Édition du 4 octobre 2022

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Arts culture et société

Les artistes ukrainiens occupent le front culturel

Pour les musiciens et peintres ukrainiens, créer est un moyen de participer à l’effort de guerre et de développer l’identité du pays face aux destructions de l’armée russe. Mais aussi de soigner les traumatismes provoqués par le conflit.

Tiré de Médiapart.

Kyiv (Ukraine).– Après trois mois passés comme réfugiée dans l’ouest de l’Ukraine, Varvara Lohvyn n’a pas reconnu sa ville natale. Des « hérissons tchèques » ont poussé dans les rues de Kyiv (Kiev), la capitale ukrainienne. Ces énormes structures métalliques peu esthétiques ont été installées pour arrêter les chars russes, puis mises de côté, une fois la menace imminente levée.

Au chômage technique avec son entreprise de pyrotechnie à l’arrêt, Varvara a décidé de mettre à profit sa passion pour la peinture décorative traditionnelle ukrainienne sur les structures en métal, ces nouvelles « toiles modernes ». Sur la place Maïdan, sous le regard intrigué des badauds, la trentenaire peint pendant de longues heures à l’aide d’un pinceau en poil de chat, très fin et traditionnel. Des motifs de baies rouges, la kalyna, symbole de l’Ukraine, se dessinent délicatement sur les poutres métalliques rouillées.

« La culture est la base du développement d’une nation, c’est encore plus important en temps de guerre qu’en temps de paix, car c’est elle qu’on défend, assure Varvara, habillée en chemise blanche tachée de peinture, un collier traditionnel au cou. Je voulais montrer que l’Ukraine a le choix de sa propre identité. » Ce style de peinture, appelé « Petrykivka », d’après le nom d’un village près de Dnipro, est classé au patrimoine mondial de l’Unesco. Après avoir vu son travail, la municipalité lui a mis à disposition plusieurs employées. Derrière elle, des mamies en bleu de travail peignent les premières couches.

« Chacun doit faire sa part. Pour nous, c’est tenir le front culturel », assure l’artiste. Depuis le début de l’invasion, tous les domaines de la culture se mobilisent dans tout le pays, créant sans relâche pour donner du sens à la tragédie.

À Lviv, dans le théâtre de marionnettes qui servait de lieu d’accueil pour les réfugié·es, des artistes locaux et de Marioupol ont présenté une nouvelle pièce sur le siège brutal de la ville portuaire, aujourd’hui détruite à 90 %. À Kyiv, le vibrant milieu de la techno, qui donnait à la capitale son surnom de « nouveau Berlin », organise des concerts caritatifs de jour, faute de pouvoir ouvrir la nuit avec le couvre-feu. Dans la capitale encore, un musée expose des plasticiens, une plateforme pour réfléchir à la guerre et à son impact sur la société ukrainienne.

L’art comme thérapie collective

Le milieu de la musique n’est pas en reste. À la radio, il est rare d’entendre une chanson qui ne parle pas du conflit. Se succèdent un morceau de rock sur le siège de Marioupol et un chant martial datant de 1914 remixé par un chanteur pop ukrainien qui a rejoint l’armée. La chanson a été reprise par Pink Floyd au début de l’invasion.

La musique ukrainienne s’exporte. En mai, le groupe de rap Kalush a même gagné l’Eurovision. La production culturelle liée à la guerre existait déjà en 2014, après l’annexion de la Crimée et le début de la guerre dans le Donbass, mais la tendance aujourd’hui se développe même chez les artistes qui n’en parlaient jamais.

Yana Chemaïeva était de ceux-là. Jerry Heil, de son nom de scène, se décrit comme une artiste pop « à mèmes », écrivant des chansons satiriques sur le quotidien, taillées pour devenir virales sur les réseaux sociaux. Le 24 février, la jeune femme se réveille tétanisée par les explosions assourdissantes.

La chanteuse habite dans la banlieue nord de Kyiv, à côté d’Irpin et de Boutcha, des villes qui deviendront plus tard les lieux des pires massacres commis par les forces russes. Comme un tiers des 42 millions d’Ukrainiens et d’Ukrainiennes, elle fuit son domicile. À la frontière avec la Roumanie, elle attend des jours pour traverser en voiture avec une connaissance. Finalement, elle le fait seule à pied, avec seulement son équipement sur le dos. « Je sentais qu’il n’y avait pas de retour en arrière, se souvient Yana, émue. J’ai déjà compris que j’allais là-bas avec une mission. »

  • Pour beaucoup d’artistes, la révolution de Maïdan et l’annexion de la Crimée en 2014 sont un tournant. Si pendant un moment les artistes pouvaient encore entretenir une sorte de neutralité, quelques années après le début de la guerre, ils ont dû faire un choix.
  • - Maxime Serdiouk, rédacteur en chef du média musical ukrainien Sloukh

Accueillie dans une famille roumaine, la chanteuse participe à des manifestations et surtout compose des morceaux. Un moyen de « faire sa part » mais aussi de soigner le traumatisme. « Et quand je mets la plume sur le papier, ma créativité est un épanchement de mes émotions. Une feuille de papier et un stylo, ou les notes dans mon téléphone, voilà maintenant mon psychologue », raconte-t-elle à Mediapart par téléphone depuis Berlin, où elle travaille en studio.

