Édition du 22 novembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Asie/Proche-Orient

Les femmes iraniennes sur le devant des manifestations

La mort de Mahsa Amini, suite à son arrestation par la police des mœurs, a provoqué une vague de contestations inédite. Les revendications en faveur des droits des femmes y occupent une place centrale. Un aboutissement logique, après 40 années d’un régime autoritaire et brutal qui a refusé aux femmes leurs droits les plus fondamentaux.

Tiré de Entre lesl ignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2022/10/24/les-iraniennes-ont-fini-de-discuter-avec-le-regime-et-autres-textes/

Depuis le meurtre de Jîna Mahsa Amini, jeune femme kurde de 22 ans, à Téhéran, par la police des mœurs, l’Iran connaît un soulèvement populaire massif dirigé contre le régime. Ce dernier s’est propagé dans toutes les villes du pays et a connu un retentissement international.

Dès les premières manifestations, des slogans scandés par la foule ont réclamé la fin du régime – la mort de la république islamique et de la dictature en place. Mais alors même que la répression sanglante du gouvernement battait son plein, un cri de ralliement s’est imposé – « Femme, Vie, Liberté ».

La révolte actuelle contre le régime iranien s’appuie sur un long héritage de luttes et de résistances pour les droits et la liberté remontant au coup d’État de 1979 et à l’instauration de la République islamique. Les séquences insurrectionnelles ont été en outre nombreuses ces dernières années, comme en 2009 avec le mouvement « vert » contre la fraude électorale, ou lors des soulèvements de 2017 et de 2019 autour d’enjeux liés aux ressorts et aux effets d’une crise économique permanente. L’épisode actuel ne naît donc pas de nulle part et s’inscrit dans des cycles de luttes [1].

Ce qui rend l’épisode actuel toutefois inédit, c’est tout d’abord, la radicalité des revendications : « le temps des réformes est terminé », l’heure est au « dégagisme », l’ordinaire étant devenu inacceptable. Mais aussi et peut-être surtout, la centralité de l’enjeu des droits des femmes.

Des offensives répétées contre les droits des femmes

L’épisode de lutte qui se donne à voir aujourd’hui en Iran est l’aboutissement logique de quatre décennies d’un régime autoritaire et brutal qui a refusé aux femmes leurs droits les plus fondamentaux. La révolution islamique de 1979 s’est soldée par une profonde désillusion pour les Iraniennes. Les acquis obtenus – sur le plan juridique et social – durant le règne des Pahlavi ont été remis en cause, notamment le code du statut personnel [2] ou le droit d’exercer certains métiers.

La condition des femmes s’est rapidement dégradée après l’arrivée au pouvoir de l’Ayatollah Khomeyni qui entendait « purger la société » de toutes traces d’occidentalisation ou de modernisation. Il s’est appliqué à imposer une vision obscurantiste de l’islam et à institutionnaliser une société fondée sur un ordre patriarcal et une hiérarchie stricte des sexes. Les femmes ont, à partir de ce moment, été « dépossédées du droit à disposer de leur corps à travers le voilement obsessionnel de leur corps, écartées de la société active et assujetties à la tutelle d’un homme ». [3]

Les libertés des femmes ont été systématiquement restreintes ces dernières décennies, mais, paradoxalement, la révolution islamique a toutefois permis à de nombreuses femmes des couches populaires issues des villes et des campagnes d’accéder à l’éducation et progressivement à l’enseignement supérieur, ce qui a contribué, au final, à favoriser un processus d’autonomisation des femmes iraniennes. Ces lentes évolutions ont en effet eu une incidence sur l’âge du mariage, sur l’indice de fécondité, sur l’accès à un métier, etc. Chemin faisant, les femmes se sont engagées de manière plus active dans des mouvements de protestation, avec une conscience aigüe de l’injustice et de l’oppression qu’elles subissaient, décidées à ne plus se voir dicter leurs vies à coup de règles arbitraires et discriminantes.

