Édition du 21 juin 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Amérique centrale et du sud et Caraïbes

Les élections de 2022 et l’avenir du PSOL

Aggravée par la pandémie, la réalité brésilienne atteint des niveaux dramatiques de corrosion sociale et de tension politique sous le gouvernement d’extrême droite de Jair Bolsonaro, responsable d’une politique génocidaire et réactionnaire. La gravité de la situation unit plusieurs secteurs de la gauche brésilienne, de diverses tendances, dans un diagnostic de base fondamentalement similaire. Mais si ce diagnostic est pratiquement unanime, les conséquences qui en sont tirées divergent beaucoup, tant dans les aspects de lecture historique que de positionnement tactique et stratégique concernant tant la réalité actuelle que les chemins de l’avenir.

Tiré du site Inprecor no 689-690 septembre-octobre 2021

Par João Machado et Gilson Amaro*

Le retour de l’ancien président Lula sur la scène du conflit politique et électoral, après l’annulation des condamnations qu’il avait subies au tribunal de Curitiba et la reconnaissance de la partialité de l’ancien juge Sergio Moro dans le procès de l’appartement triplex de Guarujá, a rendu ce cadre encore plus complexe. Il s’agit là d’un aspect décisif pour ceux qui, au sein du Parti socialisme et liberté (PSOL), disent croire en l’hypothèse d’un front de gauche dirigé par Lula et le Parti des travailleurs (PT) pour l’élection présidentielle et qui, dans la pratique, travaillent explicitement en faveur de ce « front de gauche » mystifié, presque sébastianiste (1).

Pour que le débat soit productif, il faut être clair dans ce qu’on affirme. Après tout, il est évident qu’un « front de gauche avec Lula en tête » n’a aucune chance d’exister. Si le PSOL, en renonçant à sa propre candidature, composait cette alliance avec Lula/PT basée sur les éléments réellement existants, sans idéalisation, ce serait en fait une adhésion programmatique, politique et organisationnelle du PSOL à un processus qui ne sera ni de gauche ni anticapitaliste, mais du statu quo.

Depuis son arrivée au gouvernement fédéral en 2002, les constructions politiques du PT et de Lula se sont appuyées sur trois axes structurels :

1. la recherche d’un pacte avec le grand capital, se plaçant comme son représentant ;

2. la construction d’alliances avec des secteurs de la droite brésilienne et du mal nommé « centre politique » (pour composer une base de gouvernabilité dans une logique comptable) ;

3. la cooptation pour défendre une logique de la conciliation de classe des organisations de la classe ouvrière, des secteurs progressistes et populaires.

Cette ligne a été défendue dans les déclarations et les réunions politiques des dirigeants du PT, et elle caractérise également les gouvernements des États de ce parti.

Nous avons écrit ce texte pour contribuer au débat sur le parti, dans le but d’approfondir la discussion et de démystifier certains éléments de la polémique autour des questions tactiques et stratégiques du PSOL dans la conjoncture actuelle, en particulier en ce qui concerne les élections de 2022 et les implications réelles des mouvements qui pourraient conduire le PSOL vers un processus d’adapatation aux cadres de gouvernabilité de l’ordre du capital.

Le PSOL : une alternative radicale à la subordination des gouvernements Lula et PT à l’ordre néolibéral

Pour bien comprendre les impacts et les conséquences de l’adhésion du PT à la logique néolibérale – dont l’émergence du PSOL était la conséquence – il est important de comprendre que le néolibéralisme est une réponse globale du capital à l’éclatement de sa crise structurelle, qui a commencé au milieu des années 1970. Son orientation fondamentale vise à chercher l’augmentation des taux de profit en modifiant les relations entre le capital et le travail – en réduisant les droits sociaux et le droit du travail qui avaient été obtenus au cours de la période précédente, en modifiant le rôle de l’État et en accroissant le pillage environnemental.

Après la Seconde Guerre mondiale, sous l’hégémonie de l’impérialisme américain, le capitalisme a maintenu sa domination mondiale. Mais il a été confronté à une vague de luttes – sociales, de libération nationale et de caractère socialiste – dans un cadre de renforcement de l’Union soviétique, capable de faire contrepoids aux États-Unis durant quelques décennies. L’élan de la révolution de 1917 avait été contenu par le renforcement de la bureaucratie et la dégénérescence de l’État soviétique. Mais l’URSS entretenait une relation contradictoire avec les luttes populaires (réprimées en URSS et dans les pays sous sa domination, elles étaient parfois soutenues dans d’autres pays, toujours avec le souci de la direction soviétique de les garder sous son contrôle). En ce qui concerne l’expérience soviétique, l’analyse d’István Mészáros est importante. Il affirme : « ce n’est pas le bureaucrate qui produit le système pervers du capital de type soviétique, même s’il est impliqué dans sa conduite désastreuse, mais plutôt la forme de capital post-capitaliste héritée et reconstituée qui fait apparaître sa propre personnification sous la forme du bureaucrate comme l’équivalent post-capitaliste de l’ancien système de capital » (2).

La politique internationale de l’Union soviétique après la Seconde Guerre mondiale était fondamentalement conservatrice. Elle a respecté la division du monde en sphères d’influence, puis en deux blocs, établie à partir des accords entre les grandes puissances victorieuses (URSS, États-Unis et Royaume-Uni). Elle a favorisé l’endiguement des luttes révolutionnaires développées dans les pays censés appartenir au bloc capitaliste (comme la France, l’Italie et la Grèce) et n’a admis qu’à contrecœur la victoire des partis communistes en Yougoslavie et en Chine.

Le fait est que, même si elle cherchait à éviter les processus révolutionnaires, l’URSS ne pouvait pas, à l’époque, ne pas les soutenir une fois qu’ils étaient victorieux. Ainsi, le simple fait que l’URSS ait existé en tant que contrepoids du bloc capitaliste a favorisé ces processus, ce qui a conduit les États capitalistes à craindre le « danger communiste » et leur ont imposé d’accepter des politiques de concessions aux masses populaires. Cela a contribué, pendant environ trois décennies, à la prédominance dans les pays capitalistes des politiques keynésiennes et social-démocrates. Cet arrangement a permis à l’économie mondiale de connaître au cours de ces décennies la plus forte croissance de son histoire et a également ouvert un espace pour des expériences « développementistes » dans les pays dépendants.

