Édition du 13 avril 2021

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Asie/Proche-Orient

Les Israéliens vont-ils réélire un « voyou » ?

À une semaine (24 mars NDLR) de la quatrième élection législative anticipée en deux ans, les Israéliens n’ont pas encore fait leur choix. Benyamin Netanyahou reste victime d’un très fort « degagisme », mais aucune alternative progressiste ne s’affirme. Israël va-t-il à nouveau confier son sort à un « birion » - un voyou ?

Tiré du blogue de l’auteur.

« Pour que le sionisme réussisse, confiait Benito Mussolini en 1935, il vous faut un État juif, avec un drapeau juif et une langue juive. La personne qui comprend vraiment cela, c’est votre fasciste, Jabotinsky (1) ». Scissionniste, ce dernier avait créé dix ans plus tôt le « sionisme révisionniste », opposé à David Ben Gourion : il voulait s’emparer par la force de toute la Palestine pour créer un État juif des deux côtés du Jourdain. Ce programme ne semblait pourtant pas assez radical à une petite aile du mouvement, qui prit le nom de « birionim » : voyous, en hébreu. Ceux-ci saluèrent même l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler. L’un de ces birionim s’appelait Benzion Netanyahou, le père de Benyamin.

Tel père, tel fils ? La dérive fascisante du Premier ministre, à la veille du quatrième scrutin législatif anticipé en deux ans, fait irrésistiblement penser à cette hérédité.

Netanyahou a signé, pour l’occasion, un accord électoral (y compris de répartition des excédents de voix) avec le Parti sioniste religieux d’extrême droite, raciste et homophobe, de Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir. Cette nouvelle formation comprend le groupe « Force juive », héritier du parti Kach de Meir Kahane, interdit en Israël depuis 1994 (2). Les derniers sondages lui pronostiquent six sièges, et ses dirigeants se seraient vu promettre des postes de ministres dans un éventuel gouvernement Netanyahou (3).

À la base, les nervis du Likoud se déchaînent. Depuis des semaines, ils attaquent les manifestants anti-Netanyahou (4). Samedi soir, plusieurs dizaines de gros bras s’en sont même pris à un meeting électoral de Gideon Sa’ar, pourtant ancien dirigeant et ministre du parti de Netanyahou, aujourd’hui concurrent du Premier ministre à la tête de « Nouvel Espoir » (5) : plusieurs participants ont dû être hospitalisés et le candidat lui-même a été menacé. Un autre candidat du parti a été agressé dimanche au marché Mahane Yehudah, à Jérusalem (6). Et, bien que des dizaines d’incidents aient été enregistrés par des caméras vidéo, aucun agresseur n’a été arrêté par une police aux ordres.

En Cisjordanie aussi, les colons se croient tout permis. Ils brûlent même des maisons, parfois avec leurs habitants. On se souvient du drame de Douma, en juillet 2015, où le couple Dawabshé et son bébé de 18 mois périrent dans les flammes de leur maison. Un des incendiaires, un « jeune des collines », écopa finalement (cinq ans plus tard) de trois peines de prison à perpétuité, la juge ayant estimé que ses actions « étaient méticuleusement planifiées et découlaient du racisme et d’une idéologie extrémiste qu’il défendait (7) ». En général, c’est impunément que les colons volent des terres, déracinent ou coupent des oliviers, assassinent des Palestiniens. Et l’armée, loin de les arrêter, les couvre. "Haaretz" vient même de rendre publiques les menaces des Services de renseignement à l’encontre d’un chercheur de l’organisation droitdelhommiste Betselem, accusé de « créer des problèmes et de menacer l’armée ». Son crime ? Il enquêtait sur un Palestinien paralysé après qu’un soldat israélien lui a tiré une balle dans la nuque –il s’opposait à la saisie d’un générateur (8).

