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Le Myanmar s’est une fois de plus vu proposer un faux choix. La junte militaire du pays a organisé des élections qui, selon elle, marquent le retour à la stabilité et à la réconciliation nationale. Les résultats électoraux publiés jusqu’à présent montrent que le Parti de la solidarité et du développement de l’Union (USDP), soutenu par l’armée, est en passe de remporter une victoire écrasante après la troisième et dernière phase du scrutin [1]. Le taux de participation a été plus faible que lors des élections précédentes : cela s’est notamment traduit par la faible participation des Birmans expatriés au vote anticipé, malgré les informations faisant état de tactiques d’intimidation dans des pays comme la Corée du Sud.
À l’intérieur du Myanmar, la résistance a pris des formes plus discrètes. Les rues étaient désertes après une grève silencieuse qui coïncidait avec la Journée internationale des droits de l’homme, le 10 décembre, une action destinée à délégitimer le processus électoral qui a débuté à la fin du mois. Cet acte de protestation reflétait plus fidèlement les sentiments de la population que n’importe quel scrutin.
Malgré les affirmations de la junte selon lesquelles les élections marquent une étape vers la transition démocratique à la suite du coup d’État de février 2021 [2], les dirigeants précédemment élus du pays – le président Win Myint et la Conseillère d’État Aung San Suu Kyi [3], tous deux membres de la Ligue nationale pour la démocratie (LND) – restent emprisonnés. Les principaux partis politiques, notamment la LND, le Parti national arakanais et la Ligue nationale pour la démocratie des nationalités shan, ont été dissous ou interdits, ou ont refusé de participer à un processus électoral entaché d’irrégularités.
L’histoire a montré que l’armée birmane, qui a exercé le pouvoir pendant une grande partie de l’histoire du pays depuis son indépendance en 1948, n’organise des élections que lorsqu’elle s’attend à gagner – et les annule lorsqu’elle ne le peut pas. En 1990, après le soulèvement de 1988 contre le régime militaire [4], puis à nouveau en 2012, 2015 et 2020, les électeurs ont soutenu la LND et le régime civil, même lorsque Aung San Suu Kyi était assignée à résidence. À chaque fois, l’armée a soit annulé les résultats, soit invoqué une fraude électorale, soit tenté d’affaiblir l’autorité civile. Le coup d’État de 2021, qui a suivi les élections de 2020, a confirmé que l’armée ne tolère les élections que lorsqu’elles servent ses propres intérêts [5]. Plutôt que de tenir compte de la volonté du peuple, la junte a intimidé la population et réduit au silence les dissidents lors de ces dernières élections.
Mon organisation, l’Association d’aide aux prisonniers politiques (AAPP) [6], a recensé les arrestations effectuées en vertu d’une nouvelle loi sur la « protection des élections » adoptée en juillet 2025, qui criminalise pratiquement toute opposition aux élections. À ce jour, selon nos estimations, plus de 100 personnes ont été arrêtées ; l’armée a récemment déclaré que 404 personnes avaient été placées en détention en vertu de cette loi. Parmi elles figure Htet Myat Aung, un dirigeant étudiant de premier plan qui s’est prononcé contre les élections lors d’une manifestation éclair et qui, selon certaines informations, aurait été victime de « violences physiques graves » pendant sa détention. Aucune nouvelle n’a été donnée sur le sort de cet homme depuis son arrestation.
J’ai déjà été témoin de ce type de répression. En mars 1990, deux mois avant les élections de cette année-là, j’ai été arrêté en raison de mon engagement politique. Lors de mon interrogatoire, les agents des services de renseignement militaires m’ont dit qu’une élection allait avoir lieu et que le pouvoir serait ensuite transféré démocratiquement au vainqueur. Lorsque la LND a remporté les élections, cette promesse n’a pas été tenue. Au contraire, de nombreux parlementaires élus et étudiants qui réclamaient un transfert démocratique du pouvoir ont été arrêtés, torturés et emprisonnés avec moi. J’ai ensuite été privé de mon droit de vote pendant de nombreuses années en raison de mon emprisonnement, de mon exil, de mon inscription sur une liste noire et de la révocation de ma citoyenneté, qui ne m’a été restituée qu’en décembre 2020, juste après les élections de novembre de cette année-là. À la suite du coup d’État de 2021, j’ai fui le Myanmar pour éviter d’être à nouveau arrêté. En avril de la même année, l’armée a décrété que l’AAPP était une association illégale.
