Édition du 21 janvier 2020

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États-Unis

Les démocrates dans la course à la candidature à la Présidence se concentrent sur les inégalités, signe d’un changement de débat dans le Parti

Un débat public, diffusé par MSNBC et The Washington Post, a eu lieu entre les candidats.es à la candidature à la Présidence pour 2020 à Atlanta, en Georgie, le 21 novembre dernier. Un désaccord entre la Sénatrice E. Warren et le candidat Cory Booker a marqué ce débat de manière spectaculaire. Mme Warren propose, dans ses engagements, une taxe sur les revenus des Américains.es les plus riches. M. Booker n’est pas d’accord.

Gabriel Zucman et Nermeen Shaukh
Democracy Now, 22 novembre 2019

Traduction et organisation du texte : Alexandra Cyr

La proposition de Mme Warren, assure-t-elle, amènerait au moins 50 millions de plus dans le trésor national. Les deux candidats s’entendent sur le fait que les inégalités constituent un enjeu majeur aux États-Unis. M. Booker soutient qu’une taxe sur les revenus des riches a été mise en place ailleurs dans le monde, et ce, sans donner les résultats attendus et qu’il y a des manières différentes pour atteindre le résultat voulu. L’enjeu des inégalités économiques a été très important au cours de ce dernier débat. Nous nous adressons au professeur d’économie de l’Université de Berkeley, Gabriel Zucman, pour en discuter. Il est un des auteurs du récent volume : The Triumph of Injustice : How the Rich Dodge Taxes et How to Make The Pay.

(…)

Intervention de la Sénatrice Elizabeth Warren durant ce débat :
…Laissez-moi vous dire ce que nous pourrions faire avec cette taxe de 2 % sur les revenus des riches. 2 % qui concernent le dixième du 1 % de la population américaine pourrait nous permettre d’offrir des services de garde universels à chaque enfant du pays entre zéro et cinq ans. Ça change les choses profondément. Nous pourrions offrir universellement l’éducation préscolaire (gratuite) à tous les enfants de trois et quatre ans dans le pays. Nous pourrions cesser d’exploiter les femmes, particulièrement les noires qui travaillent dans ce secteur. Nous pourrions augmenter le salaire de tous les employés.es dans les services de garde et d’éducation préscolaire du pays. Nous pourrions introduire 800 milliards de dollars fédéraux dans le réseau d’écoles publiques. Nous pourrions offrir la gratuité des frais d’inscription pour tous les jeunes poursuivant des études collégiales. Nous pourrions investir 50 milliards dans les historiques collèges et universités desservant la population noire. Et nous pourrions éliminer la dette étudiante de 95 % de ceux et celles qui en détiennent une. (Introduisez) 2 % de taxe sur les revenus des riches et vous pouvez investir dans le futur de toute une génération.
(…)

Réponse du Sénateur Cory Booker
Vous savez, et je le répète, je suis d’accord avec le fait que nous devons faire tout ça. Nous sommes tous et toutes unis.es dans notre désir de mettre en place un service universel d’éducation préscolaire et je me bats pour cela. Nous sommes tous et toutes d’accord pour financer les collèges et universités qui desservent la population noire. Mais accroître les taxes, de la façon que vous mettez de l’avant, cette possibilité d’une augmentation des impôts sur les revenus des riches, je regrette, c’est embarrassant. D’autres pays l’ont essayée. C’est difficile à évaluer. Nous pourrions atteindre les mêmes revenus avec le système de taxation actuel.

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Nermeen Shaikh : (…) faisons entrer le professeur Gabriel Zucman dans la conversation. (…) Que leur répondez-vous ?

Gabriel Zucman : … Premièrement, je trouve fascinant d’observer le déplacement du discours sur les taxes et impôts parmi les Démocrates. … Pendant longtemps, la plupart parlaient difficilement de fiscalité plus progressiste et d’augmentation de la charge fiscale des milliardaires. Et, en ce moment, nous sommes devant des propositions présentées à ce sujet par les candidats.es les plus en vue. Elizabeth Warren par exemple. Bernie Sanders est aussi d’accord pour augmenter ces taxes et impôts. Pour chacun d’entre eux, ce sont des taxes et impôts très progressistes qui donneraient un coup de barre significatif à la distribution de la richesse : 50 milliards dans le cas de Mme Warren. B. Sanders préconise un taux de 6 % sur les revenus de 1 milliard et plus et 8 % sur ceux de plus de 10 milliards… C’est un départ canon et un changement majeur qui me réjouit.

