Édition du 16 juin 2020

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Asie/Proche-Orient

Le sommet d’Astana divise les rebelles syriens

Les pourparlers d’Astana (Kazakhstan) sur la Syrie, coorganisés par la Russie et la Turquie, se sont achevés mardi 24 janvier sur un double résultat : le premier, d’ordre diplomatique, est la déclaration dans laquelle ces deux pays, ainsi que l’Iran, s’engagent à consolider le fragile cessez-le-feu décrété fin décembre 2016, dans la foulée de la reprise d’Alep-Est par les forces gouvernementales.

Tiré de À l’encontre.

Le second, d’ordre militaire, est la reprise des affrontements entre rebelles modérés et djihadistes dans les provinces d’Idlib et d’Alep (nord-ouest), et leur brusque intensification à un niveau jamais vu depuis trois ans. C’est l’une des règles tacites de la crise syrienne : à chaque fois que les combats entre insurgés et loyalistes baissent d’intensité, les hostilités à l’intérieur du camp anti-Assad repartent à la hausse.

L’escalade a débuté lundi 23 janvier, lorsque le front Fatah Al-Cham, ex-Al-Nosra, classé terroriste – même s’il affirme avoir rompu ses liens avec Al-Qaida –, a encerclé une base de Jaich Al-Moudjahidine, un groupe labellisé Armée syrienne libre (ASL), la branche modérée de l’insurrection, à l’ouest d’Alep. Dans les heures qui ont suivi, d’autres brigades d’inspiration islamiste ou nationaliste ont fait l’objet d’attaques des djihadistes, comme Soukour Al-Cham et Jabha Chamiya, deux unités représentées aux pourparlers d’Astana.

Au bout de vingt-quatre heures, par le jeu des alliances, plus d’une dizaine de localités étaient le théâtre de batailles opposant Fatah Al-Cham et ses satellites (Jund Al-Aqsa, Noureddine Al-Zinki, Liwa Al-Haq) aux différentes factions de l’ASL financées par la Turquie, le Qatar ou l’Arabie saoudite, les trois principaux parrains de l’opposition armée. Les assaillants ayant coupé l’accès à Internet dans la zone d’Idlib, il était très difficile, mercredi, d’avoir une idée précise de l’évolution des combats et du nombre de victimes.

Une chose est sûre : la conférence d’Astana a radicalisé le traditionnel antagonisme entre djihadistes et modérés. Après cette réunion, les représentants de ces deux courants de la rébellion, alliés de circonstance dans la lutte contre le régime, risquent de ne plus se regarder du tout de la même façon. Les leaders de Fatah Al-Cham crient au complot : la présence de commandants rebelles dans la capitale kazakhe, aux côtés d’émissaires russes et occidentaux, offre la preuve, selon eux, qu’une conjuration est en cours.

« Détermination »

La mention dans le communiqué final, élaboré par la troïka russo-turco-iranienne, de la « détermination » de ces trois pays à combattre non seulement l’organisation Etat islamique mais aussi le Front Fatah Al-Cham, conforte ce dernier dans l’idée que l’ASL se prépare à retourner ses fusils contre lui. D’où l’attaque de lundi, destinée, sinon à prendre les devants, du moins à lancer un avertissement à ses rivaux. « Attention à ne pas devenir des outils dans les mains des ennemis du djihad », affirme Fatah Al-Cham dans un texte diffusé sur les réseaux sociaux, adressé à « ses frères des tranchées ».

Ces derniers récusent tout procès en trahison. A leurs yeux, les djihadistes instrumentalisent Astana pour mieux les diaboliser et discréditer « la révolution ». Ils gardent en mémoire la manière expéditive avec laquelle le Front Al-Nosra, durant l’année 2014, a anéanti deux des plus importantes brigades de l’ASL : le Front des révolutionnaires syriens et Harakat Al-Hazm.

Ils s’inquiètent aussi des nombreuses tentatives d’assassinat, avortées ou réussies, dont ils sont la cible, depuis quelques mois, dans la région d’Idlib. Les sermons de Fatah Al-Cham ont le don de les horripiler : selon eux, si ce groupe et Noureddine Al-Zinki n’avaient pas pris d’assaut, en novembre 2016, les entrepôts d’armes du plus important groupe ASL d’Alep, les quartiers orientaux ne seraient pas tombés sous la coupe des pro-Assad, ou du moins pas aussi vite.

Reste que le déroulé des événements, depuis le début de l’année, a de quoi préoccuper les djihadistes. En moins d’un mois, au moins 150 des leurs ont péri dans des raids de l’aviation américaine, dont plusieurs cadres d’envergure, comme Khattab Al-Kahtani, un ancien compagnon de lutte d’Oussama Ben Laden. L’intensification des frappes est sans précédent. Le 19 janvier, selon une source au Pentagone citée par Associated Press, un B-52 a largué pas moins de 14 bombes sur un camp d’entraînement de Fatah Al-Cham à proximité d’Idlib, tuant près de 100 combattants d’un coup.

Cette vague de bombardements a commencé après l’échec des négociations visant à unifier les rangs de Fatah Al-Cham et d’Ahrar Al-Cham, une formation salafiste très puissante dans la région d’Idlib. Bien que ces deux groupes collaborent au sein d’une même alliance, Jaich Al-Fatah, Ahrar Al-Cham, qui est divisée en deux branches, l’une proche d’Al-Qaida et l’autre proche de la Turquie, a rejeté toute idée de fusion. Une déconvenue cuisante pour Fatah Al-Cham, qui y a vu, là aussi, le signe avant-coureur d’un complot destiné à l’évincer de la province d’Idlib.

« Renégats »

En réaction, ses troupes ont attaqué, le 19 janvier, plusieurs positions d’Ahrar Al-Cham, dont un poste frontalier avec la Turquie. Dans l’actuel cycle d’affrontements, les salafistes d’Ahrar Al-Cham oscillent entre soutien à l’ASL et tentative d’interposition. Ils ont dressé des barrages avec d’autres factions, pour empêcher le passage de convois de combattants, susceptibles de « s’en prendre aux musulmans et de faire couler le sang ».

Un haut responsable d’Ahrar Al-Cham a comparé les combats présents à ceux qui avaient opposé, en janvier 2014, l’ASL et l’organisation Etat islamique en Irak et au Levant. Cette formation, ancêtre de l’EI, avait été expulsée de tout le gouvernorat d’Idlib ainsi que des secteurs rebelles d’Alep. Dans un communiqué, le Conseil islamique syrien, un cénacle de religieux anti-Assad qui jouit d’une forte notoriété dans le nord de la Syrie, a qualifié les membres de Fatah Al-Cham de « renégats » ou khawarij, un terme très dur déjà appliqué aux djihadistes de l’EI. Il a appelé tous les Syriens à les combattre.

Selon le directeur d’une ONG implantée au nord d’Idlib, les affrontements pourraient déboucher sur une division de la province entre les groupes armés : « La zone frontalière avec la Turquie pour l’ASL, celle autour d’Idlib pour Ahrar Al-Cham, et le massif du Djebel Zawiya, où il est plus aisé d’échapper à l’aviation américaine, pour Fatah Al-Cham. Le seul vainqueur de ces luttes intestines, ce sera, comme d’habitude, le régime. »(Article publié dans Le Monde, daté du 26 janvier 2016)

Benjamin Barthe

Auteur sur la Syrie pour le site À l’encontre.

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