Édition du 15 décembre 2020

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Europe

Mélenchon, le retour du « chavisme »

Le retour de l’onde d’Amériques. En faisant sa rentrée politique, d’abord médiatique puis lors des universités d’été de son Parti de gauche, suivies de celles du Front de gauche il y a une semaine à Grenoble, Jean-Luc Mélenchon a renoué avec la figure de Hugo Chavez, une « source d’inspiration » avec laquelle il avait progressivement pris ses distances ces dernières années, au profit d’autres références sud-américaines, comme l’Équateur, la Bolivie ou l’Uruguay.

02 septembre 2012 | tiré de mediapart.fr

Il a ainsi passé trois semaines de vacances studieuses et politisées à Caracas, d’abord pour participer au « Forum de São Paulo », puis à la campagne présidentielle du leader bolivarien, qui joue sa réélection en octobre prochain. Une expérience qui a visiblement marqué le héraut du Front de gauche, qui y a consacré deux longues notes sur son blog (ici et là), où il ne cachait rien de son émotion : « Ce fut comme un ailleurs de tout ce que j’ai connu. Jamais je n’ai vu telle ferveur politique se concentrer de telle façon dans les corps et les visages. À mi-chemin je m’aperçus que j’avais le visage en larmes. »

« Il est remonté à fond sur Chavez. Son passage au Venezuela lui a appris plein de choses sur les contre-vérités ressassées sur lui et il a décidé de ne plus laisser passer », explique l’une de ses proches. Un autre de ses conseillers confie que « si pendant la campagne présidentielle il y avait un certain flottement quand il était interrogé sur le personnage Chavez, il a désormais fait le choix d’assumer totalement ». À la tribune de ses deux meetings du week-end, Mélenchon a ainsi consacré plusieurs passages au controversé « Présidente » : « Ceux qui ne redistribuent pas la rente pétrolière vont chercher ici ou là des choses qui ne vont pas, et il y en a, mais globalement ça va mieux ! Et ils sont libres, voilà la grande avancée ! ».

La référence vénézuélienne n’enchante pas forcément tout le monde dans l’entourage de Mélenchon, parmi ses proches comme chez ses alliés, qui font la moue devant le cas spécifique Chavez. « Un militaire au pouvoir, ce n’est pas la panacée, admet ainsi Alexis Corbière, secrétaire national du Parti de gauche. Mais il s’avère qu’il a pris beaucoup de plaisir et que ça l’a requinqué. Et ça concentre tellement de haine qu’on ne lâchera pas. » « Le point d’appui principal pour nous, ça reste surtout l’Équateur, car Correa est celui qui a le plus intégré la dimension écologiste dans son discours », tempère François Delapierre.

Derrière l’aspect émotionnel se cache surtout une leçon stratégique comprise et admise par tous. « Il s’agit avant tout d’un repositionnement », glisse le communiste Francis Parny. Alors qu’il s’était davantage référé durant sa campagne présidentielle aux mouvements d’indignés et aux révolutions arabes au moment d’enclencher sa « révolution citoyenne », Mélenchon retrouve sa proximité latino qui l’avait amené à publier Qu’ils s’en aillent tous ! (2010, Flammarion) sur le modèle du « Que se vayan todos ! » argentin. Pour son ancien directeur de campagne, François Delapierre, le retour en grâce mélenchonienne de Hugo Chavez est surtout affaire de circonstance. « S’il y avait eu une présidentielle en Équateur, c’est là qu’il serait allé », explique-t-il. Mais il ajoute tout de suite, et avec un sourire non feint : « Ç’aurait été dommage, car du coup ça n’aurait pas été Chavez, et ça ne lui aurait donc pas été reproché. »

Un contentieux ancien avec les socialistes

Les réactions de Jean-Marc Ayrault ou Daniel Cohn-Bendit, comme celles de plusieurs éditorialistes, à propos de son voyage dans le bolivarisme en quête de continuité triomphante, ont fait mouche. Sur son blog, il réplique sans concessions : « Chavez comme tout le monde le sait, c’est le diable ! On ne saurait mieux nous aider. À notre tour de retourner le théorème. En posant la question du bilan des révolutions démocratiques de l’Amérique latine, et notamment, bien sûr, de celle du Venezuela. Ce bilan ne nous fait pas peur. Au contraire (…) Acceptons la confrontation entre ces deux conceptions de la gauche. Ne laissons pas passer cette disqualification méprisante de la lutte et de l’action des peuples de l’Amérique du Sud comme une évidence ! Nous avons tout intérêt à la comparaison des résultats et des politiques. »

Au micro à Grenoble, devant les militants, Mélenchon prend à partie ses contempteurs : « Faites seulement le dixième de ce qu’il a fait et vous pourrez critiquer ! C’est un gouvernement des pauvres, qui agit, qui sait qu’il ne faut pas attendre ! » Et d’égrener la baisse du taux de pauvreté et de chômage au Venezuela, comme les progrès en matière de santé (« Les pauvres retrouvent la vue là-bas, grâce à l’aide des médecins cubains ! »). Lors du meeting de clôture, il en remet une couche : « Où est la dictature ? Où sont les méthodes autoritaires ? Il y a 42 partis, aucun journaliste emprisonné, douze élections gagnées sur treize en quinze ans… Pourquoi ne critiquez-vous jamais le Honduras ou la Colombie ? Parce que ce sont des régimes de droite ! »

S’il n’a pas renoncé à ses critiques sur les alliances internationales nouées par Chavez avec l’Iran d’Ahmadinejad (« On ne s’allie pas avec les fascistes ! », disait-il durant la campagne), il a décidé de les faire passer au second plan, comme il ne parle jamais du taux d’insécurité grandissant et problématique au Venezuela, ou de certaines dérives affairistes liées aux nationalisations du secteur pétrolier. Car en remobilisant l’imaginaire bolivarien, et en l’assumant dans sa totalité tout en l’intégrant à un processus global d’émergence des différentes gauches radicales au pouvoir en Amérique du Sud, Mélenchon alimente une vieille fracture avec ses anciens camarades socialistes.

