Édition du 22 juin 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

États-Unis

Faire front commun contre Wall Street

Le soutien syndical à Occupy Wall Street peut offrir au mouvement une nouvelle puissance sociale

Les mouvements syndicaux soutiennent les manifestations Occupy Wall Street et les entreprises prennent note de la formation d’une première grande alliance entre des syndicats et la gauche depuis les manifestations contre l’Organisation Mondicale du Commerce de 1999 à Seattle.

Traduction : Shelly D’Cruz

Les syndicats— " les agitateurs les plus expérimentés de la ville" comme les présente le Crain New York Business—prévoient un rassemblement le 5 octobre au Square Foley, près de l’Hôtel de ville a 04:30 pm et ensuite une marche vers Wall Street.

L’entrée des syndicats importants - du grand Syndicat International des Employés des Services affiliés à la ville de New York, de syndicats nationaux tels que l’Union des travailleurs de l’acier et l’Union Nationale des Infirmiers—démontrent le potentiel du mouvement Occupy Wall street à s’enraciner socialement. Les batailles actuelles sur nombre de fronts – de la lutte contre les évictions à l’exigence de création d’emplois — peuvent gagner une nouvelle force grâce à cette mobilisation.

Les représentants syndicaux qui ont fait le choix de soutenir les manifestations de Wall Street ne répondent pas seulement aux appels à la solidarité envers le mouvement Occupy, aussi important que cela puisse être. Ils reflètent également la colère des membres syndiqués qui font face aux licenciements, aux coupes salariales et à la réduction dans les dépenses sociales dans une économie délétère, tandis que les profits de la grande entreprise américaine atteignent des records et que les super-riches deviennent plus riches.

C’est cette colère qui motive l’occupation de Wall street, occupation qui a débuté il y a moins de trois semaines, lorsque des centaines ( pour la plupart de jeunes activistes) se sont rassemblés dans le district financier de Manhattan et ont installé un campement de 24h dans le Parc Zuccoti— renommé Place de la Liberté en honneur de la place Tahrir (libération) en Égypte— situé dans le district financier du Lower Manhattan.

Cette action a frappé l’imagination et la sympathie d’un grand nombre de personnes qui en ont assez d’un système économique dirigé par le 1% de super-riches, symbolisés par les banquiers et spéculateurs financiers de Wall Street. A New York, les mobilisations régulières et les discussions politiques ininterrompues qui se déroulent à la Place de Liberté, font de nouveaux adeptes auprès de militants d’autres villes qui se mobilisent pour organiser leurs propres actions Occupy.

Pour faire court, Occupy Wall Street est le point de mire de tous les mécontentements aux États-Unis.

L’esprit de combat que l’on retrouve dans le Lower Manhattan aujourd’hui ne vient pas de nul part. Il était aussi derrière le soulèvement au Wisconsin l’hiver dernier contre les mesures antisyndicales du gouverneur Républicain Scott Walter ; cette effervescence a pu transparaître dans plusieurs luttes depuis. De la grève chez Verizon en août avec ses piquetages mobiles en passant par les cargos briseurs de grève des travailleurs portuaires de la Côte Ouest ou encore la grève des professeurs au Tacoma (Washington) pour protester contre l’arrêt d’un juge, il y a un nouveau militantisme dans l’air, y compris chez les travailleurs syndiqués.

Cette atmosphère de rébellion, a sans aucun doute poussé le conseil administratif des travailleurs des transports local 100 de la ville de New York à apporter son soutien à Occupy Wall Street— c’était d’ailleurs le premier grand syndicat à le faire. Local 100, qui représente environ 30 000 chauffeurs de bus et de métro, a un passé de luttes et a enduré de sévère peines et amendes pour avoir déclaré une grève illégale de trois jours en décembre 2005.

Aujourd’hui, les leaders de Local 100 désignent Occupy Wall Street de lutte à soutenir, comme l’explique le président du syndicat John Samuelson dans une interview pour le journal télévisuel Countdown :

Je pense qu’en grande partie, les manifestants de Wall Street chantent la même chanson et mènent les même batailles que celles menées par notre syndicat depuis ces 18 derniers mois...

