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Mégafeux en Russie : « Un paradis part en fumée »

Délaissé par Moscou, le peuple iakoute en Russie doit braver lui-même les incendies pour tenter de les éteindre. Une situation tragique, racontée par Alexander Abaturov dans le film « Paradis ».

30 août 2023 | tiré de reporterre.net |
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Des incendies record ravagent la Sibérie depuis plusieurs années. Pendant l’été 2021, la pire année, 8,79 millions d’hectares de taïga ont brûlé en Iakoutie, une province sibérienne à l’extrême nord-est de la Russie. Cette catastrophe écologique, le réalisateur franco-russe Alexander Abaturov la raconte dans le documentaire d’immersion Paradis, sorti au cinéma le 30 août (Petit à Petit Production, coproduit par Arte France), qui met en lumière le combat des populations locales tentant d’éteindre les flammes à la main.

Reporterre — Comment avez-vous eu l’idée de tourner un documentaire sur les incendies en Iakoutie ?

Alexander Abaturov — Avec la crise climatique, des feux de forêt ont commencé à se déclarer un peu partout dans le monde, y compris dans la taïga sibérienne. À partir de 2019, il y a eu de fortes vagues de sécheresse et des canicules, les incendies se sont donc intensifiés. En 2020, il y en a eu beaucoup, et en 2021 c’était à son apogée. Étant moi-même Sibérien, j’ai eu envie de raconter cela du point de vue des habitants d’un petit village, et pas de celui des professionnels du feu. Je voulais que l’on soit immergé dans le quotidien des populations locales qui se battent contre le feu. Il y a quelque chose de tragique et en même temps de très inspirant dans cette lutte acharnée. Ils ne baissent jamais les bras.

La Iakoutie est un paradis, un endroit où les gens vivent en harmonie avec la nature... mais qui, avec les incendies, se transforme en enfer. C’est un paradis qui part en fumée. Voilà pourquoi j’ai appelé ce film Paradis.

Comment expliquer qu’il y ait de tels incendies en Russie ?

C’est justement l’une des raisons pour lesquelles je voulais faire le film là-bas : quand on pense à la Sibérie, on ne pense pas forcément aux gigantesques feux de forêt. C’est aussi pour ça que les habitants de Shologun [le village où le film a été tourné] ont bien accueilli notre projet de film et ont accepté de collaborer. Ils souhaitaient que le monde puisse voir ce qu’ils vivent.

En Sibérie, il y a un climat extrême continental : il fait très froid en hiver et assez chaud en été. Il y a toujours eu des épisodes de canicule en Sibérie, mais ça n’a jamais duré aussi longtemps. On voit vraiment les effets de la crise climatique ; les saisons s’étendent, l’été et la sécheresse durent de plus en plus longtemps, les vents sont plus violents, les masses d’air circulent mal, il y a aussi les orages secs, avec la foudre qui s’abat sans aucune goutte de pluie. Tout ceci favorise les incendies, qui gagnent en intensité.

La Iakoutie n’est pas la seule région du Nord à être touchée par les feux de forêt : cette année, c’est surtout au Canada que ça a brûlé, d’ailleurs l’écosystème des forêts canadiennes est un peu le même que celui de la taïga.

Qui sont les Iakoutes que vous avez filmés et qui luttent contre les incendies ?

Les Iakoutes, en russe, ou les Sakha dans leur langue, sont une ethnie de la République autonome de Iakoutie-Sakha. Après le russe, leur langue [qu’on entend dans le film] est la deuxième officielle du pays.

Parmi les villageois qui luttent contre les incendies, il y a tous les types de métiers et de profils. L’un d’eux travaille à la mairie, c’est un fonctionnaire. Un autre est chauffeur de poids lourds, il y a aussi un ancien projectionniste ou des éleveurs. L’été, ces derniers doivent préparer du foin pour nourrir les bêtes en hiver. La plupart doivent donc à la fois continuer leur métier et se battre contre les incendies. Mais globalement, ce sont des gens très reliés à la nature, attachés à leur territoire.

