Édition du 21 mai 2024

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le mouvement des femmes dans le monde

Les femmes à la conquête des cimes

Longtemps restées sous domination masculine, les femmes alpinistes vont peu à peu s’émanciper. A la fin du XIXe siècle, elles participent à des cordées, certes commandées par des hommes, mais qui leur procurent l’expérience nécessaire pour organiser puis mener des expéditions en toute indépendance dès les années 1920-1930.

tiré de BNF Gallica blog
https://gallica.bnf.fr/blog/07032024/les-femmes-la-conquete-des-cimes?mode=desktop

HISTOIRE DU SPORT EN 52 ÉPISODES0 7 MARS 2024YVELINE BARATTA
photo Montagnes / Marcel Rouff. Gallimard (Paris), 1931

Si les débuts de l’alpinisme sportif reviennent aux gentlemen anglais, les premières cordées exclusivement féminines voient le jour dans les années 1930.

Les difficultés rencontrées Préjugés

La femme se cantonnera dans des escalades faciles et agréables, suivant sa force.

Autour des années 1860, l’activité physique est considérée inappropriée pour les femmes. Les pratiques sportives doivent être non compétitives, bonnes pour la santé et respecter le modèle de féminité.

Le Club alpin français (CAF) conseille aux femmes alpinistes un accompagnement masculin, une pratique modérée et sécurisée sur des sentiers aménagés.

Les avis divergent cependant :

[…] c’est surtout dans les coups durs […] que la femme se révèle, très supérieure.

Quelques écrits insistent sur la féminité de certaines alpinistes :

Pour le monde en général qui dit alpinisme, dit : femme grande, forte, le teint brûlé, sans charme […] Détrompez-vous...

Certains exploits comme ceux de Miriam O’Brien Underhill et d’Alice Damesme, qui atteignent le Grépon puis le Cervin, provoquent d’aigres remarques :

Le Grépon a disparu. Maintenant qu’il a été fait par deux femmes seules...
(Etienne Bruhl dans National Geographic, août 1934)

Les grimpeuses continuent néanmoins à parcourir les arêtes de la Meije, gravissent le mont Blanc, le Mönch, l’aiguille Verte…

Tenue vestimentaire

Si les vêtements des hommes doivent être résistants au froid, confortables, la qualité première des tenues féminines vantées est la décence. Marie Paillon préconise pourtant la chemise en flanelle et la jupe courte qui doit se relever.

Henriette d’Angeville est vêtue d’un curieux et disgracieux costume : pantalon de zouave, longue redingote, bas chauds...

Le rôle ambigu des clubs alpins

A leur création, les clubs d’alpinisme sont masculins, tels les clubs britannique et suisse. Le Club alpin français, créé en 1874, s’ouvre « sans distinction d’âge, de sexe ». Peu représentées dans ce club, les femmes au fil du XXe siècle gagnent en assurance, technicité et autonomie. En 1907, le Ladies’ Alpine Club voit le jour à Londres, fondé par Elizabeth Hawkins-Whitshed. Le Club suisse des femmes alpinistes nait en 1918.

Des exploits peu relayés

Les publications sur les femmes alpinistes sont longtemps restées rares, voire inexistantes et les récits sont parfois très orientés : Marie Paradis, première femme à atteindre le Mont-Blanc, est décrite, traînée au sommet.

Gabrielle Vallot, qui conquit le mont Blanc avec son mari en 1887, relatera ses ascensions, rompant ainsi un long silence.

S’affranchir

Les femmes accompagnent avant tout leur mari jusqu’au Belvédère afin de suivre aux jumelles l’ascension périlleuse. Gabrielle Vallot se demande même s’il est vrai, comme le prétendent de nombreux alpinistes, que les femmes ne doivent pas entreprendre de grandes courses.

Marie Paillon, alpiniste engagée pour l’émancipation des femmes à travers le sport, milite en faveur de l’organisation de caravanes scolaires pour filles comme celles qui existent pour les jeunes gens. Ces caravanes féminines validées en 1883 participeront à l’émancipation des femmes et constitueront un appel d’air pour les jeunes filles.

L’himalayiste Christine de Colombel pense que les femmes ont sans doute mieux à faire qu’à toujours se situer par rapport aux hommes : exprimer leur spécificité, — ce qui exige de nouvelles analyses et pratiques.

Progressivement, la pratique des femmes s’intensifie et les ascensions gagnent en visibilité.

Quelques femmes de légende

La première ascension féminine enregistrée dans le monde remonte à 1786. Le mont Buet (3096 m) est vaincu par trois membres féminins de la famille Parminter, accompagnés par deux hommes.

Marie Paradis est la première femme à atteindre le mont Blanc, le 14 juillet 1808. Travaillant comme servante dans une auberge de Chamonix. Elle raconte son aventure :

tu es une bonne fille qui a besoin de gagner de l’argent ; viens avec nous, nous te mènerons à la cîme […] Et puis j’y fus et voilà.

Elle atteint le sommet avec trois guides dont Jacques Balmat. Le déroulement de l’ascension reste un mystère.

