Édition du 16 juin 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Mouvement des femmes

Les femmes et le plafond de verre

Quand on parle du « plafond de verre » des femmes, c’est-à-dire la difficulté pour celles-ci d’accéder à la haute direction d’entreprises – divers facteurs sont énumérés. Pourtant, il en existe un qui n’est jamais évoqué...

Quand on parle du « plafond de verre » des femmes, c’est-à-dire la difficulté pour celles-ci d’accéder à la haute direction d’entreprises – divers facteurs sont énumérés : préjugés de plusieurs hommes, le risque d’absence du travail plus fréquent (congés de maternité, soins des enfants malades), moins de disponibilité pour des heures de travail supplémentaires, lourdeurs des tâches à la maison, peu de confiance en elles, etc. Pourtant, cela ne les empêche pas d’être médecin, avocate, ingénieure...Il existe cependant un autre facteur jamais évoqué, du moins pas à ma connaissance : celui relié à notre système économique.

Le but du système économique actuel c’est le profit à tout prix - on utilise le terme croissance, cela paraît mieux. Ceci implique faire fi le plus possible des droits sociaux et environnementaux. Avec la globalisation, cette course aux profits frôle la folie. La crise financière l’illustre bien : aveuglés par la cupidité, ils n’ont pu voir la réalité et ont précipité le monde entier dans la catastrophe.

La direction d’une banque et/ou grande entreprise, notamment en cette ère de globalisation, n’hésite pas à couper des emplois pour faire grimper la valeur des actions, à délocaliser pour augmenter les profits, à forcer pour les plus bas salaires possibles ici et dans les autres pays, à déplacer de force des populations entières pour exploiter une mine, à spéculer sur le prix du riz, du blé...à inventer des produits toxiques comme les PCAA, à faire le choix de non produire des médicaments qui sauveraient des milliers de vie en Afrique parce que « non rentable », à exploiter des gaz de schiste aux dépends de la santé de la population, etc...

Les femmes au sein d’entreprises, savent sûrement que si elles « grimpent » dans la hiérarchie, elles risquent d’être confrontées à ces choix. Cela joue sûrement dans leur motivation. Pourraient-elles, si elles le voulaient, changer la culture de l’entreprise ? « Dans son discours, « [David G.] Vice*, a peint le tableau d’une jungle mondiale où les forts vont s’adapter, et grandir encore plus forts pendant que les faibles vont tomber comme des mouches. Ceux qui ne pourront s’adapter ne pourront survivre. Il y aura seulement deux sortes de dirigeants : les rapides et les morts. » [1] « Dans son discours, les « forts » sont ceux qui font le plus de profits. Pas de place donc pour des valeurs humaines dans cette course de « Croît ou meurs »

Voici un exemple concret. Anita Roddick, a fondé la chaîne de cosmétiques Body Shop qui se voulait équitable, 100% écologique et respectueuse des animaux. Son grand succès l’a amené à inscrire son entreprise à la bourse. La suite ? « The Body Shop traverse une zone de turbulences. Sa présidente, Anita Roddick, a dû céder la direction générale du groupe à deux managers pur souche, dont le Français Patrick Gournay. Les choix n’ont pas tardé : mise en vente des deux usines britanniques, réorganisation des 1 637 boutiques en quatre régions (Royaume-Uni, Europe, Etats-Unis et Asie), 550 suppressions d’emplois. Objectif : améliorer la rentabilité (380 millions de francs pour 2,9 milliards de chiffre d’affaires) et faire remonter le cours en Bourse, qui a perdu 80 % en cinq ans. » [2] A la fin l’entreprise fut acquise (volontaire ou forcée ?) par l’Oréal dont les choix ne cadraient aucunement avec les valeurs prônées par la fondatrice.

Certaines femmes sont à l’aise dans une économie qui fait passer l’argent avant les humains. Margaret Thatcher en est un triste exemple. Toutefois, le fait de porter la vie en leur sein même, d’accoucher, de superviser la fragilité d’un être qui grandit amène possiblement les femmes à apprécier davantage la vie humaine à sa juste valeur et à être moins à l’aise dans un système économique dont les humains ne sont pas la priorité. Qui veut un tel monde pour ses enfants ? Il doit bien y avoir quelques femmes qui comme Lucien Bouchard pourraient exiger des travailleurs d’Olymel de réduire leur salaire alors que leurs patrons se paient des bonus et ce tout en empochant au minimum $1000/jr. En tout cas, on le voit plus rarement.

Étant donné que remettre en question le système économique actuel - qui n’a pas toujours existé rappelons-le - fait partie des plus grands tabous de notre société, jamais on identifie que l’économie déviée de son sens premier est possiblement le plafond de verre que les femmes n’ont pas le goût de traverser. Bien des hommes d’ailleurs déplorent aussi cet engrenage dans lequel l’humanité est coincée et souhaitent également une économie plus solidaire.

Le rôle de l’économie c’est l’organisation du vivre ensemble afin de permettre aux citoyens de vivre en toute dignité, avec une bonne qualité de vie, en répondant à leurs besoins fondamentaux et ce en utilisant les ressources de notre habitat de telle sorte qu’elles se perpétuent pour les générations futures.

Je suis absolument convaincue qu’au sein d’une telle économie, le plafond de verre pour les femmes n’existerait pas. Assia Kettani dans Le Devoir, rapporte une recherche de Hélène Lee-Gosselin qui confirme ma croyance. « Une étude récente révèle que les femmes n’envisagent pas le succès de leur entreprise de la même manière que les hommes. Alors que les hommes ont tendance à mettre en avant le profit, les parts de marché et le recul de la concurrence, les femmes insistent davantage sur la satisfaction de la clientèle, le plaisir de travailler ou encore le développement de l’emploi dans leur collectivité. Il s’agit d’une autre conception de l’entrepreneuriat, mais leur façon de travailler est tout aussi légitime. Ces différences ne sont pas toujours prises en compte. »  [3]

Nager à contre-courant prend une sacrée énergie que les femmes préfèrent consacrer à bâtir un monde plus sain pour leurs enfants et petits-enfants.

* David G. Vice était alors président de l’Association canadienne des manufacturiers.


[1« In his speech, [David G.]Vice painted a picture of an international jungle where the strong adapted and grew stronger still, while the weak fell like flies. « Those, that can’t adapt will not survive. » (…) There’ll be only two kinds of managers : the quick and the dead » Linda McQuaig, The quick and the dead. Penguin Books, p. 9.

[3Le Devoir, 5 mars 2011, Assia Kettani, Chaire d’études Claire-Bonenfant - Les stéréotypes s’enracinent, les discriminations subsistent

Françoise Breault

Après une carrière en enseignement, dont un an avec les Échanges France-Québec, j’ai poursuivi en travail social auprès des familles. Vers l’âge de cinq ans, je me demandais pourquoi il y avait des pauvres et ce que je pouvais faire. Sans en prendre pleinement conscience, cette interrogation m’a habité toute ma vie. Une année en Amérique du Sud ne m’avait toujours pas apporté de réponse. Cela m’a pris du temps à voir clair... Maintenant que la lumière est allumée, je ne peux et ne veux la refermer... Tous les faits, toutes mes lectures me confirment comment le système économique actuel contribue à ce fossé grandissant entre riches et pauvres. Me voici maintenant à ma 3e carrière, celle où je peux mettre tout mon temps et énergie à sensibiliser les gens aux graves enjeux d’aujourd’hui, afin de vivre dans un monde plus juste... « mais nous, nous serons morts mon frère... ».

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