Le début de la crise structurelle du capital, avec ses manifestations dans l’économie capitaliste à partir des années 1970, y a mis fin. Les grandes luttes sociales de l’après-Seconde Guerre mondiale ont régressé (bien que des processus révolutionnaires aient continué à se développer dans la périphérie capitaliste), les pays capitalistes centraux se sont renforcés économiquement au cours des décennies de prospérité, et l’URSS s’est effondrée sous le poids de ses contradictions et des limites d’une conception de société n’ayant pas réussi à rompre avec le système mondial du capital et son processus socio-métabolique (3).

Sous la domination de la bureaucratie, l’économie du « bloc soviétique » a stagné et s’est affaiblie face à la concurrence des pays capitalistes. Ce sont ces conditions qui ont permis l’émergence du néolibéralisme, une politique systémique du capital beaucoup plus agressive.

Les politiques néolibérales ont été anticipées par la dictature chilienne dans les années 1970, puis mises en pratique au Royaume-Uni avec Margaret Thatcher (à partir de 1979) et aux États-Unis avec Ronald Reagan (à partir de 1981). Elles sont devenues hégémoniques au cours des années suivantes dans les pays capitalistes centraux et, un peu plus tard, également dans les pays dépendants. Il y a eu de très fortes luttes de classes, à la fois de résistance et révolutionnaires, mais les secteurs populaires ont été vaincus.

Au Brésil, les politiques néolibérales ont commencé à être mises en œuvre au cours des dernières années du gouvernement Sarney, à la fin des années 1980, et ont été renforcées par les gouvernements Collor, Itamar et Cardoso. Bien que, jusqu’à son arrivée au gouvernement, le PT se soit toujours opposé à ces politiques, Lula s’est engagé, avant même son élection en 2002, à ne pas rompre « unilatéralement » avec elles. Tel était le sens fondamental de sa Lettre au peuple brésilien (4).

Après son élection, Lula a continué à donner l’assurance que l’essentiel des politiques néolibérales serait maintenu. Entre autres mesures inspirées de l’ajustement néolibéral, il a choisi le banquier Henrique Meirelles (qui avait été élu député fédéral pour le PSDB en 2002) comme président de la Banque centrale, il a maintenu le régime monétaire du ciblage d’inflation (qui représentait, à l’époque, « l’art » de la politique monétaire orthodoxe) et a annoncé l’augmentation de « l’excédent budgétaire primaire ».

Dans cette feuille de route néolibérale offrant des « garanties » aux « marchés », il faut souligner la « réforme de la sécurité sociale » qui visait la fonction publique, annoncée début 2003 et approuvée la même année. Si, en comparaison avec la réforme approuvée par le gouvernement Bolsonaro, elle peut être considérée comme moins draconienne, il est important de souligner que les deux ont le même « esprit » de réduction des droits et sont historiquement liées au même phénomène, produisant en conséquence une grande régression historique.

Dans la bataille pour l’approbation de la réforme de 2003, le gouvernement Lula et son « camp majoritaire du PT » ont dû affronter une lutte acharnée au sein même du parti, pour imposer l’obéissance au gouvernement par la cooptation et la coercition. À cette fin, il a menacé d’expulser les insubordonné∙es – ce qui a été fait. C’était la démonstration définitive que le PT avait accepté de se soumettre à l’ordre néolibéral.

Ainsi, l’expulsion, le 14 décembre 2003, de celles et ceux que l’on appelait alors les radicaux du PT était centrale pour la construction future du PSOL, et ne peut être considérée comme un simple choix circonstanciel de la direction du PT, ou comme une mesure ponctuelle. C’est en réalité le moment décisif où le PT a consolidé le passage du refus de l’ordre du capital, qui le caractérisa dans ses premières années, à sa défense ardente par tous les moyens, qui est devenu sa marque.

De nombreuses politiques sociales du PT, comme nous le verrons, ont été conduites dans le cadre de l’impératif du marché, exprimant la néolibéralisation de la politique sociale conduite par le gouvernement Lula. La maxime a toujours été : « pour le grand capital et les oligarchies, tout ; pour le peuple brésilien, les miettes et des politiques sociales partielles et ciblées ».

En conséquence, comme il ne pouvait en être autrement, les gouvernements du PT ont également mené des politiques visant à répondre aux intérêts populaires en atténuant les effets du néolibéralisme mis en œuvre par le PT, qui ont eu des incidences électorales négatives sur le projet de maintien du PT au pouvoir. Ils ont ainsi adopté des mesures visant à réduire les inégalités extrêmes – comme le programme Bolsa Família (bourse familiale) et la récupération partielle du salaire minimum – et à répondre aux demandes sociales dans des domaines tels que l’éducation et le logement. Nous pouvons affirmer que le critère était, au-delà d’un calcul électoral, de tout réaliser dans le cadre des limites et de la logique du marché, sans heurter l’ordre néolibéral ou les classes dominantes, constituant une expression évidente du « moindre mal » qui est une synthèse des politiques du PT.

Au fur et à mesure que les politiques mercantilistes du « moindre mal » étaient exécutées, l’ordre néolibéral était renforcé : même les « programmes de transfert de revenus pour les classes dominantes » étaient préservés – par exemple, la priorité du paiement de la dette publique a été maintenue, y compris en augmentant l’objectif d’« excédent budgétaire primaire », mentionné dès le début du gouvernement Lula. Certains défenseurs des gouvernements du PT disent qu’ils étaient « développementistes ». Cette caractérisation est déplacée : une caractéristique fondamentale du « développementisme » a toujours été de chercher à faire progresser l’industrialisation, alors que les gouvernements du PT ont maintenu la tendance à la désindustrialisation et à la « reprimarisation de l’économie », un processus que le Brésil connaît depuis la fin des années 1980.

Au-delà des aspects plus économiques et sociaux des politiques adoptées par les gouvernements du PT, il est important de se rappeler que de nombreuses mesures régressives en matière d’environnement ont été prises. Nous ne pouvons pas oublier les grands barrages, le détournement du rio São Francisco, les mégaprojets miniers, l’avancée des OGM et la croissance exponentielle de l’utilisation des pesticides. Il est vrai que rien n’est comparable à la dévastation promue par le gouvernement Bolsonaro. C’est pourtant sous un gouvernement PT que s’est produit le crime des entreprises Samarco,Vale et BHP à Mariana (Minas Gerais), qui ont enseveli sous les boues toxiques le sous-district de Bento Rodrigues et dévasté la rivière Doce, privant des villes entières d’eau potable (5).

