Traduction et mise en forme écrite : Alexandra Cyr
Un article intitulé « The Spill, the Scandal and the President », est publié dans le dernier numéro de Rolling Stone. Son auteur, Tom Dickinson, est correspondant politique du magazine. Il écrit : « Si Georges W. Bush a pavé la voie à ce déversement, c’est l’administration actuelle qui a donné le feu vert pour que BP procède ». L’article examine comment le secrétaire à l’intérieur, Ken Salazar a laissé en place les procédures favorables aux pétrolières installées par l’administration Bush et en fin de compte laisser faire BP, une compagnie qui a le pire dossier en matière de sécurité, et des meurtres à son actif.
DN, AmyGoodman : Tom Dickinson, soyez le bienvenu à notre émission. Qu’est-ce qui vous a le plus étonné dans cette enquête ?
T.D. : Bonne question. Il y a eu toutes sortes de surprises dans ce travail. Ce sont, je crois bien, les faits comme tels qui ont été surprenant. J’ai écrit, dans le passé, un article plutôt naïf à propos de Ken Salazar quand il a été assigné à son poste et qu’il est apparu avec son grand chapeau blanc, sa petite cravate en cordon et qu’il a déclaré qu’il était le nouveau shérif en ville. J’ai discuté personnellement avec lui de son intention de nettoyer le MMS [1]. De fait, une des premières choses qu’il a faite en entrant en service, fut d’aller rencontrer le personnel de l’agence et de leur donner un avertissement : « Écoutez- moi bien, ces comportements qui ont eu cour depuis des années vont maintenant cesser ». Il m’a personnellement assuré qu’il ne s’agissait pas seulement de l’aspect éthique des manières de faire qu’il visait mais, d’un changement en profondeur et complet des pratiques et des règles.
Mais il a changé. Je pense que le plus surprenant fut qu’au cours de sa première année de gestion, Ken Salazar a ouvert une surface record du golfe du Mexique au forage. Donc, en même temps qu’il retirait les droits de forage dans les parcs nationaux et ailleurs au sol, qu’il revenait sur les droits d’extraction dans les roches schisteuses, il poussait à fond les droits de forage en mer sans pour autant avoir fait modifié le MMS pour qu’il soit autre chose qu’un magasin de bonbons pour les pétrolières.
DN, J.G. : Mais, Tom Dickinson, vous soulignez aussi qu’il n’y aurait pas dû y avoir de surprise là. Ken Salazar, lorsqu’il était sénateur, encourageait l’exploration et l’exploitation pétrolière en mer. Qu’en est-il ?
T.D. Oui en effet. En 2006, il a été le promoteur d’un projet de loi qui a ouvert huit millions d’âcres à l’industrie et il a fait pression sur le président Bush pour qu’il permette aux compagnies de régler leurs baux de manière accélérée. Quelqu’un m’a expliqué qu’il y a, d’une certaine façon, deux Ken Salazar : un sur terre et un autre en mer. D’évidence, il a une propension pour l’exploitation en mer. Je ne peux mesurer exactement ce qui suit, mais je pense qu’en tant que Westerner, il est plus sensible aux dommages que le développement de cette industrie peut faire aux paysages de l’ouest, et ma foi, il a déplacé le problème loin de son cher coin de pays.
DN, A.G. : Revenons au point de départ de votre article : le 27 mai, un mois après le début du déversement lorsque le président fait un discours depuis l’aile est de la Maison blanche. Retracez-nous, à partir de là la marche des implications et responsabilités.
T. D. Donc le président se lève et déclare : « Nous prenons charge. Il n’y a plus personnes d’autre sur qui rejeter les responsabilités ». C’est essentiellement ce qu’il a dit. Il a aussi pris acte que les réformes au MMS n’avaient pas été menées avec assez de diligence et qu’il en assumait la responsabilité. Et il a aussi déclaré : « Ma faute a été de prendre la parole des pétrolières à l’effet qu’elles savaient ce qu’elles faisaient et qu’elles avaient un plan pour venir à bout du pire scénario ».