Il faut l’empêcher de faire une pareille folie.

Ces propos s’adressent à Henriette d’Angeville, qui gravit ce même sommet le 4 septembre 1838.

Toute la vallée est en émoi : depuis l’ascension de M. de Saussure, aucun événement n’a produit autant d’effet que celui dont nous venons d’être témoins. Une femme a eu le courage de monter sur le Mont-Blanc...

Son exploit marque les débuts de l’alpinisme féminin. De nombreuses successeures sont issues de la Grande-Bretagne victorienne.

Isabella Charlet-Straton, militante britannique pour le droit des femmes, hérite de ses parents à 20 ans. Ses ascensions sont remarquables, comme le mont Blanc l’hiver. Elle découvre Chamonix vers 1860 avec son amie Emmeline Lewis Lloyd. Ce seront les premières à gravir le mont Viso.

L’alpiniste Lucy Walker atteint le Cervin en 1871. Elle réalisera de nombreuses expéditions à plus de 4000 mètres.

Elizabeth Hawkins-Whitshed, ou Lizzie Le Blond, irlandaise, sera présidente du Ladies‘ Alpine Club dès 1907. Très active, elle s’installe dans les Alpes et multiplie les ascensions.

En 1883, elle participe à la première hivernale de l’aiguille du Midi. Chose rarissime, Elizabeth, cinéaste et photographe, publie ses expériences : Les hautes Alpes en hiver ou l’alpinisme à la recherche de la santé. Son teint halé et ses tenues scandalisent. Dès 1900, on doit à E. Leblond et E. McDonnell les premières cordées féminines.

Américaine, riche, intrépide, Margaret Claudie Brevoort est à l’origine de plusieurs premières : l’ascension de la Grande Ruine, dans les Ecrins, celle du « Doigt de Dieu » de la Meije, la traversée du Cervin. Elle conquiert le Weisshorn (4506 m), la Dent Blanche (4357 m).

Mary Petherick, épouse d’Alfred Frederick Mummery, précurseur de l’alpinisme sportif, s’initie à la pratique. En 1887, tous deux arrivent au sommet du Teufelsgrat, expédition considérée comme l’un des exploits les plus épiques de l’histoire de l’alpinisme. Dans son livre Mes escalades dans les Alpes et le Caucase, Mary relate l’expédition, entre chutes de pierres et perte de piolet.

Emily Bristow, peintre et alpiniste, conduit en 1893 au Petit Dru une corde composée d’hommes. En 1895, l’ascension du Grépon sans guide couronne sa carrière.

Marie Paillon s’initie à la montagne grâce à sa mère.

Elle ne dort pas, elle ne mange pas et elle marche comme le diable !

En 1888, elle rencontre l’Anglaise Kathleen Richardson, avec qui elle effectue des premières féminines sans tutelle familiale telles les ascensions de la Méridionale d’Arves, de la Meije Orientale. Elles formeront l’une des premières cordées exclusivement féminines de l’histoire de l’alpinisme. Au cours de ses conférences, Marie communique sur la nécessité du sport pour l’émancipation des femmes.

Dès 1913, au sein du Groupe des Rochassiers, Alice Damesme réalise ses courses d’abord en autonomie - sans guide - puis en tête de cordée. Après l’ascension en 1919 du Trident du Tacul (3639m), Jacques de Lépiney décrira Alice Damesme comme une « rochassière remarquablement adroite, intrépide et endurante ». Elle participe à la création du Groupe de Haute Montagne en 1919.

Claude Kogan gravit en tête de cordée presque tous les sommets prestigieux des Alpes.

Citant Giono :

On t’a dit qu’il fallait réussir dans la vie, moi, je te dis qu’il faut vivre.

Elle conquiert le Quitaraju :

En 1959, elle dirige une expédition exclusivement féminine à la conquête d’un 8000, le Cho Oyo. Certains ironisent. Lucien Devies, président de la Fédération française de la montagne, déclare :

J’ai toujours dit que le Cho Oyu était à vaches, le jour où un groupe de femmes y sera monté, cela prouvera que j’avais raison.

L’aventure se terminera le 2 octobre 1959 par le décès de Claude Kogan et de Claudine Van der Straten, ensevelies par une avalanche.

En 1968, le Rendez-vous Haute Montagne est créé regroupant les meilleures alpinistes du monde. Les cordées féminines gagnent en visibilité et trouvent progressivement des soutiens financiers.

Aujourd’hui

Martine Rolland sera la première guide de haute montagne en Europe. Les femmes ne représentent que 2,5% des effectifs dans cette profession.

En 2020, Catherine Destivelle, notamment reconnue pour sa trilogie hivernale en solitaire, reçoit le 12e Piolet d’or. C’est inédit.

Marion Poitevin, première femme au sein du Groupe militaire de haute montagne (GMHM), raconte dans une autobiographie les difficultés auxquelles elle a été confrontée au cours de son parcours professionnel.

Alors, prêt.e.s pour l’aventure des sommets ?

Une suggestion de lecture de André Cloutier, Montréal, 6 avril 2024*

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