Il y a un certain désespoir, je crois, parmi la classe ouvrière et les familles de travailleurs dans ce pays que les gens du gouvernement ne comprennent pas. Il y a beaucoup de millionnaires siègeant au Congrès qui n’ont pas idée de ce que c’est d’avoir à nourrir ses enfants, de payer leurs frais de scolarité ou encore de payer l’hypothèque de sa maison. Nombres de personnes au gouvernement sont complètement déconnectées.

Ces manifestations, entre autres choses, ont attiré l’attention sur les inégalités de richesses aux États-Unis, qui se sont aggravées ces 10 dernières années. Je pense que l’un des grands bénéfices des syndicats en joignant cette lutte sera leur capacité d’apporter un message articulé.... de la part des familles des travailleurs, qu’ils soient syndiqués ou non.

L’implication des syndicats dans le mouvement Occupy n’est pas confiné seulement à la ville de New York. Les membres du syndicat des professeurs de Los Angeles se sont joints à une organisation communautaire et au groupe Occupy Lost Angeles pour manifester contre une banque locale. Dans la Bay Area, les membres du SEIU Local 1021 ont rejoint le groupe Occupy San Fransisco au début de leurs efforts pour s’organiser. Dans le Midwest, les membres du leadership réformé de l’Union des professeurs de Chicago ont démontré leur soutien au Occupy Chicago et en retour, les militants du Occupy ont voté pour soutenir une manifestation initiée par les professeurs et le SEIU prévue pour le 10 octobre.

Toutes ces initiatives sont hautement significatives pour les syndicats américains, qui pendant 50 ans, à l’exception de certaines années, n’ont pas voulu s’associer à un militantisme de la gauche radicale. Depuis le début de la Guerre Froide vers la fin des années 1940 jusqu’à la chute de l’URSS dans les années 1990, l’anticommunisme à l’intérieur du pays tout comme à l’extérieur était central aux politiques des syndicats américains.

Cette tendance s’est estompée vers la fin des années 1990 et les puissantes unions ont tenté de chercher des alliés à gauche, parmi les militants écologistes, dans leurs luttes contre la mondialisation des entreprises. C’était cette alliance « Teamsters and Turtle » qui a émergé en 1999 lors des manifestations contre l’OMC à Seattle, qui a amené des dizaines de milliers de membres des syndicats à se joindre à une manifestation qui a fini en émeute.

Malheureusement, cette toute nouvelle coalition entre la gauche et les travailleurs s’est écroulé avec la monté des conservateurs faisant suite aux attaques du 11 septembre 2001. Presque tous les syndicats se sont alignés sur le discours pro-guerre contre l’Afghanistan, et certains responsables syndicaux ont même appelé à raviver le « partenariat » des rapports syndicaux de la Guerre froide afin d’aider cette prétendue « guerre au terrorisme. »

Or le soutien aux efforts de guerre a été désastreux pour les travailleurs. Les entreprises ont continué à s’attaquer aux syndicats en supprimant des emplois dans le secteur manufacturier et en poursuivant une politique de compression salariale, malgré la croissance économique des années 2000—ce qui a laissé la classe des travailleurs américains dans une situation encore plus vulnérable lorsque la récession qui a débuté en 2007.

La réponse du mouvement syndical actuellement est de soutenir financièrement et de mobiliser des ressources pour travailler à l’élection de Barack Obama en 2008 dans l’espoir qu’il se ferait le champion de lois pro-travailleurs et qu’il mènerait politique économique visant la création d’emplois. Mais Obama, bien entendu, a fait des banques sa priorité.

Il est certain que les chefs syndicaux vont de nouveau faire pression sur leurs membres pour qu’ils soutiennent la réélection d’Obama en 2012— bien que ce ne soit plus une question d’espoir mais de crainte par rapport à l’alternative républicaine.