Les arrestations effectuées en vertu de la loi sur la protection des élections au Myanmar s’inscrivent dans un contexte plus large de détentions arbitraires qui ciblent les opposants au régime militaire. Au 19 décembre 2025, plus de 30 000 personnes avaient été arrêtées depuis le coup d’État, et plus de 22 000 étaient toujours en détention [7]. Bon nombre des personnes arrêtées sont classées comme « prisonniers politiques », un groupe hétérogène qui comprend non seulement des étudiants protestataires et des militants des droits humains, mais aussi des célébrités, des médecins, des avocats, des agriculteurs en conflit pour des revendications foncières et des citoyens ordinaires dont les opinions ne sont pas conformes à celles de l’armée. C’est cette réalité, et non les élections mises en scène, qui révèle la réalité politique du Myanmar aujourd’hui. Cette réalité est celle d’une répression brutale, et non d’une transition démocratique.
Lois répressives et tribunaux spéciaux
Depuis le coup d’État de 2021, l’armée a promulgué ou modifié des lois qui restreignent sévèrement les libertés fondamentales, notamment les droits d’association, de réunion et d’expression, permettant l’arrestation des militants pro-démocratie et de leurs familles. Une fois détenus, ils sont soumis à une répression et à des violences supplémentaires au sein du système pénitentiaire, les personnes désignées comme prisonniers politiques étant souvent soumises à des traitements particulièrement sévères, apparemment dans le but de décourager toute dissidence.
Les dispositions du code pénal du Myanmar ont également été élargies, de sorte que le fait de gêner les membres des forces de défense dans leur mission de « maintien de la stabilité » ou les fonctionnaires dans l’exercice de leurs fonctions est désormais considéré comme un délit passible d’une peine pouvant aller jusqu’à 20 ans de prison. Ces délits sont définis de manière très large afin de permettre l’arrestation des militants qui s’opposent à la junte ou aux personnes qui lui sont associées, y compris par le biais de manifestations pacifiques.
Une loi antiterroriste de 2014 a été modifiée après le coup d’État afin de criminaliser la « propagande » en faveur de groupes présumés terroristes, et plus de 7 300 personnes ont été arrêtées en vertu de cette loi entre février 2021 et décembre 2024 seulement. Parmi les personnes détenues figurent des étudiant·e·s qui suivaient des cours proposés par l’administration parallèle en exil du Myanmar, le Gouvernement d’unité nationale (GUN) [8], ainsi que des journalistes et des défenseur·e·s des droits humains. On y trouve également des personnes arrêtées pour leurs publications sur les réseaux sociaux, comme Su May Aung, 22 ans, étudiante en chimie à Magway, qui a été arrêtée pour ses publications Facebook qui exprimaient son soutien aux groupes armés luttant contre la junte. La loi antiterroriste autorise également la surveillance militaire aveugle et la saisie d’actifs, exposant les militants et les civils à des mesures punitives supplémentaires. Par ailleurs, la loi sur les associations illégales, héritée de l’époque coloniale britannique, a été utilisée pour arrêter des centaines d’autres activistes, notamment des membres de l’AAPP et des partis politiques d’opposition, ainsi que des journalistes et des membres de groupes armés opposés à la junte. En plus de toutes ces dispositions, d’autres lois régissant les télécommunications, l’édition, les médias et la radiodiffusion restreignent efficacement la liberté d’expression et la liberté de la presse.
Après 2021, la junte a mis en place des tribunaux spéciaux pour juger les personnes détenues, dont certains fonctionnent à l’intérieur des prisons, les membres de la famille et le public étant souvent exclus des procédures. Les prisonniers politiques se voient souvent refuser la possibilité de parler ou de rencontrer leur avocat en privé, tandis que les avocats eux-mêmes sont souvent interrogés, menacés et, parfois, arrêtés pour avoir tenté d’assurer une représentation juridique. L’AAPP a documenté la manière dont les normes juridiques sont systématiquement ignorées dans ces affaires judiciaires.
Torture et conditions de détention
Une fois en détention, les prisonniers politiques sont généralement exposés à des tortures physiques et mentales par les Sit Tat [9], ou forces de police. Les techniques utilisées vont des décharges électriques au refus de leur donner de l’eau, de nombreux prisonniers étant contraints de boire dans les toilettes. Les prisonniers politiques font également état de violences sexuelles pendant les interrogatoires, ainsi que de menaces de violences sexuelles contre les membres de leur famille. De nombreux militants racontent avoir été contraints de signer de faux aveux, admettant par exemple leur implication dans des explosions attribuées à des groupes armés opposés à la junte. Il existe également des rapports documentés selon lesquels des détenus politiques sont utilisés par la junte comme boucliers humains sur les lignes de front de la guerre civile qui sévit actuellement au Myanmar. Un exemple tragique est celui de Salai Tui Dim, 55 ans, journaliste et militant des droits humains renommé de l’ethnie Chin [10], qui faisait partie des dix civils enlevés par la junte et utilisés de force comme guides avant d’être tués en janvier 2022.
