Édition du 12 mai 2026

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Syndicalisme

Les conditions d’emploi des chargé-es de cours universitaires propices à la détresse psychologique

Au Québec, près de 50% des cours sont donnés par des enseignants en situation d’emploi contractuel. Si les personnes chargées de cours partagent des conditions d’emploi similaires, elles ne font pas partie d’un groupe homogène.

Par Christine Gauthier, Natacha Laprise, Pierre-David Desjardins
Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (FNEEQ) et Confédération des syndicats nationaux (CSN)

Entre celles qui font leur doctorat à temps plein, celles qui bénéficient d’une carrière fortement engagée en dehors de la vie universitaire et celles qui s’installent durablement dans une « carrière » académique à statut précaire, leur participation à la vie universitaire ne s’inscrit pas dans les mêmes trajectoires et ne génèrent pas les mêmes attentes à l’égard du travail.

Pour les chargé-es de cours qui font carrière à l’université malgré leur position instable et leur intégration incertaine (environ 30%, selon nos données), nous avons voulu réfléchir aux conditions psychosociales dans lesquelles elles travaillent. L’enquête quantitative que nous avons menée, qui s’est déroulée pendant l’année 2022-2023, visait ainsi exclusivement les personnes dont les contrats d’enseignement universitaire représentaient leur principale source de revenu. Nous avons constitué un échantillon de 431 participant-es qui ont répondu à un sondage visant à mesurer les risques psychosociaux de leur travail à l’université et leurs impacts sur leur santé psychologique. Ce sondage a été construit à partir de questionnaires validés.

La précarité face à l’engrenage du capitalisme académique

Les résultats obtenus confirment la présence de risques psychosociaux pour les personnes participantes. La faible reconnaissance et la charge de travail élevée sont les facteurs qui arrivent en tête de liste et qui touchent respectivement 69 % et 64 % des personnes sondées. Il ressort notamment, pour 52 % des répondant-es, un important déséquilibre entre les efforts déployés pour faire face à la charge de travail élevée versus la reconnaissance qu’ils perçoivent. De plus, 70 % des personnes sondées mentionnent que le travail est devenu plus exigeant depuis les dernières années. Environ 50% d’entre elles rapportent aussi recevoir un faible soutien de leurs pairs et de leur supérieur lorsqu’elles vivent des situations de tension.

Face à l’engrenage du capitalisme académique (Cantwell et Kauppinen, 2014) et à la culture du «  toujours plus  », les personnes précaires se retrouvent souvent prises dans le piège du travail sans fin et soumises aux logiques de compétition entre pairs afin de maintenir leur valeur « sur le marché  ». Sans rémunération stable et sans garantie quant à leur avenir, même à court terme, elles choisissent souvent de cumuler les contrats et de surengager leurs tâches.

En plus des demandes accrues (d’accommodements, de sollicitation par courriels, de corrections), c’est aussi tout le poids associé au clientélisme qui accroît la demande psychologique ressentie. Confrontées à des injonctions paradoxales (à la fois sanctionner les études et ne pas déplaire aux étudiant-es), les chargé-es de cours doivent tout faire pour éviter les plaintes et les embûches, qui peuvent être des menaces réelles à leur lien d’emploi. Cette réalité permet d’expliquer entre autres le fait que 74 % des personnes sondées considèrent que leur travail est émotionnellement exigeant.

Du fait de leur statut précaire, les chargé-es de cours de carrière vivent aussi un fort sentiment d’isolement et de mise à l’écart. Absent-es des assemblées départementales, elles n’ont souvent pas accès à un bureau personnel pour travailler sur le campus.

La vie personnelle au ballotage

À ce « cocktail » de conditions psychosociales délétères pour la vie professionnelle, s’ajoutent les impacts sur la vie personnelle. Le poids de la précarité et l’incertitude des revenus qu’elle génère ont des effets sur la capacité à réaliser des projets personnels et financiers importants. De fait, pour les deux tiers des personnes répondantes, la nature contractuelle de l’emploi limite leur capacité à planifier leur avenir à long terme, tels qu’avoir des enfants ou acheter une maison. Parmi celles-ci, 43% mentionnent que l’incertitude de ne pas être réembauchées rend impossible les engagements financiers importants.

En somme, la relation d’emploi exclusivement contractuelle en enseignement universitaire dresse les contours d’une profession confrontée à des risques psychosociaux qui peuvent être similaires à ceux mesurés dans une récente enquête menée par l’Institut national de santé publique chez le personnel de l’enseignement (2025). Toutefois, nous entrevoyons le poids des conséquences multiples de la précarité chez les chargé-es de cours. Ainsi, il n’est pas étonnant de constater que nous avons obtenu la même proportion de répondants présentant un niveau de détresse psychologique élevée ou très élevée, soit 56% des personnes sondées. Également, 95 % des chargé-es de cours associaient leur détresse psychologique partiellement ou totalement en lien avec leur travail. Rappelons par ailleurs que ce 56 % de personnes avec un niveau de détresse psychologique élevée ou très élevée est en fait 15 % de plus que les résultats obtenus par l’Enquête québécoise sur la santé de la population 2020-2021, réalisée auprès de la population active durant la pandémie de Covid-19 (Institut de la statistique du Québec).

Quelles solutions pour l’avenir ?

Au Québec, de nouvelles dispositions législatives en santé et sécurité au travail imposent dorénavant aux établissements des mécanismes de prévention qui tiennent compte des risques psychosociaux dans l’analyse de l’environnement de travail et des impacts potentiels sur la santé psychique. Il s’agit d’une avancée importante dans la mise en place de milieux de travail sécuritaires pour la santé de tous, particulièrement en enseignement.

Nous proposons deux pistes d’action à explorer pour s’attaquer à la racine des problèmes. La première consiste à réduire la précarité de l’emploi, par exemple par l’allongement des contrats et le retrait des décisions arbitraires qui mènent à l’obtention de contrats, mais aussi en s’attaquant au capitalisme académique qui « broie » les intellectuels précarisés, notamment en renforçant le financement public et inconditionnel des universités. La seconde vise à soutenir l’enrichissement professionnel et la reconnaissance des chargé-es de cours, par exemple par une plus grande participation démocratique à l’université, par le soutien à la réalisation et à la rémunération des activités de recherche et par un renforcement des processus d’accueil.

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