Dans « Paradis », ces Iakoutes luttent contre les incendies dans leur village. © Jour2fête
On comprend dans votre film que l’État russe n’aide pas les villages iakoutes, ni humainement ni financièrement. Comment l’expliquez-vous ?

Les villages se retrouvent dans ce que Moscou appelle ironiquement, ou hypocritement, des « zones de contrôle » : ce sont des zones isolées ou peu habitées, où les administrations régionales ont le droit de ne pas s’engager dans des opérations de lutte contre les feux de forêt si le coût des opérations est plus élevé que les dégâts estimés. Ce sont donc plutôt des zones où l’on ne contrôle rien ! Ce terme fait partie du vocabulaire mensonger de l’époque de Poutine. On inverse des choses.

90 % de la Sibérie sont des «  zones de contrôle », cela montre bien l’attitude de Moscou dans ces régions. C’est une logique complètement colonialiste : Moscou vient prendre des ressources minérales, notamment des diamants et de l’or, sans rien engager derrière.

Shologun n’est pas vraiment dans une zone de contrôle, c’est à la frontière, mais rien n’y est fait. La crise climatique a son rôle à jouer dans la catastrophe, mais cette gestion criminelle de la situation aggrave les choses.

Dans le film, les habitants luttent avec des moyens très rudimentaires contre le feu : ils n’utilisent pas de Canadair ou de camions-citernes, ils creusent des tranchées et font des contre-feux.

En Iakoutie, les Canadair ne sont pas efficaces pour éteindre le feu ; il faut au moins deux heures pour atteindre le lac le plus proche. Le plus souvent, les habitants s’organisent en unités d’une dizaine de personnes. Ils creusent des tranchées pour barrer la route au feu, à condition que ce dernier avance au sol et qu’il n’ait pas déjà embrasé les cimes des arbres. Ils utilisent aussi des contre-feux : ils brûlent une bande de forêt, ce qui arrête le feu, puisqu’il n’a plus rien à manger. C’est combattre le feu par le feu. Cette technique est assez classique dans les grandes régions continentales dans les zones où il y a peu d’eau, mais aussi au Canada et aux États-Unis.

Pourquoi avez-vous choisi de montrer davantage la fumée, plutôt que les flammes ?

La fumée est la trame dramaturgique du film, elle symbolise la menace qui gronde. C’est encore plus fort, cela fait appel à l’imagination du spectateur, et je ne voulais pas faire du sensationnalisme. La fumée tue elle aussi : on peut calculer le nombre d’hectares brûlés par le feu, mais les dégâts sur la durée de vie des populations sont incalculables.

Vous êtes retourné voir les habitants du village de Shologun après les incendies, en hiver. Quelles ont été les conséquences des incendies sur leur quotidien ?

Ce sont des chasseurs-pêcheurs, cueilleurs, éleveurs... Des refuges de chasse et des territoires de chasse ont brûlé, le foin a brûlé, cela fait de la nourriture en moins pour les bêtes l’hiver. Et puis il y a eu des glissements de terrain. La forêt retient le sol : si elle brûle, ça s’effrite, et ça a aussi un effet sur la vie des habitants.

La guerre en Ukraine et le régime de Vladimir Poutine risquent-ils d’aggraver la situation ?

La pire chose que l’on puisse faire, c’est faire la guerre à un pays voisin. Poutine a détruit le futur de millions de personnes en Ukraine, et tout ce qui a été construit pendant des générations. Quand ton propre pays est en feu, c’est rageant de voir tous les moyens déployés pour détruire et tuer. Si les dirigeants mettaient la même motivation à éteindre les incendies, je pense qu’il n’y aurait pas de problème. Le pire, maintenant, c’est qu’ils vont pouvoir prétexter : « Nous sommes en guerre, nous avons d’autres priorités. »

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