Les prisonniers politiques sont souvent victimes d’extorsion de la part des agents du système pénitentiaire, leurs familles devant parfois payer jusqu’à 10 000 MMK (environ 4 EUR) pour une bouteille d’eau.
Il arrive que les prisonniers soient transférés vers des établissements pénitentiaires éloignés, souvent sans que leurs familles en soient informées, et que les nouveaux détenus soient soumis à de violents passages à tabac à leur arrivée.
Les prisonniers reçoivent souvent des soins médicaux inadéquats, même après avoir été torturés. Certains racontent que les visites à l’hôpital de la prison ne sont autorisées que pour les blessures ou les maladies potentiellement mortelles. C’est particulièrement le cas pour les prisonniers politiques. Un ancien détenu de la prison de Daik-U, près de la ville de Bago, dans le centre-sud du pays, a déclaré à l’AAPP que les personnes détenues pour des infractions pénales recevaient souvent des soins médicaux beaucoup plus rapidement que les détenus politiques. Les détenues signalent un manque de médecins femmes dans les prisons, et des témoins oculaires rapportent que des femmes ont perdu leurs nouveau-nés après s’être vu refuser l’accès à des soins médicaux appropriés en temps opportun. Depuis le coup d’État de février 2021, le nombre de décès de détenu·e·s dus à l’absence de soins médicaux a fortement grimpé.
Ces abus sont aggravés par la surpopulation, les conditions sanitaires déplorables ainsi que l’eau et la nourriture insuffisamment cuites, impropres à la consommation ou contaminées, conditions auxquelles les prisonniers sont régulièrement soumis dans tout le Myanmar.
Amnisties illusoires et répression continue
Les prisonniers politiques font rarement partie des personnes libérées par la junte dans le cadre de ses mesures d’amnistie massive. Selon les données de l’AAPP, sur les 100 000 prisonniers libérés depuis 2021, seuls environ 6 000 étaient des prisonniers politiques, et certains d’entre eux ont été arrêtés à nouveau après leur libération, parfois dès leur sortie de prison. En dépit de cette réalité, la junte n’hésite pas à utiliser la libération de prisonniers politiques pour tenter de se légitimer. En novembre 2025, par exemple, elle a annoncé la grâce de plus de 3 000 prisonniers politiques et l’abandon des poursuites contre 5 500 autres afin de leur permettre de voter.
Si ces libérations peuvent sembler positives, les recherches de l’AAPP montrent que la répression des prisonniers politiques ne s’arrête pas aux portes de la prison. Même après leur libération, les anciens prisonniers politiques sont victimes d’ostracisme au sein de leurs communautés locales, de difficultés économiques et d’une surveillance constante. Les membres de leur famille sont également souvent victimes de harcèlement, ce qui les oblige parfois à déménager et empêche les détenus libérés de contacter leurs proches. La menace d’une nouvelle arrestation reste réelle et constante, ce qui pousse souvent les prisonniers politiques à fuir vers d’autres pays, où ils risquent de continuer à vivre dans la précarité, en particulier s’ils ne disposent pas de documents légaux.
La violence inhérente au système pénitentiaire birman est délibérée et flagrante. Elle constitue l’un des moyens utilisés par le régime de la junte pour réprimer la dissidence et exercer son contrôle. Pourtant, les citoyens birmans, y compris les anciens prisonniers politiques, continuent de résister.
Un membre de la LND de la région d’Ayeyarwady, qui a été arrêté à trois reprises – dont une fois alors qu’il n’avait pas quitté son domicile depuis un mois et demi en raison d’une surveillance constante –, a affirmé avec détermination qu’il poursuivrait son activisme après sa libération, en distribuant des tracts lors de grèves silencieuses. Le 3 décembre 2025, Tayzar San, un médecin qui a mené des manifestations après le coup d’État de 2021, a dirigé une manifestation dans un bazar de Mandalay aux côtés de deux autres leaders de la contestation, Ko Nan Lin et Ko Khant Wai Phyo. Les manifestants ont appelé à la libération de tous les prisonniers politiques, à l’abolition de la conscription obligatoire et à la participation de la population à la grève silencieuse du 10 décembre. La junte a rapidement inculpé les trois hommes en vertu de la loi sur la protection des élections.
Au-delà des prisons : une violence généralisée
Le règne de la terreur imposé par la junte ne se limite pas aux prisons. Depuis le coup d’État de 2021, le Myanmar subit l’une des campagnes de violence militaire les plus impitoyables au monde, alors que la junte combat les groupes armés anti-junte. Cela inclut le recours à des frappes aériennes sur des zones civiles. Plus de 2 millions de personnes ont été déplacées. Des villages, des marchés, des écoles, des cliniques et des édifices religieux ont été réduits en cendres. Des jeunes, notamment issus de la communauté persécutée des Rohingyas [11], sont contraints de combattre dans l’armée contre leur gré.
