Édition du 6 avril 2021

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Europe

Les perspectives de paix s'assombrissent, alors que l'Ukraine cherche à entraîner les États-Unis et l'OTAN dans sa confrontation avec la Russie

De nombreuses déclarations de responsables ukrainien.ne.s et russes ce dimanche de Pâques étaient de mauvais augure pour l’espoir d’une diminution des tensions dans l’est de l’Ukraine. Des indications croissantes d’une intervention imminente du Pentagone et de l’OTAN rendent la situation encore plus sombre. Le commandement européen des E-U a relevé le niveau de surveillance de l’Ukraine, passant d’une crise possible à une crise potentielle imminente - le plus haut niveau – cela selon le journal des forces armées américaines Stars and Stripes.

Rick Rozoff est un éditeur du site Antiwar.com. Il est engagé dans le travail anti-guerre et anti-interventionniste à divers titres depuis quarante ans. Il est le directeur de Stop NATO. Cet article est apparu à l’origine dans Anti-Bellum.

4 avril 2021 | tiré de Anti-bellum

Il y a eu ces derniers jours une conversation téléphonique entre le président Joe Biden et son homologue ukrainien Volodymyr Zelensky, et un échange similaire entre le secrétaire à la Défense Lloyd Austin et le ministre de la Défense de l’Ukraine Andrii Taran. Dans les deux cas, les responsables américains ont assuré leurs alliés ukrainiens du soutien américain, cela non seulement dans leur conflit croissant avec les républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk dans le Donbass (en Ukraine orientale), mais également avec La Russie qui borde les deux républiques.

L’Ukraine rapporte qu’un de ses soldats a été tué dans une explosion, tandis que Donetsk déclare qu’un enfant a été tué et une femme blessée, lors d’une attaque sur son territoire par une frappe de drone ukrainien.

Le vice-président de la chambre haute du parlement russe, Konstantin Kosatchev, a évoqué la mort de l’enfant pour avertir les pays de l’OTAN et de l’Union européenne que leur silence sur la reprise des bombardements dans le Donbass par le gouvernement ukrainien donne carte blanche au gouvernement de Kiev pour continuer et pour faire en sorte que le conflit actuel devienne un prélude à une guerre à grande échelle. Ce serait une guerre, d’ailleurs, à la frontière russe, une guerre dont il est difficile d’imaginer que Moscou puisse rester longtemps à l’écart.

Il a dit : « Hier, pour la première fois depuis juillet 2020, un bombardement ukrainien de la RPD [République populaire de Donetsk] a eu lieu, et un enfant de six ans est mort ». Et il a déploré le fait qu’ « il n’y a pas eu de mot sur cela » de la part des partenaires de l’Ukraine et de la Russie au sein du Groupe de contact Normandie - la France et l’Allemagne. (Le format Normandie a été créé en 2014, lorsque des combats dans le Donbass ont éclaté, afin de désamorcer le conflit et de parvenir à un règlement pacifique entre ses participants.)

Au lieu de cela, la déclaration franco-allemande a souligné « le soutien à la souveraineté et à l’intégrité territoriale de l’Ukraine à l’intérieur de ses frontières internationalement reconnues », une référence à Donetsk, à Lougansk, et à la Crimée. Et la déclaration poursuit : « Nous suivons de près la situation, et en particulier les mouvements de troupes russes, et nous appelons toutes les parties à faire preuve de retenue et à œuvrer à la désescalade immédiate des tensions. » Il est difficile à imaginer une évaluation plus partisane de la situation. Elle est encore d’autant plus inquiétante qu’elle met la Russie dans le rôle d’agresseur potentiel contre l’Ukraine et se range du côté de Kiev dans son conflit armé avec les républiques du Donbass.

Le gouvernement ukrainien réussit de plus en plus dans ses efforts pour recruter les États-Unis et l’OTAN dans le conflit de son côté et pour diriger leur attention vers la Russie en tant qu’adversaire, cela dans un conflit qui est au fond une guerre civile.

