Édition du 20 octobre 2020

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Afrique

Mali : quelle transition ?

A l’issue de la concertation organisée par la junte, un plan de transition a été dévoilé samedi soir. Certains participants déplorent une consultation « semi-dirigée » et le flou entretenu sur la qualité civile ou militaire du futur président de la transition.

Tiré de Europe solidaire sans frontière.

Objet de tous les espoirs et toutes les craintes depuis le renversement du président Ibrahim Boubacar Keïta, le 18 août, la transition a enfin pris forme ce samedi après-midi au centre international de conférences de Bamako. Elle n’a pas encore de visage, mais elle a désormais un corps. A l’issue de trois « journées de concertation nationale », une feuille de route, pour indiquer les « axes prioritaires », et une charte, pour définir l’architecture institutionnelle du pays en attendant des élections générales, ont été proclamées.

D’après ces documents, l’organe législatif sera le Conseil national de la transition, une assemblée de 121 membres issus des rangs de l’armée, des mouvements d’opposition, des partis politiques et de la société civile. L’exécutif aura un seul homme à sa tête, le président de la transition, « un civil ou un militaire » – ce point crucial n’a pas été tranché – de « 35 ans au moins et 70 ans au plus », assisté d’un vice-président répondant aux mêmes conditions. Il nommera un Premier ministre et un gouvernement de 25 personnes au maximum. Aucune de ces personnalités ne pourra être candidate aux élections présidentielle et législatives qui marqueront la fin de la période de transition, dont la durée a été fixée à dix-huit mois, et non douze comme l’exige la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao).

Pouvoir de nomination

Les colonels qui ont mené le coup d’Etat contre « IBK » ont clairement choisi de garder la main. C’est bien le Conseil national pour le salut du peuple – le nom officiel de la junte – qui « met en place le collège de désignation » du président de la transition, selon la charte. Lui aussi qui fixe « la clé de répartition entre les composantes du Conseil national de la transition ». Les putschistes se voient donc attribuer le pouvoir de nomination des acteurs majeurs de la transition.

Etait-ce la volonté des 500 participants, répartis en cinq groupes de travail, convoqués aux journées de concertation ? « Les comptes rendus et la synthèse des débats n’ont pas été fidèles, grogne Eric Mody Koïta, membre du M5-RFP, le mouvement de contestation populaire qui a fait vaciller le pouvoir cet été. Les cinq groupes ont demandé un président civil, mais la proposition a été écartée. » Quelques marches plus haut dans les escaliers du palais, le colonel Aliou Bagayoko, organisateur des débats, balaie ces soupçons en souriant : « Nous sommes à 90% d’accord, affirme-t-il. Il y avait quelques points de divergence. Quand c’était du 50-50, comme sur la qualité civile ou militaire du président, on a laissé les options ouvertes. »

La synthèse des discussions, étape clé du processus, a été confiée à un conseil scientifique, composé d’experts… eux aussi désignés par la junte. « Forcément, le débat était biaisé à certains égards. La question de la justice et de respect des droits humains a été ignorée en dépit de la quasi unanimité des groupes, déplore Drissa Traoré, coordinateur national de l’Association malienne des droits de l’homme. Nous avons aussi proposé que le quota de répartition des membres du Conseil national soit fixé dans le texte. Cela faisait consensus mais cela n’a pas été retenu. »

Les documents de référence de la transition ont été « acclamés » en séance plénière, selon l’un des experts du comité scientifique. Mais ils n’ont pas été sanctionnés par un vote. « Les débats ont été semi-directifs. La majorité des participants voulaient un civil à la tête de la transition, insiste Sékou Oumar Coulibaly, du Cercle de réflexion et d’action pour la bonne gouvernance. Tout n’est pas décidé, il va y avoir des négociations, on doit encore rester vigilants. »

Tenue de camouflage

Samedi soir, les portes de la salle de conférences se sont lentement refermées au moment d’accueillir la cérémonie de clôture. Le chef de la junte, le jeune colonel Assimi Goïta, en tenue de camouflage des forces spéciales comme à son habitude, grimpe sur l’estrade en courant pour présider la séance. Face à lui, le premier rang est occupé par des officiers. Les civils sont assis derrière, dans les fauteuils rouges. Collés aux murs, répartis dans les travées, plus d’une centaine de soldats entourent l’assemblée. A l’image de cette transition très strictement encadrée.

Prononcé à toute vitesse, le discours d’Assimi Goïta est salué par un tonnerre d’applaudissements et de vivats. Mais dans le fond de l’amphithéâtre, le chef de village de Kolokani, 67 ans, invité au titre de représentant des autorités traditionnelles, est resté songeur. « J’ai connu vingt-trois ans de régime militaire, moi, tout ça m’inquiète, ils ont oublié. Où sont les régions de l’intérieur, dans cette histoire ? Il y a la guerre chez nous et à Bamako, ils se battent pour partager le gâteau. Les militaires devraient être au front. Et les civils agir pour le Mali plutôt que de se proclamer patriotes. »

Célian Macé

Journaliste pour le quotidien Libération (France).

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