L’expansion de l’enseignement supérieur promue par les gouvernements du PT a facilité l’accès à l’enseignement supérieur de secteurs auparavant exclus – il est important d’attirer l’attention sur la présence plus importante d’hommes et de femmes noirs. Toutefois, cette expansion est en partie due aux mécanismes de financement de l’enseignement privé, qui ont renforcé et créé les empires des « barons de l’enseignement privé ». Ainsi, même si cette avancée est l’une des raisons de la haine que les secteurs racistes de la société brésilienne vouent au PT, il n’y a pas eu de confrontation avec l’ordre néolibéral, mais plutôt une néolibéralisation des politiques sociales.

En fait, la personne qui a le plus clairement mis en évidence le sentiment général d’adaptation à l’ordre néolibéral des gouvernements du PT est sans doute Lula lui-même. Dans une interview bilan accordée à Emir Sader et Pablo Gentili, « O necessário, o possível e o impossível » (6), il a déclaré à propos de son gouvernement : «  ils [l’opposition] n’ont jamais gagné autant d’argent dans leur vie que dans mon gouvernement. Ni les chaînes de télévision, qui presque toutes étaient fauchées ; les journaux, presque tous faillis lorsque j’ai pris mes fonctions. Les entreprises et les banques n’ont jamais gagné autant, mais les travailleurs aussi. » Et il a ajouté, pour ne laisser aucun doute : « Maintenant, évidemment, le travailleur ne peut gagner que si l’entreprise va bien. Je ne connais pas, dans l’histoire de l’humanité, de moment où l’entreprise va mal et où les travailleurs réussissent à gagner autre chose que le chômage. » Évidemment, ce n’est pas un point de vue de gauche, et encore moins un point de vue socialiste.

Il est important de comprendre que la montée du PSOL a été une réponse historique à ce processus d’adhésion totale du PT au néolibéralisme. Après l’expulsion des radicaux du PT en décembre 2003, le processus de construction du parti a suivi, sa fondation a été officialisée le 6 juin 2004, et l’enregistrement définitif réalisé le 15 septembre 2005. D’autres secteurs de gauche du PT ont rejoint le PSOL la même année et les années suivantes, poussés par les scandales de corruption, la fin de la démocratie interne au PT et l’abandon complet du socialisme.

PSOL : une opposition de gauche contre le néolibéralisme et la corruption

En plus de symboliser la subordination au néolibéralisme, la réforme de la sécurité sociale de 2003 a également matérialisé l’adhésion du gouvernement du PT aux méthodes les plus honteuses de la « gouvernabilité ». C’est dans le but d’approuver le démantèlement de la sécurité sociale et le retrait des droits des travailleurs qu’est né le scandale de l’achat de votes des parlementaires, connu sous le nom de Mensalão.

Cet achat prouvé de votes parlementaires a conduit le PSOL, en plus d’une grande mobilisation sociale, à déposer une Action directe d’Inconstitutionnalité (ADI 4889) en 2012. Cette action se fondait sur le fait que l’achat avéré de voix avait vicié le processus législatif qui a approuvé le retrait des droits de sécurité sociale des travailleurs. L’ADI a alors demandé l’annulation de la réforme. L’action n’a pas eu de succès juridique, mais elle a une signification politique profonde sur les fonctions et le rôle du PSOL contre les gouvernements de l’ordre du capital.

Le PSOL s’est consolidé sous les gouvernements PT comme une opposition de gauche radicale. L’expulsion de ceux qui sont devenus les dirigeants de la fondation du PSOL, et la méthode basée sur l’achat de votes pour approuver les projets néolibéraux, sont des faits historiques, mais ils ne concernent pas seulement le passé. La réforme à laquelle nous nous sommes fermement opposés exprimait, en fait, deux axes stratégiques que le PT a maintenus : l’exécution des plans du grand capital, bien que pas toujours à l’échelle qu’il souhaite, et la construction d’alliances avec des secteurs de la droite pour garantir ce projet.

Nous faisions face à un combat acharné contre les forces du gouvernement du PT dans les bases sociales, dans les mouvements sociaux, dans les syndicats, c’est-à-dire dans le cadre des organisations de travailleurs dans leur ensemble, au-delà du parlement. Les chocs se sont produits parce que nous avons toujours construit une opposition de gauche et radicale contre la soumission du bloc du PT au capital et aux méthodes de la Nouvelle République.

Au cours de cette période, nous avons constaté que le gouvernement de l’époque avait lancé un vaste processus d’adaptation et de recul idéologique, visant à établir le PT et son gouvernement comme le sommet du « réellement possible » du point de vue des travailleurs dans la politique nationale, dénonçant tous ceux qui s’y opposent comme des ennemis, des sectaires et la « cinquième colonne » de la droite. Une mystification absurde soutenue par une large bureaucratisation des syndicats et des mouvements sociaux.

Il est également important de souligner que l’emploi de la force et la brutalité, en tant que méthode de contrôle politique et social, était la règle générale pendant les gouvernements du PT. Et qu’elle continue d’exister de cette manière dans les États gouvernés par le PT. Il n’était pas rare que notre militantisme soit réprimé dans les rues par les forces défendant l’ordre néolibéral sous le commandement du PT, précisément pour avoir mené une opposition de gauche.

Nous avons souvent été confrontés à ce qui a été qualifié de coalition violente entre les Toucans (7) et le PT. Rappelons en particulier la répression des manifestations de juin 2013 (8), la répression brutale lancée contre le mouvement « Não vai ter copa » (9) en 2014, et la criminalisation des mouvements sociaux avec l’approbation de la loi antiterroriste en 2016, toujours sous le gouvernement de Dilma. Ce ne sont là que quelques exemples de la répression menée par le consortium néolibéral dont le PT fait désormais partie.

Où en est le Brésil d’après 2016 et pourquoi des secteurs du PSOL ont-ils préconisé de rejoindre le bloc du PT aux élections de 2022 ?

Tant que le PT gouvernait le Brésil, le PSOL ne pouvait cesser de s’y opposer. Cependant, depuis que le PT a été écarté de la présidence de la République, sa place au niveau fédéral a été modifiée – il est passé dans l’opposition. D’une certaine manière, le PT s’est alors rapproché du PSOL.