L’agence de presse russe TASS a paraphrasé le sénateur russe qui indiquait que la catastrophe dans l’est de l’Ukraine aurait pu être évitée à son début en 2014, « si l’Europe n’avait pas accepté le coup d’État en Ukraine, ou si elle avait au moins exigé que les nouvelles autorités ukrainiennes respectent pleinement les valeurs européennes communes à l’égard de ses citoyen.ne.s. »

La même source a cité le président de la chambre basse du parlement russe, Vyatcheslav Volodine, qui, sur le même ton d’urgence et de condamnation que son collègue de la chambre haut a adopté envers la France et l’Allemagne, a écrit à propos du comportement des autorités ukrainiennes :

« La rhétorique des dirigeant.e.s ukrainien.ne.s est allée trop loin, ajoutant aux tensions et aggravant le conflit. Elle est lourde des conséquences les plus graves. Que disent les responsables ukrainien.ne.s ? Appellent-ils, elles au règlement de la situation ? Non. Leurs actions cherchent à intimider les gens, à attiser les tensions dans la région. »

Les deux parlementaires russes reflètent, sans aucun doute, la position du gouvernement dans son ensemble, qui manifeste le plus haut degré d’inquiétude quant aux perspectives de guerre près de la frontière russe et affectant sa sécurité nationale.

Dans un langage tout aussi direct, le législateur a ajouté : « Il ne faut pas oublier que ce n’est pas tout ce qui est avantageux pour les États-Unis qui est dans l’intérêt de l’Europe ». La relation du président Joe Biden avec l’Ukraine avant, mais surtout depuis, le coup d’État de 2014 et la guerre qui en a résulté était une indication suffisante de ce à quoi on pouvait s’attendre de Washington une fois que Biden est insauré comme président. Le parlementaire russe a souligné son attribution de la responsabilité des États-Unis dans la crise actuelle en accusant ceux-ci de n’avoir rien fait au cours des sept années depuis le coup d’État, qui avait été soutenu par les États-Unis, pour aider l’économie du pays. « Le pays a perdu sa souveraineté dans pratiquement tous les domaines », a-t-il ajouté, soulignant que pas un seul lot de vaccin contre le coronavirus n’a été envoyé en Ukraine : « Si les États-Unis facturent même leurs partenaires de l’OTAN pour la protection, ils exigeront trois fois plus à l’Ukraine. »

Tournant son attention vers Kiev, il a déclaré : « Avant qu’il ne soit trop tard, les dirigeant.e.s ukrainien.ne.s ne doivent ménager aucun effort pour mettre en œuvre les accords de Minsk. Arrêtez d’aggraver la situation dans le Donbass, si vous ne voulez pas terminer votre carrière politique à La Haye. »

Alors que le législateur russe fustigeait Washington, un important responsable ukrainien a fait appel à Washington pour qu’il entre dans la mêlée. Le vice-premier ministre du pays et le chef du « Ministère de la réintégration des territoires temporairement occupés de l’Ukraine » (titre qui signifie, bien sûr, non seulement Donetsk et Lougansk, mais aussi la Crimée, annexée par la Russie), Oleksiy Reznikov, a récemment préconisé que les États-Unis rejoignent le format Normandie et le Groupe de contact trilatéral sur l’Ukraine, ce dernier comprenant actuellement l’Ukraine, la Russie et l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, également créée il y a sept ans. Il a déclaré : « Une discussion - au niveau de l’Ukraine - [avec] la participation des États-Unis [concernant le Donbass] est absolument possible et acceptable à différents niveaux…. [Les] États-Unis… peuvent commencer à travailler à la fois dans le Format de Normandie et au niveau des ambassadeurs et coordinateurs du Groupe de contact trilatéral. »

Si les États-Unis rejoignaient le Groupe de contact de Normandie, cela ferait quatre membres contre un contre la seule Russie, avec trois membres du Quad de l’OTAN qui sont alliés à Kiev contre la Russie.

Le 4 avril, à l’occasion du 72e anniversaire de l’OTAN, alors que le ministère russe des Affaires étrangères accusait l’augmentation des dépenses d’armement de l’OTAN d’alimenter une course aux armements mondiale, le président ukrainien Zelensky a appelé le bloc militaire à accorder à son pays un plan d’action pour l’adhésion, la dernière étape vers l’adhésion à part entière, celle utilisée par les seize pays qui ont rejoint l’alliance depuis 1999.