Depuis les années 1990 – et même avant –, des combats ont été menés par des groupes et mouvements de femmes pour tenter d’améliorer leur statut juridique, pour bousculer la division sexuelle du travail et la séparation sexuée de l’espace public, contre les codes de conduite, les politiques natalistes, etc., mais sans jamais toutefois obtenir d’avancées significatives et subissant, à chaque fois, la répression d’un régime rigoriste, arc-bouté sur ses principes moraux.

L’arrivée au pouvoir d’Ebrahim Raïssi en 2021 – ultraconservateur, proche du Guide suprême Ali Khamenei et partisan de l’ordre, a durci plus encore la politique publique à l’égard des femmes en accentuant la pression sur le port du voile.

La mort de Mahasa Amini a été un déclencheur qui a mis le feu aux poudres, mais ce soulèvement massif a été précédé de nombreuses actions contestataires qui ont transformé progressivement en inacceptables, des situations qui apparaissaient jusque-là comme devenues normales et inéluctables.

Les droits des femmes, un enjeu rassembleur

Le contrôle des corps, les violences de genre et le sexisme d’État sont devenus les catalyseurs de la colère iranienne. «  Les femmes », aux avant-postes de la contestation, « ont bien compris que l’imposition de ce type de contrôle de l’État sur le corps des femmes s’inscrivait dans un tournant antidémocratique plus large qui visait la réduction de nombreux droits. […] Le droit à l’autonomie corporelle des femmes a été le paratonnerre de tous les désirs de liberté  » [4].

L’« inclusivité » de ce mouvement est aussi frappante, en contraste avec d’autres épisodes contestataires. Les femmes sont certes en première ligne, mais les hommes sont solidaires, à leurs côtés. Le mouvement, toutes générations confondues, traverse les classes sociales et dépasse les frontières ethniques. Au-delà des clivages socio-politiques habituels, un « nous » rassembleur s’est constitué autour d’un projet commun, en opposition à un pouvoir brutal et oppresseur.

La lutte contre la domination et le contrôle des corps des femmes, qui est au cœur du fonctionnement de l’État et d’un ordre moral établi, s’est articulée à celle d’autres minorités férocement réprimées et à celle de tout un peuple, privé de l’exercice de ses droits et de perspectives d’avenir. Baraye, la chanson contestataire des manifestant·es, dont les paroles sont une compilation de tweets publiés par des Iranien·nes ayant fait le choix de descendre dans la rue, exprime, en quelques vers et sans détour, le cœur du mécontentement de la population.

« Pour la liberté de danser dans la rue, […] pour nos mères et nos sœurs disparues, pour changer les mentalités arriérées […] pour l’humiliation de ne plus pouvoir nourrir sa famille, […] pour cette économie dictée par l’arbitraire, pour notre air saturé de pollution, pour le désir d’une vie ordinaire […] pour tous ces interdits extravagants, pour nos intellectuels derrière les barreaux, […] pour tous les antidépresseurs qu’on consomme, […] Femmes, Vie, Liberté  » [5]

Le combat des femmes iraniennes contre les forces patriarcales et autocratiques est loin d’être un phénomène isolé. Il fait écho à d’autres épisodes protestataires de la région – en Irak, au Liban, au Soudan, en Turquie, etc. [6] – qui témoignent à la fois d’un épuisement des systèmes politiques et économiques en place et de l’urgence de bousculer des schémas patriarcaux injustes et inégalitaires.

« Au nom » des droits des femmes iraniennes…

L’omniprésence du pouvoir d’agir des femmes et la vitalité de leurs luttes contrastent toutefois avec l’image stéréotypée véhiculée dans certains médias et par une partie de l’opinion occidentale. Les reportages de femmes retirant ou brûlant leur hijab ont ainsi été régulièrement interprétés comme un rejet, pur et simple, de l’islam ; et mis au service de récits fantasmés sur « la » musulmane en péril, devant être sauvée, sans aucune prise en compte des revendications des protagonistes ni des contextes dans lesquelles elles s’expriment [7]. L’accaparement des idéaux féministes, sous des formes et à des fins diverses, n’est évidemment pas un phénomène nouveau. Le « au nom des droits des femmes » s’est révélé un discours légitimateur particulièrement efficace au service d’objectifs non émancipateurs.

