Un caillou minuscule à l’échelle du monde, à peine 150 kilomètres de la Floride, et pourtant un poids géopolitique qui dépasse largement sa superficie. Tout caillou soit-il, l’île continue de défier les prédictions funestes. Depuis 1959, depuis la révolution castriste, combien de fois l’histoire l’a annoncée à l’agonie. Combien de fois on l’a dite asphyxiée, isolée, condamnée. Et pourtant, à chaque tentative de noyade dans la grande mer du capitalisme, l’île ressort la tête, comme un nageur têtu. Elle respire encore. Mal, parfois. Mais elle respire.
Pour y avoir passé une semaine comme touriste, il y a quelques années, j’ai pris une journée, loin des buffets à volonté, loin des piscines turquoise et des mojitos. Dans les rues et ruelles de la Havane, j’ai découvert un autre Cuba. Celui des files d’attente, des discussions passionnées et des étagères modestes. Une seule journée ne fait pas de moi un expert de l’histoire et de la réalité cubaine. Mais il a suffi de m’attarder dans un petit supermarché, pour recevoir un cours accéléré de géopolitique.
Derrière sa vitrine, un boucher exposait deux poulets, quelques morceaux de porc et, au bout du comptoir, des pieds de poule. C’est précisément devant ces pattes osseuses que la politique internationale s’est invitée. Ne parlant pas espagnol, j’ai demandé dans un anglais approximatif quelle recette pouvait bien accueillir ces pieds. La réponse m’est revenue dans un français impeccable, légèrement chantant. J’ai oublié la recette. Je n’ai pas oublié la qualité du français.
Sur le ton de la blague, je lui ai suggéré de donner des cours de français. Il m’a répondu avec un grand sourire qu’il était d’abord professeur de français. Boucher par nécessité, enseignant par vocation. Il m’a montré ses cartes professionnelles. Deux métiers, deux réalités. Un concentré de capital humain derrière un comptoir presque vide. Je lui ai lancé que je m’attendais presque à ce qu’il me dise qu’il était médecin. Il a souri encore. Deux de ses frères le sont, m’a t-il confié, dont un en mission dans des pays voisins comme Haïti et le Venezuela.
Je n’ai pas fait mystère de mon admiration. Un peuple de travailleurs, de diplômés, de gens capables d’enseigner Molière le matin et de découper du poulet l’après-midi. Dans son regard, pourtant, mes compliments semblaient flotter dans un certain malaise. Puis il m’a parlé, non pas en militant, mais en père de famille. Il aurait aimé n’avoir lui aussi qu’un seul travail. Il aurait aimé donner plus de temps pour ses enfants. Et pourquoi pas leur offrir lui aussi une semaine de vacances à New York ou à Montréal. Voir le monde sans devoir se justifier.
Le doute m’a traversé. Était-ce un futur exilé en puissance. Un dissident discret. La question était trop importante pour rester en suspens. Il m’a répondu sans détour. Il ne quitterait pas son pays en fuyant. Il ne trahirait pas la révolution. Son problème, disait-il, n’était pas Castro. Son problème était le capitalisme occidental, les sanctions, l’embargo américain en place depuis les années soixante, les pressions constantes, les tentatives d’assassinat du chef, qui ont jalonné la guerre froide. Selon lui, si les cubains ne sont pas aussi libres, c’est parce qu’ils ont osé l’être.
Plus tard, à Montréal, un autre Cubain m’a offert une lecture plus nuancée. Selon lui, les Cubains ne sont pas heureux, ils sont fiers. Une fierté façonnée par des décennies de discours, par une rhétorique de résistance, par l’idée d’être un petit pays qui tient tête à un géant. Dans cette version, le peuple serait coincé entre un communisme qui rationne et un capitalisme qui fait rêver en silence.
L’embargo, renforcé à plusieurs reprises, notamment sous l’administration Trump, continue de limiter l’accès aux marchés financiers et à de nombreux produits. Pendant des années, Caracas a été le principal allié économique de La Havane. Le pétrole vénézuélien arrivait à des conditions préférentielles. En échange, Cuba envoyait des médecins, des enseignants, des conseillers. Une solidarité idéologique devenue colonne vertébrale économique.
Quand le Venezuela s’est enfoncé dans sa propre crise, entre chute des prix du pétrole, sanctions internationales et effondrement productif, Cuba a vacillé à son tour. Moins de pétrole signifie moins d’électricité, moins de transport, moins de production. La dépendance a montré son revers. L’île s’est retrouvée fragilisée par la chute de son allié.
Pour Washington, ce contexte n’a rien d’une mauvaise nouvelle. Depuis des décennies, l’objectif affiché reste le même. Voir la fin du régime communiste issu de la révolution. Chaque difficulté économique est interprétée comme une preuve que le modèle ne tient pas. Chaque pénurie devient un argument politique. L’affaiblissement du Venezuela, en privant Cuba d’un soutien clé, sert indirectement la stratégie américaine de pression maximale.
Une question demeure, si le castrisme venait à tomber, cela signifierait-il automatiquement une victoire stratégique totale pour les Etats-Unis ? Rien n’est moins certain.
Le monde n’est plus celui de la guerre froide. Les puissances émergentes avancent leurs pions. La Chine a investi en Amérique latine et entretient des relations étroites avec La Havane. La Russie maintient un dialogue stratégique. Le Mexique a récemment annoncé son aide humanitaire à Cuba, affirmant sa volonté de ne pas laisser l’île s’effondrer. Dans un scénario de transition politique, il est peu probable que Washington soit seul à la table.
Un changement de régime n’équivaut pas mécaniquement à un alignement. L’histoire récente montre que les transitions sont complexes, souvent imprévisibles. Cuba pourrait chercher à diversifier ses partenaires plutôt qu’à se placer sous une seule tutelle. Les États-Unis aimeraient sans doute récupérer ce voisin rebelle. Mais la partie se jouerait à plusieurs.
Dans ce grand jeu, il y a pourtant des réalités très simples. Un professeur qui découpe du poulet pour arrondir ses fins de mois. Un homme qui rêve de vacances à Montréal sans vouloir trahir son pays. Un peuple fier, selon certains. Résilient, selon d’autres. Coincé, peut-être, entre un modèle qui s’essouffle et un autre qui attire autant qu’il inquiète.
Cuba peut tomber, se transformer, se réinventer. Rien n’est figé. Mais croire que sa chute éventuelle profiterait automatiquement à un seul acteur serait une erreur d’analyse. Les plaques tectoniques géopolitiques bougent. Les appétits sont nombreux.
Pendant ce temps, dans un petit commerce de La Havane, un professeur boucher continue sans doute d’enseigner le subjonctif le matin et de vendre des pieds de poule l’après-midi.
Avant de quitter le professeur-boucher, j’ai acheté ses pieds de poule. Dehors, je les ai offerts à une dame qui fumait devant sa porte. Elle m’a invité dans sa cuisine pour partager le repas. Mais je devais remonter dans le bus pour retourner à l’hôtel. C’est là que cette femme m’a lancé avec un sourire espiègle une petite phrase sortie tout droit du cœur. C’est peut-être dans ces deux mots que se joue l’essentiel. La capacité d’un peuple à rester debout, même lorsque les géants et les grands discours, se disputent son destin. « Viva Cuba ».
Mohamed Lotfi
11 février 2026
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