Comme nous le démontre la réalité, c’était la dernière chose à faire. Mais, le MMS est responsable de l’examen des pires scénarios et des plans de nettoyage des dégâts des pétrolières.
Et, pour ce qui est de BP qui parle de tout nettoyer, jusqu’au moindre mollusque…ils ont un plan qui concerne un déversement de 250,000 barils par jour, soit un Exxon Valdez [2] par jour. Ils proclament pouvoir réussir un tel nettoyage ; mais c’est ridicule, complètement risible. Et en plus, on découvre qu’il n’y a pas de supervision de ce plan de la part du gouvernement.
Et, maintenant, Ms Obama et Salazar prennent toute la responsabilité. Ils s’en vont les yeux grands ouverts et proclament : « Nous savons qu’il y a un problème là ». En fait, il y a un moment qu’ils ont quelque chose à voir avec cette responsabilité. Avant même que M. Obama soit assermenté, il a déclaré : « Voici mon grand ami Ken Salazar. Il va s’assurer que le ministère de l’Intérieur soit plus qu’un service aux compagnies et aux intérêts particuliers ». Et Ken Salazar a mis son grand chapeau blanc et déclaré qu’il était le shérif qui arrivait en ville ! Qu’il allait débusquer la criminalité interne liée au pétrole : le personnel qui avait des liens avec celui des pétrolières, avec ses dirigeants et les éliminer. Le degré de corruption est tel dans cette agence qu’on ne peut pas la surestimer.
En fait, Ken Salazar, avec son chef de cabinet, ancien ‘attorney general’ du Colorado, a travaillé sur la criminalité jusqu’à un certain point mais le ‘nettoyage’ n’a pas été à la hauteur.
Ils ont laissé en place de hauts dirigeants imbibés de la culture du développement par le pétrole. Alors, quand il annonçait les réformes au MMS, dans le bureau de l’agence en Alaska, un gâteau a été servi sur lequel on pouvait lire : « Drill Baby, Drill ! ». La pourriture de ce service dépasse de beaucoup les seuls problèmes de criminalité ; les dirigeants n’y sont promus que dans la mesure où ils abandonnent toute référence scientifique et s’arrangent pour faciliter les émissions de droits. Donc, c’est là leur culture. Mais le ménage devait être fait. Au lieu, ils ont donné une poussée sans précédent aux forages en mer.
Il faut quand même dire, au bénéfice de Ken Salazar, qu’il s’est débarrassé de toutes les ouvertures aux forages que l’administration Bush avait émises pour toutes les côtes. Les compagnies ont crû rêver pendant un moment. Mais c’étaient des décisions de dernières minutes qui n’étaient pas appelées à être exécutées. (…) Il faut donc donner crédit à Ken Salazar qui les a éliminées mais en coupant la poire en deux selon des paramètres politiques : des autorisations pour les États démocrates et aucune pour les républicains soit les côtes du Pacifique, celles de l’Atlantique au nord du New-Jersey.
Alors, avec le président, il est apparu sur une base de l’aviation, devant un F-18 et un drapeau américain démesuré, dans une mise en scène ressemblant au fameux « Mission Accomplish » et ils ont déclaré : « Nous travaillons sur cette situation (les ouvertures de droits de forages) depuis un an maintenant. Ce n’est pas facile, mais nous sommes prêts à procéder ». Et Salazar ajoute : « Nos projections fonctionnent. Et le MMS est capable de gérer ça ». Quelques jours plus tard, le président de son propre chef, déclare que les plateformes sont sécuritaires. Donc, ils ont assumé tout ça juste avant l’accident et sans avoir procédé aux reformes fondamentales absolument nécessaires. En fait ils ont laissé en place les règles établies par l’administration Bush. Ce sont des règles compliquées mais, par lesquelles les compagnies, se procurent une étude environnementale de la région, une des surfaces visées par les baux d’exploitation et une pour chaque projet. Elles se munissent ensuite d’un bon de renonciation, une sorte de permis d’éviter les obligations d’examen des contingences environnementales. Donc BP a bénéficié de ces procédures. Les permis de forage étaient émis selon ces règles. Les deux premiers niveaux ont été révisés par le MMS et M. Salazar a déclaré : « Nous avons révisé le premier et le deuxième niveau. Inutile de revoir le troisième puisque les deux autres l’ont été ». Mais les deux premières révisions n’étaient que de la cochonnerie. Elles n’étaient pas réalistes. Elles tenaient les possibilités d’explosion pour peu probables avec peu de risques. Je peux toujours comprendre que ce soit peu probable mais peu risqué, c’est absurde.