Pour souligner la valeur de l’Ukraine pour Washington et l’OTAN, Zelensky s’est vanté du fait que l’Ukraine s’engagera cette année dans quinze exercices militaires multinationaux à l’étranger et en accueillera neuf exercices dans son pays. Ces derniers comprendront l’édition de cette année de Rapid Trident, Sea Breeze, Cossack Mace, Warrior Watcher, Riverine, Three Swords et Silver Saber.

Les exercices navals multinationaux Sea Breeze sera leur 21e itération. Ils comprennent la participation des destroyers antimissiles américains de classe Arleigh Burke et sert à intégrer les forces militaires américaines et de l’OTAN dans la mer Noire pour opérations dans cette région. Jusqu’en 2014, ces navires étaient basés en Crimée. En 2006, le thème des jeux de guerre était de « simuler la défense d’une péninsule prise entre un État totalitaire et un État démocratique ». Il a été annulé par le gouvernement ukrainien du président pro-occidental Viktor Iouchtchenko en raison des manifestation anti-OTAN qui ont eu lieu en Ukraine.

Le commandant en chef des forces armées ukrainiennes, le colonel-général Ruslane Khomtchak, a fait cette offre à l’OTAN :

« Nous utilisons efficacement les outils et les mécanismes de partenariat de l’OTAN pour soutenir… l’engagement avec l’Alliance, engagement qui a encore progressé grâce à la reconnaissance de l’Ukraine en tant que Partenaire d’opportunités accrues. L’Ukraine est désormais l’une des six de ces partenaires, aux côtés de l’Australie, de la Finlande, de la Géorgie, de la Jordanie et de la Suède. Et nous travaillons sur des mesures pratiques particulières pour ajouter une valeur pratique à ce format de coopération. »

Il a rappelé à l’OTAN que l’Ukraine a fourni au bloc militaire des troupes pour le Kosovo et pour l’Afghanistan (il aurait pu mentionner aussi les troupes fournies aux États-Unis en Irak) et s’est engagée à contribuer à la mission de l’OTAN en Irak et à l’opération Sea Guardian de l’OTAN en mer Méditerranée. Ces efforts contribuent à « atteindre les critères militaires d’une adhésion à part entière à l’OTAN ». La contrepartie sera que l’OTAN s’impliquera davantage en Ukraine.

Roman Makhovets, chef adjoint du cabinet du président ukrainien chargé de la sécurité nationale et de la défense et de l’industrie de la défense, a récemment rencontré le chef de la représentation de l’OTAN en Ukraine, Alexander Vinnikov. Il a plaidé pour que l’OTAN organise des patrouilles aériennes conjointes dans l’espace aérien ukrainien. La presse ukrainienne a rapporté que « l’Ukraine a proposé à l’OTAN d’organiser des exercices militaires conjoints en réponse aux mesures prises par la Russie pour rassembler des troupes près de la frontière ukrainienne ». C’est un appel le plus direct possible au déploiement des forces aériennes et terrestres de l’OTAN contre la Russie.

L’envoyé de l’OTAN était d’accord. Vinnikov, toujours selon une source d’information ukrainienne, « a exprimé ses condoléances pour les pertes de l’Ukraine ces dernières semaines dans la lutte contre l’agression russe dans le Donbass », et a souligné que les évaluations du gouvernement ukrainien des combats dans l’est du pays « seront transmises à la Siège de l’Alliance à Bruxelles. »

Les efforts du genre détaillé ci-dessus indiquent une intention claire d’impliquer les États-Unis et l’OTAN dans la confrontation croissante de l’Ukraine, non seulement avec les territoires insurgés du Donbass, mais également avec la Russie. Cela peut annoncer un affrontement direct entre l’OTAN et la Russie, tel que le monde n’a jamais vu.

Rick Rozoff est un éditeur du site Antiwar.com. Il est engagé dans le travail anti-guerre et anti-interventionniste à divers titres depuis quarante ans. Il est le directeur de Stop NATO. Cet article est apparu à l’origine dans Anti-Bellum.

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