« Quand il y a la guerre chez toi, elle résonne, elle te fait souffrir, tu t’endors et tu te réveilles avec elle. Tu y penses et tu pleures tous les jours, alors comment écrire sur autre chose ? » Yana a ainsi une nouvelle chanson à son répertoire, « Mryia », « Rêve » en ukrainien, mais aussi le nom du plus gros avion du monde, conçu par un constructeur ukrainien, et dont l’unique modèle a été détruit par les Russes au début de l’invasion. « Les maternités brûlent à cause de leur prétendue libération. / La mère sauvera son enfant innocent, / Il vivra libre, même s’il est né dans un bunker », chante-t-elle.

Dans une autre, enregistrée en Allemagne et appelée Kupala, du nom d’une fête païenne slave, l’artiste s’inspire de chants traditionnels ukrainiens et utilise le « chant blanc », une technique vocale de l’Ukraine rurale.

Entre la Russie et l’Ukraine, faire un choix

« Les Ukrainiens veulent une excavation de cette mémoire [effacée par la Russie tsariste, puis par l’URSS de 1922 à 1991 – ndlr], une sorte d’archéologie de leur propre culture », analyse le philosophe ukrainien Volodymyr Yermolenko. Les artistes du pays redécouvrent et réinventent ainsi des traditions folkloriques ukrainiennes, « une modernisation de la tradition tournée vers l’avenir », en opposition à la « mythologie du passé dans la culture russe », ajoute le philosophe.

Ces expérimentations avec les techniques ou instruments traditionnels existent depuis l’indépendance, mais elles se sont développées et n’ont été accessibles au grand public qu’après 2014, estime Maxime Serdiouk, rédacteur en chef du média musical ukrainien Sloukh. Produire du contenu culturel, de la musique, des films, des ouvrages n’était pas si évident avant Maïdan, rappelle-t-il. « Entre les années 2000 et 2010, on observe une situation où les champs culturels russe et ukrainien sont en quelque sorte le même milieu. On voit les mêmes artistes ici et là-bas, les frontières ont été effacées », explique-t-il.

  • On ne doit pas détester ou interdire la culture russe, juste la relire de façon critique et questionner sa présence dans l’espace public.
  • - Volodymyr Yermolenko, philosophe ukrainien

La raison est double : les maisons de production et acteurs culturels ne veulent pas investir dans du contenu en ukrainien, alors que produire en russe permet de toucher une audience bien plus importante, un marché d’au moins 140 millions de personnes. La situation économique n’encourage pas non plus les artistes ukrainien·nes à prendre le risque de se couper de la Russie.

« Pour beaucoup d’artistes, la révolution de Maïdan et l’annexion de la Crimée en 2014 sont un tournant. Si pendant un moment les artistes pouvaient encore entretenir une sorte de neutralité, quelques années après le début de la guerre, ils ont dû faire un choix », analyse Maxime Serdiouk, rappelant que progressivement beaucoup d’artistes ukrainien·nes arrêtent de se produire en Russie. Mais il y a aussi une volonté politique derrière cette question économique, selon le spécialiste. « La Russie essayait par tous les moyens de tout faire pour qu’on abandonne notre identité et que l’on consomme ses contenus », estime-t-il. Et de rappeler que sous l’URSS, de nombreux artistes ont été censurés, emprisonnés ou assassinés.

Effacement sous l’URSS

Après des décennies de russification sous l’Union soviétique, le russe et la culture russe étaient vus comme plus prestigieux par les Ukrainiennes et Ukrainiens eux-mêmes. À 13 ans, dans sa ville natale de Vasylkiv près de Kyiv, Yana Chemaïeva se souvient encore d’avoir écrit des chansons en russe, perçu comme « plus à la mode ». Les habitant·es parlaient russe dehors et ukrainien à la maison, se souvient la chanteuse.

Pendant des siècles, la culture ukrainienne a été effacée au profit de la culture russe. Cette dernière était inscrite dans l’espace public, par des noms de rue et des statues d’artistes russes qui n’avaient pourtant pas de liens avec l’Ukraine. « Chaque nom russe [donné à une rue – ndlr] était un moyen d’exclure un nom ukrainien » et « d’effacer la mémoire locale », estime le philosophe ukrainien Volodymyr Yermolenko en citant l’exemple du parc Maxime Gorki à Kharkiv, un écrivain russe qui n’a aucun lien avec l’Ukraine.

« Pourquoi ne pas l’avoir appelé parc Mykola-Khvyliovy ? », se demande-t-il, en mémoire de ce poète ukrainien originaire de Kharkiv, une figure de proue de la « Renaissance fusillée ». Cette génération, qui appartenait à l’élite intellectuelle ukrainienne dans les années 1920 et 1930, a été fusillée ou réprimée par le régime de Staline. « On ne doit pas détester ou interdire la culture russe, juste la relire de façon critique et questionner sa présence dans l’espace public », estime Volodymyr Yermolenko.

« On a l’impression d’être à un point de non-retour [dans la relation avec la Russie – ndlr], estime Yana Chemaïeva. Les artistes en ce moment, ceux qui écrivent des chansons, qui peignent des tableaux, qui fabriquent des objets d’art, gravent notre histoire pour la postérité. C’est grâce à des gens comme ceux-là que notre mémoire a été préservée. »

Clara Marchaud

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