DN A.G., (…) Juan Gonzalez, dans votre chronique dans le New-York Daily News de ce matin, vous avez des informations très intéressantes….
DN J.G., Oui et je voudrais les résumer ici pour que Tom Dickinson puisse y réagir. Je fais état d’une étude de Walter Hang, de la compagnie Toxic Targeting qui a son siège dans le nord de l’État de New-York. Cette firme se spécialise dans le dénombrement des traces de rejets de pétrole à travers le pays, des rejets dangereux. Or, au cours des dernières dix années, ils ont été capables de débusquer dans les bases de données du gouvernement, des notations pour littéralement des milliers de rejets et déversements dans le golfe du Mexique. Le nombre de déversements dangereux s’est notoirement accru au cours des années Bush. Je crois qu’il y a eu environ 330 déversements dans le golfe depuis 1964 ; la moitié au cours des dix dernières années soit les années de la présidence de M. G.W. Bush et les premières du président Obama. BP est la compagnie qui a rapporté la majorité de ces déversements au cours de cette période, soit vingt-trois.
Ces chiffres font état de toutes sortes de circonstances pour ces déversements. Comme, ceux provoqués par des avaries à des plateformes lors du passage d’ouragans, des puits dont on a perdu le contrôle, des bris de tuyaux de remontée du pétrole qui se brisent, des bateaux qui ont sombré ou qui sont entrés en collision avec des plateformes et qui ont sombré ensuite, etc. Le plus étonnant c’est ce rapport du MMS qui signale que suite à l’ouragan Ike en 2008, une compagnie avait avisé qu’elle avait perdu trace d’une de ses plateformes qui avait été détachée par l’ouragan. La dérive a duré cinq mois. Elle a été retrouvée en mars 2009 parce qu’un bateau est entré en collision avec elle. Elle était largement submergée.
Tous ces chiffres et leur progression auraient dû sonner la cloche au gouvernement et les alarmer sur la survenue probable d’un désastre majeur.
(Tom Dickinson), vous avez aussi répertorié d’autres incidents graves dans lesquels BP a été impliquée. Pouvez-vous nous en dire plus ?
T.D., Oui, pour ce qui est de l’augmentation des accidents : NOAA [3] a constaté en révisant la version simplifiée des règlements pour l’ouverture des permis de forage en mer de l’administration Bush par celle du président Obama, que les données utilisées étaient antérieures aux ouragans Katrina et Rita. Donc ils sous-estimaient largement le nombre de déversements en évaluant les risques et ils sous-estimaient également le risque global d’un grand déversement.
Par rapport à ce que vous dites de BP : cette compagnie a un comportement de criminel multi récidiviste. Elle a été reconnue coupable en 1999 je crois, pour s’être intentionnellement débarrassé de pétrole ou de sous produits du pétrole en pleine nature en Alaska. Elle l’a aussi été en 2005 lors du désastre qu’a constitué l’explosion d’une de ses raffineries qui a provoqué la mort de quinze travailleurs et cents soixante-dix blessés graves. Il a été reconnu que BP avait diminué significativement les mesures sécuritaires et retiré des moyens liés à la sécurité dans un effort de réduction de ses coûts.
BP devait être le maitre d’œuvre lors du déversement de l’Exxon Valdez en 1990. Elle était à la tête du consortium chargé des activités nécessaires dans cette situation. La décision avait été prise très tôt après l’accident parce qu’Exxon n’avait pas les équipements requis pour la tâche. Très vite Exxon s’est rendu compte que BP n’était un bon partenaire et l’a remerciée.
