, sans briller, a évité le vote sanction, en défendant le statu quo institutionnel : le parti n’a perdu « que » trois sièges (contre une perte de neuf sièges, par exemple, pour les socialistes). Mariano Rajoy, qui s’est déplacé en meeting à Barcelone mardi soir, espère donc que le scénario basque se répétera en Catalogne.

L’affaire s’annonce beaucoup plus délicate pour les socialistes catalans du PSC qui sont, eux, franchement divisés sur les questions institutionnelles. Si le parti n’avait pas appelé à participer à la journée du 11 septembre, certains de ses membres, dont Ernest Maragall, ex-ministre de l’éducation catalan, s’y sont rendus (il a depuis lancé une nouvelle formation, indépendantiste de gauche).

Mais le chef de file du PSC, Pere Navarro, doit aussi faire avec les nouvelles prises de position d’Alfredo Perez Rubalcaba, le patron des socialistes espagnols, en faveur du fédéralisme, et d’une « modification de la constitution », qui ont surpris au sein du PSOE. Les socialistes, qui ont dirigé la Catalogne de 2003 à 2010, avant l’arrivée d’Artur Mas, sont sans doute ceux qui ont le plus à perdre dimanche dans les urnes.
Artur Mas, en meeting à Barcelone le 18 novembre dernier.Artur Mas, en meeting à Barcelone le 18 novembre dernier.© Reuters.

En clair, le scrutin catalan permettra à chaque camp de compter ses troupes, entre nationalistes, qui ont durci le ton et ont rejoint le camp des indépendantistes, sans le dire tout à fait (CiU), défenseurs du statu quo institutionnel (PP), ou fédéralistes plus ou moins convaincus (PSC). Avec un suspense supplémentaire : en cas de décrochage net des socialistes, ces derniers pourraient se faire talonner par une autre force de gauche, indépendantiste celle-là, qui deviendrait alors l’un des gagnants de l’élection – l’ERC (gauche républicaine de Catalogne).

Pere Navarro le sait et s’est appliqué, pendant la campagne, à dénoncer les ravages de l’austérité, rappelant l’urgence de la question sociale, pour ne pas laisser le champ libre à l’ERC. Le succès, dans toute l’Espagne, de la grève générale du 14 novembre, contre les politiques de rigueur, pourrait l’aider. Il pourrait aussi profiter, dans la dernière ligne droite, d’un tassement de la campagne de Mas, sur fond de polémique concernant la corruption au sein de CiU. Le président sortant misait sur une majorité absolue des sièges au parlement catalan — au moins 68 — en début de campagne, mais il a révisé ses objectifs à la baisse depuis.

Si le débat est aussi vif, et suivi de près par les observateurs étrangers, c’est que la Catalogne, par ailleurs, va mal. Son économie (environ 200 milliards d’euros par an, à peu près équivalente, à elle seule, à celle du Portugal) tourne au ralenti, au bord de l’asphyxie. Son taux de chômage est certes inférieur de quelques points à la moyenne nationale (840 000 chômeurs, soit un peu plus de 22 %, contre 25 % dans toute l’Espagne), mais sa dette est considérée comme « spéculative » par les agences de notation. Son endettement est tel, qu’elle ne survit que grâce aux injections d’euros concédées par Madrid.

Durant l’été, l’exécutif catalan a dû demander une enveloppe de 5,023 milliards d’euros au gouvernement de Mariano Rajoy, dans laquelle Barcelone pioche pour verser, chaque fin de mois, le salaire de ses fonctionnaires. La situation est inquiétante. C’est tout le paradoxe du moment : Mas fait le pari haut et fort de l’« autonomie », au moment où il dépend, plus que jamais, de l’aide de l’État central pour éviter la faillite. Aura-t-il, dans ce contexte, les moyens d’aller jusqu’au bout de ses projets ?

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