Les gouvernements qui ont suivi ont été différents de ceux du PT. Ils ont pris un caractère nettement antipopulaire – contrairement au PT, ils ne cherchaient aucune conciliation entre le capital et le travail, même en apparence. La bourgeoisie a exigé des politiques de recul des droits beaucoup plus dures que ce que les gouvernements du PT semblaient capables de faire à ce moment-là. C’est précisément la raison pour laquelle la grande majorité de la classe dirigeante brésilienne a soutenu la destitution de Dilma Rousseff. Construisant le « pont vers l’avenir » du PMDB, Temer a promu un changement de la Constitution sans précédent dans le monde : l’amendement du « plafond de dépenses », avec lequel la protection des intérêts du capital financier et le mépris des conditions de vie de la population sont devenus tout à fait explicites. Le gouvernement Bolsonaro, quant à lui, a cherché à combiner des politiques comme celles-ci avec un programme aux fortes caractéristiques fascistes.

L’analyse des causes et des origines du coup d’État de 2016 est souvent faite depuis la perspective du PT et de manière déformée, étant naïvement reproduite par les secteurs progressistes qui ont repris le récit partiel et erroné selon lequel nous serions devant une « montée conservatrice ». Il s’agit là, il est important de le dire, d’une lecture superficielle qui fait abstraction de la compréhension des phénomènes politiques dans le contexte de l’offensive du capital contre le travail et qui évite d’affronter les contradictions, le caractère régressif et les limites du projet du PT. Au lieu d’identifier ce qui opposait la classe dirigeante brésilienne au gouvernement du PT – celle-ci avait compris que, en raison de l’aggravation de la crise, les politiques néolibérales mises en pratique par le PT commençaient à être considérées comme insuffisantes –, ils ont attribué aux gouvernements du PT un caractère « totalement positif » dans la défense des droits du peuple, ce qui est une grande mystification de la réalité.

Cette caractérisation ignore par exemple que l’une des grandes raisons de la perte de soutien dont a souffert Rousseff juste après les élections de 2014 était le « cheval de bataille » sur l’économie qu’elle avait annoncé avant même son investiture pour son second mandat, lorsqu’elle a choisi un économiste très orthodoxe, Joaquim Levy, comme ministre des finances et annoncé un ajustement budgétaire fort.

Il est vrai que le fait que Lava Jato (10) ait mené une grande campagne contre les gouvernements du PT a contribué à l’augmentation du rejet du gouvernement ; mais la « fraude électorale » de Dilma – puisqu’elle faisait peu après son élection ce qu’elle avait dit qu’elle ne ferait pas « même si la vache tousse » – n’a pas eu moins d’importance pour la révolte des secteurs qui soutenaient auparavant le PT.

La destitution de Dilma n’a pas seulement été la conséquence d’une conspiration de la bourgeoisie, avec des secteurs plus à droite du pouvoir judiciaire et du ministère public, des grands médias et du Congrès (beaucoup de ces derniers, d’ailleurs, ont soutenu Dilma jusqu’en 2014). Cette conspiration existait, bien sûr, et elle était facilitée par le fait que les gouvernements du PT maintenaient des méthodes de gouvernement, de financement des élections et d’achat de soutien pas très différentes de celles traditionnellement utilisées par la bourgeoisie brésilienne.

Mais l’aggravation de la crise (en partie le résultat des politiques économiques basées sur l’illusion que toutes les classes peuvent gagner dans une économie capitaliste – une économie capitaliste dépendante ! – et avoir cédé à la pression de la bourgeoisie pour tenter un ajustement fiscal sévère dans une économie qui entrait déjà en récession) a joué un rôle majeur. Et peut-être qu’un rôle encore plus important a été joué par la démobilisation du mouvement ouvrier et populaire promue par les gouvernements du PT depuis le début, accentuée par la frustration liée au revirement post-électoral de Dilma en 2014. La conspiration anti-PT de la bourgeoisie a trouvé un terrain fertile pour prospérer, avec un faible degré de résistance de la part du PT et des mouvements populaires.

Après le coup d’État de 2016, avec le PSOL et le PT dans l’opposition, un certain rapprochement entre les deux partis était inévitable en raison des luttes concrètes à mener contre Temer-Bolsonaro et du changement d’orientation que le PT, rejeté au niveau fédéral dans l’opposition par d’anciens alliés, ne pouvait manquer de faire. Cependant, ce changement du PT ne signifie pas un changement fondamental dans la subordination de ce parti à l’ordre néolibéral, ni dans ses méthodes politiques ou dans l’action d’avilissement idéologique de la classe ouvrière avec la propagation de la conciliation de classe. Les incohérences du PT dans son opposition aux nouvelles « réformes », plus dures et plus antipopulaires, et sa recherche fondamentale des mêmes alliances avec les secteurs bourgeois et antipopulaires qu’auparavant, le montrent très clairement.

Le PSOL, quant à lui, s’est opposé à la destitution de Dilma Rousseff, comprenant qu’il s’agissait non seulement d’un coup d’État, mais aussi d’un durcissement des politiques antipopulaires. En 2018, le PSOL a défendu Haddad au second tour, et s’est mobilisé pour que les votes n’aillent pas à Bolsonaro. Il ne fait aucun doute que nous devons avoir une unité d’action avec tous les partis et secteurs sociaux qui sont prêts à combattre les politiques néolibérales ou d’extrême droite. Cela inclut évidemment l’unité d’action avec le PT et les autres forces qui s’opposent au démantèlement des politiques publiques. Néanmoins, il est toujours nécessaire de se confronter aux partis qui, même s’ils s’opposent au gouvernement fédéral pour combattre ses politiques néolibérales, pratiquent exactement les mêmes politiques dans les États qu’ils dirigent, comme l’ont fait et le font le PT, le PCdoB (11) et le PSB (12), en mettant en œuvre des « réformes » étatiques qui suivent et renforcent la « réforme » fédérale des retraites de Bolsonaro.

Les positions contradictoires du PT, combattant la politique de Bolsonaro au niveau fédéral, mais appliquant la même logique ultralibérale dans les États et municipalités qu’il gouverne, révèle en soi que son opposition à Bolsonaro n’est pas pleinement programmatique, et concerne seulement certains aspects de sa politique. En ce qui concerne les bases fondamentales des diktats néolibéraux, il n’y a souvent aucun désaccord structurel entre le PT et les partis bourgeois, seulement des nuances d’intensité, de rythme et des méthodes d’application. Comme le PT continue de croire à la conciliation des intérêts populaires avec la domination capitaliste, il pense qu’il est toujours possible d’atténuer les politiques antipopulaires exigées par la bourgeoisie et d’ouvrir un espace pour le « moindre mal ».