Depuis que Benyamin Netanyahou est redevenu Premier ministre en 2009, plus de 3 700 Palestiniens (dont 800 enfants) ont été tués à Jérusalem-Est, en Cisjordanie et à Gaza, selon le Bureau des Nations unies pour la coordination des Affaires humanitaires (OCHA) chargé du « Territoire palestinien occupé ». (9). Un des messages de la campagne du Likoud pose cette question aux électeurs : « Qui va protéger les implantations de la nouvelle administration américaine (10) ? » Et le Premier ministre répond : « Je vous le promets : si je crée un fort gouvernement de droite sans rotation, je vais prendre soin des implantations et de l’autorisation des jeunes implantations » – ces avant-postes que même le droit israélien juge illégaux (11)…

Cette agressivité à l’intérieur se conjugue avec une série de gestes bellicistes à l’extérieur. Suite à un désaccord sur la visite du prince-héritier jordanien sur l’Esplanade des Mosquées de Jérusalem, Amman avait refusé de laisser passer l’avion qui devait emmener Netanyahou aux Émirats. En guise de représailles, ce dernier a prétendu fermer le ciel israélien à tous les appareils venant de Jordanie ou s’y rendant ! Il a fallu que la Direction de l’aviation civile refuse tout net d’appliquer cette décision pour que le Premier ministre renonce (12). Plus grave : le "Wall Street Journal" a révélé récemment que l’armée israélienne s’attaquait régulièrement à des tankers iraniens livrant du pétrole à la Syrie – une douzaine d’« opérations terroristes » depuis 2019 (13).

Ces aventures, il faut le noter, ne plaisent guère à l’état-major de Tsahal. Tandis qu’Elliott Abrams, un des piliers du trumpisme, répète qu’ « une action militaire peut être le seul moyen d’arrêter l’Iran », nombre d’ex-généraux et d’ex-responsables des services de renseignement israéliens répondent que mieux vaut revenir à l’accord sur le nucléaire iranien. Coïncidence ? Il y a quelques jours, intervenant à une conférence du groupe B’Sheva à Jérusalem, le major-général Uri Gordin a lancé une sérieuse mise en garde : nos ennemis, a-t-il déclaré, « savent qu’ils ne peuvent pas nous vaincre sur le champ de bataille, alors ils tentent de déplacer la guerre sur un second front, à savoir nos foyers et nos villes ». Et de prédire que, lors d’un prochain affrontement, quelque 2 000 roquettes et missiles seraient tirées chaque jour sur Israël, mettant au défi ses moyens de défense militaires et civils (14)…

Tous ces faits ne sont pas isolés. Ils s’inscrivent dans la radicalisation impulsée depuis 2015 par le leader de la droite : préparation juridique de l’annexion avec la loi du 5 février 2017, légalisation de l’apartheid à travers la loi « État-nation du peuple juif » du 19 juillet 2018, adoption d’une quinzaine de lois plus liberticides les unes que les autres, alliance avec tout ce que l’Europe et le monde comptent de leaders populistes – même négationnistes, voire antisémites. C’est cette politique que Benyamin Netanyahou entend poursuivre.

Mais voilà qu’il panique. Avec Donald Trump, il a perdu son principal allié. L’administration Biden remet en cause les acquis qu’il a engrangés grâce à l’ex-président américain. Le procès en cours menace de conclure dans la honte sa longue carrière politique. Une majorité d’Israéliens, par trois fois en deux ans, a refusé d’élire une Knesset qui lui permette de conserver la tête du gouvernement. Que diront les urnes, le 23 mars ?

Netanyahou croit-il, avec ses provocations en série, séduire ou terroriser les électeurs ? Entend-il savonner la planche du nouveau président américain ? Obéit-il, tout simplement, à son ADN personnel et politique ? Yaïr, son fils, est en tout cas prêt à reprendre le flambeau : l’an dernier, il a offert son visage à une affiche du parti néo-nazi allemand portant le slogan « Afin que l’Europe soit à nouveau libre, démocratique et chrétienne (sic) »

Faut-il le préciser ? Ce qui pose question, ici comme ailleurs, c’est surtout qu’une proportion aussi importante de la population accepte de confier son sort à de tels Docteurs Folahaine ? La profondeur du mécontentement combinée avec l’absence d’alternative explique sans doute pour beaucoup cette tendance redoutable.