BP a été responsable de ce qui était jusqu’ici le pire déversement après l’Exxon Valdez, soit celui de la baie de Prudhoe. Un de ses oléoducs brisé par la rouille a laissé couler le pétrole. Il n’avait tout simplement pas été entretenu correctement. Encore une fois pour restreindre les coûts.
BP est caractérisée par une histoire criminelle inimaginable : elle tourne les coins ronds, elle met constamment à risque la vie et la sécurité de ses travailleurs et finalement il y a des morts. En plus, elle fait des torts incalculables à notre environnement et au bien-être collectif de la nation.
Et c’est à cette sorte de criminel qu’on donne la charge de tenter d’arrêter le désastre ! Je ne comprends pas ! Je ne comprends tout simplement pas !
DN A.G., Tom Dickinson vous soulignez dans votre article que ce puits qui a explosé dans le golfe du Mexique est un des plus riches de la zone. Parlez-nous un peu de cela.
T.D. C’est que j’ai eu une conversation avec un de ces grands patrons de l’industrie récemment et il semblait dire qu’en comparaison, ce puits était plus productif que les autres. Il faisait une sorte de révision des capacités et il n’y avait qu’un petit nombre de puits très productifs dans cette zone. Il semble que BP avait mis la main sur le pactole mais, ils ont tout bousillé. Et maintenant nous sommes pris avec une sale bombe qui se déverse dans ces eaux et nous n’avons aucune indication que l’écoulement cessera avant tard en août, peut-être en septembre ou octobre. Personne ne semble être capable de donner une idée juste du moment où les puits de dérivation qui sont en forage en ce moment seront prêts. En plus, personne ne semble savoir s’ils vont jouer leur rôle au premier ou au deuxième essai. Je pense que quand ils ont tenté cette manœuvre dans la mer du Timor de l’Est il a fallu un dizaine d’essais pour arriver à quelque chose. Et ils n’étaient pas en mer profonde. Donc, le problème n’est pas prêt de se régler.
ND, A.G., Tom Dickinson, merci beaucoup d’avoir été avec nous aujourd’hui.
ADDENDA : Dans son adresse à la nation du 15 juin courant, le président Obama a traité spécifiquement des graves lacunes et de la corruption qui affecte le MMS. Il a reconnu que les réformes qui y ont eu court n’ont pas été suffisantes et s’est engagé à ce que l’exercice soit repris et approfondi. Il a nommé à cet effet un nouveau responsable. Voici une traduction de cette partie de son discours.
Président Obama : (…) Nous avons déjà commencé à agir dans le service chargé de réguler les forages et d’émettre les permis, le MMS. Depuis des dizaines d’années, cette agence est devenue le porte étendard d’une philosophie erronée hostile à toute régulation et qui affirme que les entreprises devraient établir les règles elles même et s’auto discipliner.
Des membres de l’industrie pétrolière ont été chargés de la supervision, dans cette agence. Les pétrolières ont inondé les responsables de cadeaux et de faveurs. Dans les faits, elles ont pris en charge leurs propres inspections et élaboré leurs propres règlements.
Quand Ken Salazar a été nommé secrétaire à l’intérieur, une de ses premières tâches a été de se débarrasser du pire de la corruption qui affectait le MMS. Mais, nous sommes obligés de constater maintenant, que le problème était bien plus profond que ce qu’il n’y paraissait. Et les réformes ne se sont pas faites à la vitesse nécessaire. Donc, M. Salazar et moi introduisons des forces nouvelles pour terminer cette tâche. M. Michael Bromwich, ancien procureur fédéral déterminé et inspecteur général, y est affecté. Il devra, au cours des prochains mois, faire de cette agence une véritable agence de surveillance de l’industrie pétrolière, non plus son partenaire. (…)
Note introduite et traduction de l’extrait : A. Cyr