Il est clair que le simple fait du passage du PT dans l’opposition au niveau fédéral ne doit pas conduire à modifier l’analyse faite par le PSOL de la nature des gouvernements du PT et du PT lui-même (et de ses alliés). D’autant plus que le PT maintient la défense intégrale de tout ce qu’il a fait au gouvernement. Cependant, des secteurs du PSOL ont entamé une sorte de révisionnisme historique, en reprenant dans nos rangs les mêmes arguments qui ont été combattus à juste titre par le PSOL lorsque nous menions une opposition de gauche aux gouvernements de Lula et de Dilma.

Certains secteurs tentent de réviser l’histoire et d’adoucir l’évaluation critique des gouvernements du PT, que le PSOL a fait depuis sa fondation. Ils ignorent ou cherchent intentionnellement à dissocier « l’héritage du PT » de ses conséquences sur l’aggravation de la crise politique, économique et sociale brésilienne. En plus de prendre ses distances de manière flagrante avec les faits, une telle tentative de réhabilitation du PT va produire de graves conséquences pratiques.

Le débat critique de l’histoire du Brésil, en particulier la période la plus récente, qui englobe le cycle PT, est essentiel pour comprendre la montée de Bolsonaro et nous apporte des éléments centraux pour la construction d’une véritable alternative qui prépare une période d’offensive de la classe ouvrière contre les forces du capital.

La gravité de la conjoncture ouverte avec l’élection de Bolsonaro – qui a des intentions explicites de coup d’État en plus de sa défense de programmes réactionnaires d’inspiration nazie-fasciste – a conduit des secteurs du PSOL à confondre l’urgence de l’unité dans la lutte antifasciste et démocratique et contre le génocide de Bolsonaro, avec la défense du statu quo à travers l’adhésion du PSOL aux projets électoraux d’un supposé front de gauche voire d’un « camp démocratique » ou « camp progressiste » dans un front large.

De nombreuses positions sont justifiées par une vision impressionniste de la situation ou une lecture erronée des causes de la montée de l’extrême droite au Brésil et dans le monde, qui ne peut être considérées indépendamment des effets de la crise structurelle du capital et du néolibéralisme. D’autres se justifient par une mauvaise compréhension de la tradition de la tactique du front unique défendue par les secteurs les plus conséquents de l’Internationale communiste dans les années 1920 et 1930.

Une bonne tactique de front unique vise certainement à créer de meilleures conditions pour l’affrontement avec un ennemi commun (comme le bolsonarisme et le néolibéralisme). Mais elle inclut, ne serait-ce que pour que cette lutte soit plus efficace, le débat d’orientation dans le mouvement entre les secteurs révolutionnaires et les secteurs réformistes et conciliateurs. Un débat d’orientation c’est un débat des consciences : il faut dire la vérité, formuler des critiques chaque fois qu’elles sont importantes, chercher à élever le niveau de conscience des masses et ne jamais renforcer leurs illusions ou contribuer à leur faire oublier l’expérience du passé.

Malheureusement, les lectures superficielles et même ahistoriques prospèrent dans la gauche brésilienne. Il est important de souligner que le néolibéralisme n’est pas seulement une « question économique », mais un ajustement social global, avec des conséquences politiques et idéologiques majeures, selon la célèbre phrase de la représentante du néolibéralisme Margaret Thatcher : « l’économie est la méthode ; le but est de changer le cœur et l’âme » (13).

Le néolibéralisme est essentiellement antidémocratique et vise à affaiblir la classe ouvrière et ses luttes. Il est certain que la croissance de l’extrême droite, avec ses caractéristiques actuelles, est un produit de cet arrangement sociétal dans notre période historique. Pour faire face à la menace fasciste, il faut affronter le néolibéralisme et ne pas s’accorder avec les forces qui l’appliquent.

Pour éviter toute confusion politique supplémentaire, nous devons différencier l’unité d’action contre Bolsonaro et d’autres fascistes – qui peut se faire même avec les forces libérales « démocratiques », autour de thèmes concrets tels que la destitution, les vaccins, les moyens alloués pour la santé et l’éducation, entre autres – d’une alliance programmatique sur les projets de gouvernement avec les forces néolibérales, avec lesquelles le PT est actuellement allié et dont il fait organiquement partie.

Il serait plus productif que des secteurs du parti cessent de fantasmer sur l’alliance avec le PT, a priori comme un « front de gauche » (un argument dénué de toute base matérielle et historique) et commencent à s’interroger sur ce que serait le programme pour surmonter la crise et affronter les bases politiques et matérielles qui nourrissent l’extrême droite brésilienne, que nous devrions incarner dans un véritable projet de réponse structurelle à la crise.

Ce serait une grave erreur pour le PSOL de rejoindre un bloc de statu quo, qui, historiquement, contribuera à l’aggravation de la crise et au renforcement de l’extrême droite dans un éventuel scénario post-Bolsonaro. Nous avons besoin d’un programme qui doit nécessairement rompre avec le néolibéralisme en ouvrant un processus de mobilisation sociale en vue de produire des changements radicaux dans la société brésilienne. Le débat autour de la pré-candidature de Glauber Braga à la présidence de la République au nom du PSOL l’a démontré.

De nombreux secteurs du PSOL s’interrogent sur la nécessité pour le parti d’avoir sa propre candidature au premier tour de l’élection du président prévue en 2022. Il existe au moins deux variantes de la défense par le PSOL du soutien à Lula au premier tour (si nous laissons de côté ce qui serait une troisième variante : « le soutien avec un programme de gauche et des alliances dans le camp de la classe ouvrière » – car nous savons que cette hypothèse n’appartient qu’au terrain de l’auto-illusion et n’a aucun ingrédient du réalisme).

La première variante, défendue essentiellement par les partisans de la thèse « PSOL populaire » – la tendance Primavera Socialista (Printemps socialiste) et d’autres courants (14) – dit que, après avoir soutenu Lula au premier tour, et son éventuelle élection, le PSOL devrait également participer au futur gouvernement, répétant l’ancienne illusion des secteurs de la gauche du PT qu’il serait possible de contester le gouvernement Lula « de l’intérieur ». Dans cette hypothèse, le PSOL s’engagerait dans un gouvernement de conciliation de classe, et toute son histoire jusqu’à aujourd’hui, tous les sacrifices consentis pour sa construction, seraient jetés aux oubliettes, faisant du PSOL un « parti de l’ordre ».

