Édition du 1er décembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Islamophobie

Les intellectuels, à l’assaut du « péril islamique »

« Puisque le peuple vote contre le Gouvernement, il faut dissoudre le peuple. »
 Bertolt Brecht 

« Nous n’avons en aucune manière le monopole de la pensée. Il existe, un peu partout en Occident, un racisme de l’intellect dont nous devons nous méfier. »
 Jean-Claude Carrière 

Bien que largement débattue, la question explosive des accommodements raisonnables qui a dominé la scène publique québécoise en 2007, n’est toujours pas réglée, et les recommandations du rapport Bouchard-Taylor sont restées à ce jour, sans suite. D’ailleurs, peu de directives arrêtées ont été adoptées en matière d’apprentissage de la diversité et d’intégration des immigrants. Les difficultés d’insertion économique persistent encore pour cette frange de la population qui continue à affronter les inégalités et la discrimination à l’emploi.

Dans le cadre des élections provinciales, la sollicitation d’une candidate anti-islamiste, Djamila Benhabib et la proposition d’une Charte québécoise de la Laïcité par le Parti Québécois, nous poussent à nous interroger sur la prolifération d’un discours stigmatisant envers les minorités ethniques et en défaveur de toutes politiques pluralistes. Les difficultés de cohabitation avec la culture et la religion musulmane sont au cœur de débats animés dans le cadre de la campagne électorale du Parti Québécois, autour des thèmes liés à la laïcité, l’égalité des sexes, etc. Les risques d’un dérapage médiatique face à cette situation sont lourds de conséquences tant pour les communautés musulmanes que pour la société québécoise.

Le discours politique semble s’aligner sur celui de certains intellectuels. Il se veut le reflet d’une « mentalité d’assiégé » qui serait propre à de nombreux québécois qui se sentent menacés dans leur identité. Ces derniers se sentent, de plus en plus marginalisés chez eux, contrôlant de moins en moins leur avenir exprimant désormais ouvertement la crainte de perdre des valeurs fondamentales. Cette montée d’intolérance est souvent imputée au Québec profond des régions égarées, des ouvriers, des sous-éduqués… généralement effrayés par la mondialisation, le recul du pouvoir d’achat, la multiplication du nombre d’immigrants, ainsi que la menace du multiculturalisme… ce qui les amène fatalement à se replier sur le nationalisme identitaire. C’est d’ailleurs du reste, ce Québec « retardataire » qu’on accusait hier d’avoir voté en faveur de l’action démocratique du Québec (ADQ). On oppose souvent ce Québec aux classes moyennes urbaines éduquées et modernes, qui forment le socle social de notre démocratie bien tempérée.

Faut-il conclure que la montée en force de la xénophobie atteste d’une insuffisance populaire ? Il faudrait alors, pour renforcer la démocratie, changer le peuple, comme le proposait ironiquement Brecht...
Ma position est plutôt qu’à la place du peuple, deux coupables doivent être mis en avant : un ensemble non négligeable d’intellectuels et les forces politiques qui récupèrent leur discours. Autrement dit, ce ne sont pas les pauvres de nos régions qui ont décidé de limiter l’accès au travail des immigrants, quelle que soit leurs nationalités d’origine. Bien au contraire, ceci est l’apanage des politiques.

Derrière cela, depuis plus de dix ans, qui trouve-t-on ? Qui sont les glorieux inventeurs du « péril islamique », en passe, selon eux, de désintégrer notre belle société occidentale ? Sinon des intellectuels, qui consacrent à cette tâche abjecte des éditoriaux enflammés, des livres retors, des « enquêtes » sociologiques truquées. Est-ce un groupe de retraités des régions ou des travailleurs des petites villes québécoises qui ont monté patiemment le scandale lié a la viande halal, qui nous parlent de la nécessité d’une application stricte de la laïcité, ou encore qui est outré par la vie quotidienne des femmes voilées ? N’est-il pas fâcheux qu’on cherche des responsables uniquement du côté de la droite populiste – sans les excuser – sans jamais mettre à nue la responsabilité de ceux qui se disent « de gauche ». C’est plus souvent les professeurs de « sociologie » que les caissières des supermarchés qui ont passionnément soutenu que la jeunesse immigrante n’était pas adaptée à notre système éducatif, pervertissait nos quartiers, offensait nos libertés ? Il n’est pas si loin le temps où on disait naguère des juifs, que par eux, la civilisation était menacée de mort. Le complot islamiste que veut exposer Madame Benhabib ne nous rappelle-t-il pas le « Les Protocoles des Sages de Sion » ?

Ce débat n’empêche pas nos intellectuels islamophobes de vanter à tout bout de champ notre identité « occidentale » et de parvenir à relever nos admirables « racines chrétiennes ». Le culte de la laïcité dont Pauline Marois, est devenue une des pratiquantes les plus acharnées, révèle enfin de quel bois politique elle se chauffe. En vérité, ce sont des intellectuels qui ont inventé cette violence anti-populaire et islamophobe en collaboration avec des gouvernements, incapables de bâtir une société menée par des valeurs de justice sociale et d’égalité. Ils ont livré les travailleurs étrangers et leurs familles, en pâture à une clientèle électorale désorientée. Comme toujours, l’idéologie précède le pouvoir, qui à son tour façonne l’opinion dont il a besoin. L’intellectuel, précède le ministre, qui construit ses suiveurs. Djamila Benhabib a précédé et maintenant au tour de Madame Marois de suivre. Le livre des propagandistes, telle que Benhabib, égarent au lieu d’instruire. La malhonnêteté pamphlétaire, l’invective et la compétition électorale sans idée, trouvent leur sinistre récompense dans ce discours haineux. Honte aux politiciens qui rivalisaient sur les thèmes conjoints de la laïcité et du « problème immigrant » ! Ils veulent nous cacher qu’ils servent avant tout les intérêts de l’élite économique. Honte aux intellectuels de l’islamophobie et du nationalisme identitaire, qui ont recouvert le vide laissé chez le peuple par la détresse sociale d’un voile de bêtises sur le péril islamique et la ruine de nos « valeurs » ! Ce sont eux qui doivent aujourd’hui rendre des comptes sur l’ascension d’un racisme rampant dont ils ont encouragé sans relâche le développement médiatique.

Mohamed A Brahimi

Mohamed-Amine Brahimi est doctorant en sociologie à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris, EHESS. Il travaille sur la pensée islamique contemporaine.

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