Dominique Vidal.

Notes

(1) En 1935 à David Prato, futur grand rabbin de Rome. Cf. Lenni Brenner, Zionism in the Age of the Dictators. Croom Helm, Londres et Canberra, 1983.

(2) Site de i24NEWS, 10 février 2021. « Selon la loi israélienne, précise le site, l’accord de répartition des excédents de voix permet de reconduire les votes en faveur d’un parti dont la somme ne constitue pas un mandat complet vers une autre liste, lui attribuant ainsi un siège supplémentaire – parfois plus – à la Knesset, après le scrutin. »

(3) "Haaretz", 14 mars 2021.

(4) "Haaretz", 15 mars 2021.

(5) Site du Jerusalem Post, 14 mars 2021.

(6) Site du Times of Israel, 15 mars 2021.

(7) France 24, 15 septembre 2020.

(8) "Haaretz", 14 mars 2021.

(9) www.ochaopt.org/data/casualties

(10) Site du Jerusalem Post, 10 mars 2021.

(11) Idem, 14 mars 2021.

(12) Site du Times of Israel, 15 mars 2021.

(13) "Haaretz", 11 mars 2021.

(14) Site du Jerusalem Post, 15 mars 2021

Dominique Vidal

Né en 1950, Dominique Vidal a étudié la philosophie et l’histoire. Journaliste depuis 1968, professionnel depuis 1973, il a notamment travaillé dans les rédactions des hebdomadaires "France Nouvelle" et "Révolution", puis du quotidien "La Croix". Après avoir coordonné les activités internationales du Centre de formation et de perfectionnement des journalistes (CFPJ), il a fait partie, de 1995 à 2010, de l’équipe permanente du "Monde diplomatique", dont il a en particulier créé le réseau d’éditions internationales et coordonné les Atlas. Spécialisé dans les questions internationales et notamment le Proche-Orient, il vient de publier "Antisionisme = antisémitisme ? Réponse à Emmanuel Macron" (Libertalia, 2018). Auparavant, il avait sorti "Comment Israël expulsa les Palestiniens 1947-1949" (Éditions de l’Atelier, 2007, avec une postface de Sébastien Boussois) ; "Israël, une société bousculée. Vingt-cinq années de reportage" (Editions du Cygne, 2007) ; et "Le Mal-être juif" (Agone, 2003). Dominique Vidal a écrit en collaboration avec Alain Gresh : "Les 100 Clés du Proche-Orient" (dernière édition avec Emmanuelle Pauly chez Fayard, 2011) ; ; "Palestine 47 : un partage avorté" (dernière édition chez André Versaille, 2007) ; "Golfe : clefs pour une guerre annoncée" (Le Monde Éditions, 1991) ; et "Proche-Orient : une guerre de cent ans" (Messidor, 1984). Depuis 2010, il dirige avec Bertrand Badie l’annuel collectif "L’état du monde", chez La Découverte. Le dernier en date, paru en 2018, s’intitule "Le Retour des populisme". Autres ouvrages : "L’Opinion, ça se travaille… Les médias, l’OTAN et la guerre du Kosovo" (Agone, Marseille, dernière édition 2015 avec Serge Halimi, Henri Maler et Mathias Reymond) ; "Le Proche-Orient, les banlieues et nous" ( Éditions de l’Atelier, 2006 avec Leila Shahid, Michel Warschawski et Isabelle Avran) ; "Le Mal-être arabe. Enfants de la colonisation" (Agone, 2005 avec Karim Bourtel) ; "Les historiens allemands relisent la Shoah" (Complexe, 2002) ; " Promenades historiques dans Paris" (Liana Levi, 1991 et 1994, avec Christine Queralt) ; "Portraits de China Town, le ghetto imaginaire" (Autrement, 1987, avec Éric Venturini). Chez Sindbad/Actes Sud, Dominique Vidal a coordonné "Palestine-Israël : un Etat, deux Etats ?" (2011) et "Palestine : le jeu des puissants" (2014). Chez Demopolis, il vient de diriger "Les Nationalistes à l’assaut de l’Europe".

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