Les dernières élections n’apportent aucune solution à ces formes de violence, malgré les grandes déclarations de la junte selon lesquelles elles représentent une voie vers la réconciliation. Un régime qui commet des crimes contre l’humanité ne peut gagner la confiance du public, et le Myanmar ne peut pas non plus atteindre la stabilité politique sous l’égide de la même junte militaire qui a créé la crise actuelle.
Si le régime militaire du Myanmar prenait le changement au sérieux, il libérerait Win Myint, Aung San Suu Kyi et tous les dirigeants politiques détenus, ainsi que tous les autres prisonniers politiques. Il restaurerait les libertés politiques, accepterait les résultats des élections de 2020 et permettrait une véritable compétition démocratique à travers un futur processus électoral. Il a choisi de ne pas le faire, malgré le fait que les citoyens birmans aient exprimé à maintes reprises leur désir d’un régime civil lors de chaque élection à laquelle ils ont pu participer librement. Malgré une répression soutenue, la résistance au régime militaire se poursuit dans tout le pays, les communautés s’organisant, recensent les abus et réclament leur droit à un gouvernement librement élu.
Bo Kyi est un militant birman des droits humains et ancien prisonnier politique. Arrêté en 1990 pour sa participation au soulèvement de 1988, il a passé plus de sept ans en prison où il a subi tortures et mauvais traitements. Après sa libération, il a cofondé en 2000 l’Association d’aide aux prisonniers politiques (AAPP), dont il est actuellement le secrétaire général adjoint. L’AAPP documente les arrestations et les conditions de détention au Myanmar et milite pour la libération de tous les prisonniers politiques.
Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l’aide de DeepL Pro
Notes
[1] Sur le déroulement des élections et l’atmosphère de peur qui les a accompagnées, voir Sebastian Strangio, « La peur et le dégoût accompagnent la tenue d’élections non libres en Birmanie », Europe Solidaire Sans Frontières, janvier 2026. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77740
[2] Le 1er février 2021, l’armée birmane (Tatmadaw) a renversé le gouvernement civil élu, arrêtant la dirigeante Aung San Suu Kyi et le président Win Myint. Ce coup d’État a mis fin à une décennie de transition démocratique progressive. Voir Pierre Rousset, « Deux ans après le putsch militaire, la guerre oubliée de Birmanie », Europe Solidaire Sans Frontières, février 2023. Disponible à : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article65716
[3] Aung San Suu Kyi, lauréate du prix Nobel de la paix 1991, est la fille du héros de l’indépendance birmane Aung San. Elle a passé près de quinze ans en résidence surveillée sous les régimes militaires précédents avant de diriger le gouvernement civil de 2016 à 2021.
[4] Le soulèvement du 8 août 1988 (« 8888 ») fut une vaste révolte populaire contre la dictature militaire du général Ne Win. La répression sanglante fit plusieurs milliers de morts et conduisit à l’emprisonnement de nombreux militants, dont l’auteur de cet article.
[5] Voir « La fin de la transition démocratique en Birmanie », Europe Solidaire Sans Frontières, février 2021. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article56753
[6] L’AAPP est une organisation de défense des droits humains fondée en 2000 par d’anciens prisonniers politiques en exil à la frontière thaïlandaise. Elle documente les arrestations, les conditions de détention et milite pour la libération des prisonniers politiques au Myanmar.
[7] Voir AAPP, « Myanmar : Behind Bars, Beyond Surrender », Europe Solidaire Sans Frontières, février 2025. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75095
[8] Le Gouvernement d’unité nationale (GUN), formé en avril 2021 par des parlementaires élus ayant échappé à l’arrestation, constitue le gouvernement en exil du Myanmar. Il coordonne la résistance civile et armée contre la junte et est reconnu par de nombreux pays comme le représentant légitime du peuple birman.
[9] Sit Tat est le terme birman désignant les forces armées du Myanmar, également connues sous le nom de Tatmadaw.
[10] Les Chin constituent l’un des nombreux groupes ethniques minoritaires du Myanmar, vivant principalement dans l’État Chin, à la frontière occidentale avec l’Inde.
[11] Les Rohingyas sont une minorité musulmane de l’État d’Arakan (Rakhine), victimes de persécutions systématiques et privés de citoyenneté depuis 1982. En 2017, une campagne de nettoyage ethnique menée par l’armée a contraint plus de 700 000 Rohingyas à fuir vers le Bangladesh.
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