L’autre variante, défendue par la thèse « PSOL Semente » – la tendance Resistência et d’autres courants estime que, après avoir soutenu Lula au premier tour, le PSOL devrait refuser de participer au futur gouvernement, qui serait un gouvernement de conciliation de classe, donc un gouvernement qui favoriserait la subordination des classes exploitées et des secteurs opprimés à l’ordre du capital. Le PSOL, après avoir soutenu Lula au premier tour, en viendrait à s’opposer à son éventuel gouvernement. La raison de la défense d’une ligne aussi tortueuse serait l’évaluation selon laquelle le manque de soutien du PSOL à Lula au premier tour ne serait pas compris par les masses travailleuses et les secteurs populaires, qui veulent vaincre Bolsonaro et croient qu’il est nécessaire d’élire Lula pour cela.

Cette position est marquée par la confusion. On peut se demander, s’il en était ainsi, pourquoi le refus de participer au gouvernement (dès le début) serait compris ? Il est beaucoup plus logique de dire que, pour que la position des secteurs qui préconisent que le PSOL reste sur le terrain de l’indépendance politique de classe soit bien comprise, elle doit commencer à être énoncée dès maintenant, sans crainte, sans hésitation ou doute.

Si nous refusons de participer à un gouvernement qui sera un gouvernement de conciliation de classe et néolibéral (ce que nous savons déjà), nous ne devons pas non plus soutenir au premier tour un candidat qui a cette orientation. Indépendamment de ce que pensent les partisans de cette thèse, il s’agira d’une adhésion politique du PSOL et leur argument est fallacieux. La prémisse ne fait pas valoir la conclusion.

Nous pouvons expliquer nos différences calmement, tout en exposant notre vision du type de gouvernement qui serait le meilleur pour le Brésil. Et, en même temps, faire comprendre que si le PSOL n’est pas au second tour, il défendra un vote contre Bolsonaro, que ce soit avec Lula ou avec un autre candidat. Une parole claire sur le PT et ses gouvernements est beaucoup plus pédagogique, et contribuerait beaucoup plus à élever le niveau de conscience de l’électorat populaire, que le soutien à un programme organique du grand capital ou au messianisme luliste.

Un autre point important est qu’il est devenu de plus en plus clair que Bolsonaro doit être vaincu au plus vite – il a même déjà annoncé qu’il n’accepterait pas le résultat des élections. Il est vrai qu’après les menaces les plus explicitement criminelles du 7 septembre, il a fait marche arrière et annoncé le respect de la Constitution. Mais quiconque croit qu’il était sincère en disant cela mérite de gagner le grand prix de l’auto-illusion ; son recul n’est pas une conversion, mais un élément tactique.

Bolsonaro continuera certainement à attaquer les institutions, et s’il est toujours à la présidence après les crimes de masse qu’il a déjà commis et ceux qu’il commettra dans les mois à venir, il sera très difficile que les élections puissent être un tant soit peu normales. La prise de conscience de cela nous impose la conclusion que nous avons besoin d’un front unique sur le terrain de classe et d’une unité d’action plus large pour vaincre Bolsonaro maintenant ou dans les mois à venir, et non d’une unité électorale confuse l’année prochaine.

L’unité est importante, mais de quelle manière ?

Ce qui est demandé à la gauche et aux secteurs populaires, c’est de construire l’unité sur le terrain de classe, l’unité d’action, ou l’unité sur des questions spécifiques. Mais pas l’unité programmatique avec des partis qui cherchent à réconcilier les classes et à appliquer les diktats du capital et des oligarchies tout en tentant de réduire leurs effets dévastateurs. La mystification et le manque de compréhension de l’unité ont contribué à de nombreuses distorsions dans les débats politiques de la gauche brésilienne.

Un gouvernement de conciliation des classes n’est pas un gouvernement qui défend les intérêts des secteurs populaires mais qui négocie avec la classe dominante pour permettre une certaine avancée, par le biais de calculs électoraux. C’est un gouvernement qui démobilise les secteurs populaires et les empêche d’affronter les classes dominantes pour défendre leurs intérêts légitimes. Et qui répand l’illusion que dans le capitalisme (même dans un capitalisme dépendant comme celui du Brésil) « tout le monde peut gagner », alors qu’en réalité la classe ouvrière perd toujours.

L’unité programmatique du PSOL avec les partis qui adoptent cette ligne impliquerait un renoncement à l’indépendance de classe. C’est-à-dire renoncer à la défense des intérêts fondamentaux des exploités et des opprimés en collaborant pour que leurs revendications ne soient pas satisfaites. Ce qui est en jeu n’est pas un débat sur l’unité du PSOL avec d’autres forces, mais un débat sur l’adhésion programmatique masquée par la logique inavouée du « salut national ».

Le PSOL doit défendre une alternative non seulement au bolsonarisme, mais aussi aux politiques du grand capital qui lui sont associées. Bolsonaro est une expression de la crise. Réduire toute la crise à Bolsonaro, c’est ne pas comprendre la dimension du danger de l’extrême droite et du chaos économique et social qui s’approfondit. Loin d’être une simple auto-affirmation du PSOL, la défense de sa propre candidature et d’un véritable front de gauche dans la situation difficile que nous vivons a un sens clair du programme et de la construction historique.

L’unité nécessaire et urgente pour la destitution de Bolsonaro et pour empêcher la continuité de son gouvernement (d’autant que le PT n’a même pas agi de manière cohérente dans ce sens) ne peut se confondre avec l’incorporation du PSOL à un programme et à une logique de gouvernance qui ne représentera aucune rupture avec la structure qui régit la logique de la surexploitation du capital et de la préservation des mécanismes de ségrégation sociale au Brésil. On ne peut pas confondre lutte démocratique et défense du statu quo.

Avec l’aggravation de la crise de l’économie capitaliste et des crises connexes – telles que la catastrophe environnementale, la crise humanitaire – nous ne pouvons manquer de souligner la nécessité de surmonter le capitalisme, la nécessité d’une politique anticapitaliste.

Conclusion : nous ne pouvons pas renoncer à la construction que nous avons réalisée jusqu’à présent et Lula n’est pas la solution pour vaincre Bolsonaro et l’extrême droite

Comme nous l’avons vu, le PSOL est né de la transformation du PT en un parti défendant l’ordre capitaliste – une position rendue tout à fait explicite lorsque le PT a assumé le gouvernement du pays. Le PSOL a dû commencer sa construction alors que le PT suscitait encore beaucoup d’espoir, et a dû faire face à de nombreux moments difficiles. Malgré cela, il a réussi à se développer, bien que lentement. Il faut aller plus loin, mais pour cela il faut éviter de perdre ce que l’on a déjà réalisé. Il ne peut se subordonner au PT et à son orientation qui réduit l’horizon de ses politiques à ce qui peut être fait sans rompre avec le capitalisme et sans affronter la bourgeoisie. Notre parti ne peut se joindre à ceux qui disent qu’il n’y a pas d’alternative à la logique du capital.