Bien sûr la résistance s’exprime. Nous avons entendu le Sénateur Booker refuser l’idée d’une imposition particulière pour les riches. Voici ma réponse à cette opinion : j’ai étudié l’expérience des pays européens avec ce genre d’imposition et de taxation. Il est vrai que ce fut généralement un échec, mais pour des causes que l’on peut éviter. Je pense que les États-Unis sont dans une position bien plus favorable pour introduire ce genre de mesures avec succès. Un.e riche Français.e peut éviter cet impôt en déménageant ailleurs en Europe où il n’existe pas ou est moins onéreux, en Belgique par exemple. Un.e riche Américain.e ne peut éviter l’imposition en déménageant ailleurs parce que celle-ci vous suit. L’imposition est basée sur la citoyenneté, la compétition entre les systèmes fiscaux n’existe donc pas. Les États-Unis interviennent énormément pour combattre l’évasion fiscale et pourraient faire encore plus à l’avenir, bien plus que ce que font les pays européens. Beaucoup d’Européens.nes ont l’habitude de l’évasion fiscale en utilisant les banques suisses, luxembourgeoises et autres paradis fiscaux. Les États-Unis sont un peu plus insistants quand il s’agit d’obtenir des renseignements de ces paradis fiscaux.

Enfin, l’idée que ce genre d’impôt est embarrassant, lourd ou très difficile à appliquer parce qu’il est difficile d’évaluer les avoirs, ce n’est pas tout-à-fait vrai. Quand vous examinez la richesse de ces gens très, très riches, vous vous apercevez qu’entre 70 % et 75 % de leurs avoirs sont investis dans des portefeuilles de titres sécurisés, d’actions ordinaires, obligations, fonds mutuels qui comportent des valeurs bien définies et mesurées sur le marché des valeurs. Il est donc plutôt facile d’imposer ces richesses et possiblement de le faire progressivement.

Amy Goodman : Gabriel Zucman, je voudrais que vous nous parliez du récent article que vous avez publié dans The Gardian : Il ne faut pas faire d’erreur. Medicare pour tous et toutes fera baisser les taxes et impôts pour tous les Américains.es. Tous les médias, modérateurs.trices des débats, ceux et celles qui, en général, posent des questions au cours de ces débats, se demandent si ce genre de mesure obligera le ou la future élu.e à augmenter les taxes et impôts. Expliquez-nous ce que pourrait en être le coût et combien les gens épargneraient.

G.Z. : Oui. C’est un enjeu très important et qui, selon moi, n’est pas toujours bien compris par le public. Il est très important de comprendre comment les services de santé sont financés actuellement. Les contributions aux plans d’assurance conjoints avec les employeurs représentent ce qu’on pourrait appeler une énorme taxe privée. L’employeur doit payer la compagnie d’assurance qui couvrira ses employés.es. Essentiellement, c’est obligatoire et c’est très, très cher soit à peu près 13,000 $ par employé.e. C’est un prix fixe, peu importe le niveau de salaire de l’employé.e, $13.000 $ pour une secrétaire comme pour un.e cadre.

S’il y avait une transition vers un programme Medicare pour tous et toutes, voici ce qui pourrait se passer. On peut penser que les employeurs devraient payer sensiblement le même montant qu’aujourd’hui ; donc pas de changement pour eux. Pour les travailleurs.euses, cela ferait une énorme différence parce que leur salaire augmenterait de 13,000 $, ce qui constituerait la plus énorme augmentation de salaire en une génération, et ce, pour la majorité de la population. Bien sûr, il faudrait augmenter les taxes et impôts pour financer le programme. Avec une habile fiscalité basée sur les revenus ou la richesse ou sur l’imposition des profits des entreprises, il est très facile de s’assurer que pour la majorité des travailleurs.ses, l’augmentation soit de beaucoup en-dessous de l’augmentation des salaires, d’où ce 13,000 $ d’augmentation. Cette augmentation nette serait, encore une fois, la plus importante en une génération, et ce, pour 90 % des employés.es.

A.G. : Et, bien sûr, l’accès aux soins serait ouvert à tous et toutes.

Nermeen Shaikh

Journaliste à Democracy Now.

Prior to joining Democracy Now !, Nermeen worked in various non-profit organizations including the Sustainable Development Policy Institute in Islamabad, the International Institute for Environment and Development in London, and the Asia Society in New York. She also worked briefly at Al Jazeera English in Washington, DC. She has an M.Phil. in politics from Cambridge University, and is the author of The Present as History : Critical Perspectives on Global Power published by Columbia University Press. She currently serves on the editorial board of the Rome-based journal Development.

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