Depuis 2001, la cause des femmes et les questions sexuelles ont été, à répétition et de façon de plus en plus décomplexée, détournées et instrumentalisées à des fins racistes [8]. Le respect des femmes et des minorités sexuelles serait devenu « le nouvel attribut des démocraties occidentales », autorisant celles-ci à dresser « une frontière entre bons et mauvais États, entre bons et mauvais nationaux » [9].

La diffusion de discours normatifs et sexistes en faveur d’un ordre moral « traditionnel » fondé sur la supériorité masculine n’est pourtant pas l’apanage du seul régime iranien, loin s’en faut. Un climat général délétère aux droits des femmes s’observe actuellement sur tous les continents. Dans plusieurs pays d’Europe notamment, les droits sexuels et reproductifs ont récemment été malmenés et aux États-Unis, la Cour suprême des États-Unis vient d’annuler l’arrêt Roe vs Wade, qui reconnaissait, depuis 1973, le droit à l’avortement au niveau fédéral, estimant que l’interruption volontaire de grossesse «  n’était pas profondément enracinée dans l’histoire et les traditions de la nation » [10].

Un continuum de violences peut être dressé et des connexions établies entre des récits qui se recoupent et ont des parties communes, des solidarités féministes entre paires peuvent dès lors s’opérer au-delà des frontières, mais il est néanmoins essentiel de toujours mettre en avant la spécificité de chaque lutte des femmes, de les contextualiser en soulignant la complexité des racines historiques, économiques et politiques des oppressions subies. Trop souvent, et encore aujourd’hui à propos des luttes des femmes en Iran, des lectures culturalistes, simplistes et dépolitisantes ont cours. Le discours de « la » femme occidentale « libérée » censée guider « la » femme musulmane « opprimée » n’est plus audible, comme nous le rappelle Nadje Al-Ali [11]. Ce sont aux femmes iraniennes, et à elles seules, de montrer la voie de leur devenir.

[1] Lire à ce sujet, Jafari A., Shafiei M.J. (2020), « Iran, révoltes populaires sans lendemain et fragmentation des mouvements », Alternatives Sud, Vol.4, Cetri/Syllepse, LLN/Paris.
[2] Le droit égal au divorce et à la garde des enfants, mais aussi le droit égal au témoignage devant la justice (celui de la femme vaut la moitié de celui de l’homme), le droit de voyager à l’étranger, le droit dit de sang (en cas de meurtre, la vie d’une femme est évaluée à la moitié de celle de l’homme devant un tribunal).
[3] Rouach D. (2020), « La condition des femmes en Iran depuis 1979 », Institut du genre en géopolitique, 10 avril.
[4] Écouter à ce sujet l’intervention de Manijeh Nasrabi (2022), Iran Protests : Gender, Body Politics and Authoritarianism, 4 octobre, https://watson.brown.edu/events/2022/iran-protests-gender-body-politics-and-authoritarianism
[5] Shervin Hajipour, Baraye, https://www.youtube.com/watch?v=0th9_v-BbUI
[6] À ce sujet, Alternatives Sud (2020), « Soulèvements populaires », Vol.11, n°4, Cetri/syllepse, LLN/Paris.
[7] Comme ici, https://twitter.com/loth_maxime/status/1572653916197642241
[8] Parmi les « récits de sauvetage » qui font cas d’école, il y a les « guerres humanitaires » pour sauver les femmes en Irak, en Afghanistan, ou encore « l’affaire du Burkini » à l’été 2016.
[9] Sur ce sujet, Leroy A. (2018), « De l’usage du genre », Alternatives Sud, Vol. 25/2, Cetri/Syllepse, LLN/Paris.
[10] Leroy A. (2022), « Le combat sans fin du droit à l’avortement », https://www.cetri.be/Le-combat-sans-fin-du-droit-a-l
[11] « In conversation, scholars discuss the global significance of protests in Iran”, https://www.brown.edu/news/2022-10-04/iran

Aurelie Leroy

https://www.cetri.be/Les-femmes-iraniennes-sur-le

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