Il est probablement vrai et il y a de fortes indications que Lula sera le candidat le mieux placé pour gagner… s’il y a des élections raisonnablement normales. Les sondages indiquent qu’il pourrait même gagner au premier tour. Une telle victoire face à Bolsonaro pourrait être considérée par certains secteurs de la société comme positive à court terme. En outre, compte tenu du retard et des destructions opérés par Bolsonaro, une comparaison à court terme pourra être aisément appréciée de manière positive, mais l’approfondissement de la crise sociale, politique et économique ne tolérera pas les hésitations. La sortie de la crise ne se fera pas dans le cadre de l’ordre du capital, donc celles et ceux qui ne construisent pas de politiques de rupture devront appliquer les ajustements et s’en prendre à la classe ouvrière.

Par conséquent, la capacité de réaliser toutes les confrontations nécessaires avec le bolsonarisme, l’extrême droite et le néolibéralisme d’un gouvernement appliquant la ligne défendue par le PT et s’appuyant sur les alliances que le PT réalisera sera fortement réduite. L’auto-organisation de tous ceux qui sont exploités et opprimés par le capital n’est pas encore assez avancée pour être une alternative immédiate sur le plan politique. C’est ce qu’il faudra construire. Cette auto-organisation – c’est-à-dire un mouvement auto-organisé d’unité du camp de la classe – ne peut pas être reportée. Nous devons avancer d’urgence dans la construction d’une force extraparlementaire en même temps nous ne pouvons pas faire l’erreur sur le terrain électoral de renoncer à une candidature et son propre programme en 2022.

Pour le PSOL, le débat programmatique est une nécessité qui va bien au-delà du débat électoral. La construction programmatique est fondamentale pour la préparation de l’auto-organisation, qui sera renforcée par la lutte pratique quotidienne sur les fronts les plus divers. Nous ne devons donc pas confondre programme et échéancier électoral. Ce dernier doit faire partie d’un programme de construction socialiste.

Il faudra aller bien au-delà de ce dont le PT est capable : déborder par nos propositions les limites acceptées par les classes dominantes et le capitalisme. Considérer les mobilisations de masse des exploité·es et des opprimé·es comme la principale force motrice (et non comme une menace qu’il faut réprimer, comme le PT l’a fait à plusieurs reprises). Le PSOL a émergé en tant qu’instrument de lutte contre l’ordre du capital. Il doit maintenir cette attitude. Son rôle en tant qu’opposition radicale et de gauche est un facteur clé face à tout gouvernement de l’ordre qui pourrait être élu en 2022. Construire et affirmer un programme anticapitaliste, travailler à la construction de notre propre candidature qui l’exprime, doit être notre tâche centrale sur le terrain de la lutte électorale.

Il faut vaincre Bolsonaro, l’extrême droite et toutes les forces néolibérales le plus vite possible. Le PSOL doit donc construire un pôle contre l’ordre du capital, en se réaffirmant comme un parti socialiste et en renforçant l’unité du mouvement ouvrier et populaire avec une indépendance de classe et un projet d’auto-organisation.

* Gilson Amaro est un dirigeant du Parti socialisme et liberté (PSOL) dans l’État de São Paulo et membre de la coordination du Coletivo Anticapitalistas. João Machado est membre de la coordination nationale de la tendance Comuna du PSOL (qui fait partie de la section brésilienne de la IVe Internationale), ancien dirigeant du Parti des travailleurs et membre du Bureau exécutif de la IVe Internationale.
Cet article a d’abord paru le 23 septembre 2021 sur le site web de Comuna : (https://www.comunapsol.org/single-post/as-eleicões-de-2022-e-o-futuro-do-psol) et sur celui du Coletivo Anticapitalistas (https://psolanticapitalista.medium.com/as-elei%C3%A7%C3%B5es-de-2022-e-o-futuro-do-psol-185de97fcc4f).
Traduit du portugais et annoté par JM.

Notes

1. Le sébastianisme est un mythe messianique basé sur l’espoir d’un retour du roi portugais Sébastien Ier, mort en 1578 lors d’une bataille d’invasion du Maroc. Cet espoir s’est progressivement transformé en mythe d’homme providentiel et a joué un rôle important lors de l’invasion militaire et de la liquidation de la ville rebelle de Canudos en 1897, peuplée par des pauvres et des dissidents, qui avaient supprimé la propriété privée des terres et des troupeaux.

2. István Mészáros, Beyond Vapital : Toward a Theory of Transition (Au-delà du Capital, vers une théorie de la transition), New York University Press, New York 1995. À propos des élaborations de Mészáros, voir Inprecor n° 644-645-646 d’octobre-novembre-décembre 2017 (http://www.inprecor.fr/inprecor?numero=644-646).

3. La lecture faite ici se fonde sur la tradition marxiste critique, qui inclut la contribution d’István Mészáros. En sauvant et en développant la conception marxienne qui différencie le capital du capitalisme, nous aurons une lecture correcte de l’expérience soviétique. Le système du capital est composé du tripode capital, travail, État, il a donc une dimension de totalité sociale et, en ne rompant pas avec le tripode du capital, la société soviétique est restée sous son contrôle socio-métabolique. Même s’il s’agissait d’une expérience post-capitaliste, le travail dans cette société était soumis aux impératifs structurels hiérarchiques du capital, il n’y avait pas de plus-value, mais l’appropriation du surtravail se faisait sous une forme politique par l’État soviétique. István Mészáros est catégorique lorsqu’il affirme que nous devons construire des processus au-delà du capital, en rompant avec sa domination socio-métabolique. Pour vaincre le capital, il ne suffit pas d’avoir une révolution politique, qui nie ou supprime politiquement la domination capitaliste, en créant un État post-capitaliste, il est nécessaire d’avoir une révolution sociale qui dépasse le processus socio-métabolique du capital et de son système.

4. La « Lettre au peuple brésilien » est un texte signé par Lula en juin 2002, en réponse à la crainte qu’avaient les « marchés financiers » face à sa victoire électorale alors probable. Lula s’engageait à ne pas prendre de « décisions unilatérales » et à mettre en place « une large négociation nationale » dont le principe serait « le respect des contrats et des obligations du pays ».