Mais le soutien des travailleurs au mouvement Occupy ouvre la voie à une autre politique et à un autre militantisme— à l’intérieur du mouvement syndical. La déclaration du président du Syndicat des travailleurs de l’acier Leo Gerard peut être reprise par les syndicats partout ailleurs aux États-Unis comme une base pour une motion en soutien au mouvement Occupy :

Le syndicat des travailleurs de l’acier sont solidaires avec Occupy Wall Street et le soutient fermement. Des hommes et des femmes de bonne volonté, pour beaucoup des jeunes sans emplois, qui militent sans interruption depuis deux semaines à New York, expriment la réalité de nombre d’entre nous. Nous en avons assez de la cupidité des multinationales, de la corruption et de l’arrogance qui ont infligé trop de souffrances à trop de personnes.

Les syndicats peuvent aider le mouvement à tirer des gains concrets de leur action. Par exemple, les infirmiers (de l’Union syndicale des infirmiers) ont organisé une campagne « Main Stretch » appelant à une taxe sur les transactions financières— l’Union a donné les ressources de la marche des travailleurs du 5 octobre à Occupy Wall Street.

Le soutien au mouvement Occupy signifie bien plus que l’addition de ressources ou d’un grand nombre lors de marches ou de rassemblements d’ailleurs. L’implication des syndicats dans cette lutte créée le potentiel d’utiliser le pouvoir social des travailleurs dans les luttes pour gagner des batailles pressantes, aussi bien que des batailles à long-terme pour une société différente.

Regardez l’expérience acquise lors des manifestations au Capitol de Madison ( Wisconsin). C’était une masse de professeurs en congé maladie – et ensuite dans le reste de l’état— qui a transformé ce qui était auparavant un sit-in majoritairement étudiant, en une occupation du Capitol impliquant tant des travailleurs que des étudiants. Les responsables syndicaux ont finalement reculé devant l’idée d’utiliser les ressources économiques des travailleurs pour gagner cette bataille, préférant mettre tous leurs efforts pour évincer les députés républicains. Mais le potentiel pour élargir la lutte était présente à ce moment là—ainsi que des sujets de discussion sur des enjeux importants entre militants syndicaux lors de la grève générale.

Le mouvement Occupy fournit une opportunité similaire de raviver et de construire une alliance cruciale entre les travailleurs et la gauche— dans le but d’organiser des actions. Il y a un fort potentiel de mobilisation pour mener des luttes importantes, comme celle visant à sauver les emplois de 716 professeur-e-s suppléants dans les écoles dont beaucoup sont des Noirs ou des Latinos des quartiers défavorisés de New York. Le mouvement peut fournir un point d’ancrage pour ces militants syndicaux qui se retrouvent isolés au sein même de leur union syndicale et sur leur lieu de travail, cela peut aider à revitaliser les réseaux entre individus au sein d’un même syndicat..

Pour les 90% de travailleurs non-affiliés à des syndicats, le mouvement Occupy peut leur offrir l’élan nécessaire pour qu’ils puissent s’organiser sur leur propre lieu de travail. Et tous les militants de ce mouvement— qu’ils soient syndiqués ou non— peuvent jouer un rôle crucial dans la constitution d’un soutien aux travailleurs qui risquent de voir leur contrat se terminer, des professeurs de Chicago et de Los Angeles aux travailleurs des transports en commun de la ville de New York.

En ces temps de crise économique, qui une fois de plus voient les personnalités économiques et politiques sur le point de paniquer, il est important pour le mouvement de projeter sa propre vision d’une société basée sur la satisfaction des besoins humains plutôt que sur les profits. Les militants doivent discuter, débattre des priorités et des stratégies au niveau local.

Mais ils devraient prêter attention à la situation dans son ensemble— faire resurgir un mouvement des travailleurs et des travailleuses capable de défendre les intérêts de tous ceux et celles « qui n’ont rien » dans cette lutte contre les 1%.

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