5. Le 5 novembre 2015, la rupture d’un barrage a libéré 43,7 millions de m3 de résidus miniers dans la rivière Doce, provoquant une coulée de boue brune toxique qui a pollué la rivière et les plages près de l’embouchure lorsqu’elle a atteint l’ océan Atlantique 17 jours plus tard. Des centaines de personnes ont été déplacées et les villes le long de la Doce ont subi des pénuries d’eau lorsque leurs approvisionnements en eau ont été pollués. La fuite d’un rapport de 2013 a permis de voir que les sociétés propriétaires étaient au courant des problèmes structurels de leur barrage. En 2016, 21 dirigeants, dont l’ancien PDG de Samarco et des représentants des propriétaires de cette compagnie, les multinationales Vale et BHP, ont été accusés d’homicides involontaires et de dommages environnementaux.

6. L’interview intitulée « Le nécessaire, le possible et l’impossible », réalisée pour le livre Lula e Dilma : 10 anos de governos pós-neoliberais no Brasil (Lula et Dilma : 10 ans de gouvernements post-néolibéraux au Brésil), éd. Boitempo-Flasco, São Paulo 2013, a été publiée le 20 mai 2013 sur le site Carta Maior, lié au PT.

7. Les membres du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB, néolibéral) sont appelés « toucans » d’après le symbole de ce parti. Le PSDB a été considéré comme le parti « le plus sale » du Brésil par les institutions électorales en 2012 en raison d’affaires de corruption récurrentes le concernant. Après avoir soutenu la candidature de Geraldo Alckmin à l’élection présidentielle de 2018, éliminé au premier tour avec 4,8 % des suffrages, une partie de ses cadres ont apporté leur appui à Jair Bolsonaro au second tour, vers lequel l’essentiel de l’électorat traditionnel du parti s’était déjà tourné.

8. Pour exiger l’annulation de l’augmentation des tarifs des transports publics et protester contre la violence policière, des mobilisations massives ont eu lieu simultanément dans plus de 500 villes au Brésil, soutenues selon les sondages par 89 % de la population et qualifiées d’insurrection de 2013. La répression a été particulièrement violente, la police tirant à balles réelles et à balles en caoutchouc et procédant à des arrestations massives, mais dans plusieurs villes la hausse des tarifs des transports publics a dû être annulée et le gouvernement de Dilma Roussef a été obligé d’annoncer une loi garantissant l’emploi des redevances pétrolières pour la santé publique et l’éducation.

9. D’importantes manifestations ont eu lieu contre la Coupe du monde de football au Brésil en 2014 – « Il n’y aura pas de coupe » ou « Fifa go Home » – centrées sur la critique des dépenses élevées du gouvernement pour la Coupe du monde au détriment des faibles investissements dans les services publics. Le gouvernement de Dilma Roussef (PT) les a violemment réprimées et a mobilisé l’armée pour une action intégrée avec la police locale dans les villes où se tenaient les matchs.

10. L’opération Lava Jato (lavage au jet – ce terme fait référence à l’utilisation d’une station-service pour le blanchiment d’argent, objet d’une enquête lors de la première phase de l’opération) était une enquête de la police fédérale, commencée en mars 2014, concernant la corruption et le blanchiment d’argent, notamment des entreprises Petroibras et Odebrecht. Dirigée par le juge Sergio Moro (ensuite ministre de Bolsonaro, avant d’être écarté par ce dernier), l’enquête a été discréditée par les médias qui ont levé le voile sur les messages compromettants échangés entre les procureurs et le juge Moro et a pris fin officiellement en février 2021. Elle avait entre-temps permis l’arrestation de nombreux dirigeants du PT et la condamnation de Lula pour corruption (condamnations annulées en 2021 par le Tribunal suprême fédéral pour vice de forme).

11. Le Parti communiste du Brésil (PCdoB), créé en 1962 et à l’origine procubain, s’est rapproché de la Chine après avoir été condamné par Moscou. Il a soutenu la candidature de Lula en 2002 et en 2006, ainsi que celle de Dilma Roussef en 2010. En 2018 Manuela d’Ávila, députée du PCdoB dans l’État de Rio Grande do Sul, a été candidate à la vice-présidence de Fernando Haddad (PT). Son candidat, Flávio Dino, a été élu gouverneur de l’État de Maranhão en 2014 et 2018, mais le 21 juin 2021 il a annoncé qu’il rejoignait le PSB.

12. Parti socialiste brésilien (PSB, centre-gauche), fondé en 1947. En 2018 il a fait élire des gouverneurs dans trois États et contrôle deux capitales d’États, Recife (Pernambuco) et Maceió (Alagoas). Sa candidate a obtenu 21,32 % des suffrages exprimés lors de la présidentielle de 2014 et en 2018 le PSB a soutenu Haddad au second tour.

13. « Economics are the method ; the object is to change the heart and soul. » Interview à Ronald Butt, Sunday Times, 3 mai 1981.

14. Au 7e Congrès du PSOL, le courant « PSOL Popular », formé par les tendances Primavera socialista (la plus importante, le président du parti Juliano Medeiros fait partie de cette tendance) et Revoluçao Solidária (Révolution solidaire, animée par Guilherme Noulos et le Mouvement des travailleurs sans toit – MTST) avait 167 délégué∙es. Le courant « PSOL Semente » (Semence), formé par les tendances Resistência (Résistance, animée par les militants issus du PSTU qui animent le site web Esquerda Online), Insurgência (Insurrection, qui fait partie de la section brésilienne de la IVe Internationale), Subverta (Subversion), qui fait partie de la section brésilienne de la IVe Internationale), Maloka Socialista (tendance présente à São Paulo et Minas Gerais), Vamos PSOL (Allons-y PSOL, groupe local de Pernambuco), Carmen Portinho (groupe local de Rio de Janeiro) ainsi que des militants indépendants avait 61 délégué∙es. Les deux courants « PSOL Popular » et « PSOL Semente » ont formé la majorité de direction à l’issue du congrès. Une opposition de gauche a rassemblé le MES (Mouvement gauche socialiste, organisation sympathisante de la IVe Internationale), Comuna (Commune, tendance qui fait partie de la section brésilienne de la IVe Internationale), APS (Action populaire socialiste), Fortalecer (Renforcer), CST (Courant socialiste des travailleurs), LS (Lutte socialiste), Coletivo Anticapitalistas et des groupes locaux. Cette opposition, favorable entre autres à ce que le PSOL présente une candidature à l’élection présidentielle de 2022, avait réuni 173 délégués.

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