En 2006, celui qui était encore sénateur PS s’était rendu deux fois « en voyages d’études politiques » au Venezuela (et en Bolivie), notamment comme observateur de l’élection présidentielle. Et il en rendait déjà compte longuement sur son blog (lire ici ses billets du mois de février). Il y écrivait : « La haine anti-chaviste, sa grossièreté, ses complots, ses coups d’État, ses appels aux meurtres, sa mauvaise foi radicale, sa versatilité, sent la même odeur de beaux quartiers, de belles personnes horrifiées par les rustres que celle que nous avons sentie dans le flot des insultes et du mépris qui entourait la gauche du non au référendum à propos de la constitution libérale de l’Europe. »

Cinq ans avant les polémiques autour des accusations de populisme à son encontre, il expliquait aussi dans une note prémonitoire l’intérêt d’assumer l’accusation, comme Chavez l’avait fait. « L’accusation de populisme est toujours celle qui prend appui sur les aspects sentimentaux ou moraux du discours du président Chavez, explique-t-il. C’est une autre manière de nier ceux à qui s’adresse ce discours (…) La conversation nous conduit à penser qu’on gagnerait sans doute à assumer l’accusation de populisme. (…) D’abord en s’obligeant à assumer son identification au peuple “populaire” face au mépris de caste de ceux qui dénoncent le populisme. Ensuite parce qu’elle obligerait les excommunicateurs à dire quel sens ils donnent à ce mot et donc à révéler leur esprit de caste sociale privilégiée. Tandis qu’en s’épuisant à démentir, on ne les oblige à rien mais on leur valide le droit de s’arroger le pouvoir d’accuser. »

Profondément inspiré par les gauches latino-américaines depuis ses débuts en politiques (la ville où il débuta sa carrière politique, Massy, était un lieu d’asile politique important de la communauté chilienne ayant fui le régime de Pinochet), Mélenchon était alors bien seul dans son parti à regarder vers les Andes. « Quoi que j’aie pu dire ou faire, en privé ou en public, dit-il sur le sujet dans son livre En quête de gauche (2008, Balland), je me suis toujours heurté au même mur de silence de la part de François Hollande, au même refus de sa part d’ouvrir le débat entre nous. »

Un épisode a même failli dégénérer, lors d’un bureau national du PS, entre le futur président et son futur premier opposant à gauche. Après un compte-rendu de son voyage, Hollande reprit ainsi Mélenchon : « Jean-Luc, on connaît tes sympathies pour l’URSS. » Insulte suprême pour celui qui s’est engagé en politique contre le stalinisme : « Moi ? Défendre l’URSS ? Répète ce que tu viens de dire ! Pauvre type ! Minable ! » s’énerve alors Mélenchon. En anti-américain convaincu, le sénateur de l’Essonne critique le « zèle pro-américain du secteur international du PS et son alignement sur la social-démocratie déchue d’Amérique latine ». Dans son livre En quête de gauche, il dit ainsi : « L’hebdomadaire du Parti socialiste français publie des communiqués directement traduits de la propagande internationale de la droite locale. Il est vrai que ce qui reste du parti social-démocrate vénézuélien a soutenu le candidat de droite à l’élection présidentielle contre Hugo Chavez. »

Bis repetita en 2012 : Jean-Luc Mélenchon voit dans l’élection présidentielle vénézuélienne un signe de la confusion entre la social-démocratie et le libéralisme (un candidat de droite se réclamant de Lula – qui soutient pourtant Chavez – est à nouveau soutenu par les partis sociaux-démocrates à la suite d’une primaire), entretenu selon lui par les réactions socialistes à ses « vacances » bolivariennes. « Naturellement que l’évolution européenne sera “à la latino”, dit-il quand on l’interroge sur le sujet. C’est ce qui se passe en Grèce, où Syriza est progressivement passé devant les socialistes. » Selon lui, « il faut croire au scénario de l’alternative à gauche dans l’alternance, c’est ce combat qu’on mène. On le mène à la loyale, il y aura des échéances électorales pour cela… ».

Dans le reste du Front de gauche, on demeure plus mesuré face à cette inspiration latino. Si, chez les nouveaux entrants venus du NPA, on se félicite de « la dimension internationaliste de Mélenchon » et on dit « se retrouver dans l’inspiration latino-américaine, un marqueur de ce que fut la LCR », l’un des porte-parole de la Gauche anticapitaliste, Pierre-François Grond, ne s’enthousiasme pas outre mesure sur Chavez : « On peut s’interroger sur le fait que le progrès social n’est pas antinomique avec les progrès démocratiques. »

Chez les communistes, on est plus sceptique encore : « La réalité, c’est d’abord la crise en Europe, et elle a peu à voir avec l’Amérique du Sud. L’horizon ne se limite pas à ces expériences », dit ainsi Francis Parny. « Il y a une spécificité de l’Amérique latine dans le dispositif planétaire de la gauche, estime de son côté l’historien du PCF et communiste rénovateur, Roger Martelli. Le bolivarisme cherche à sortir le continent d’une situation de dépendance vis-à-vis des États-Unis pour s’affirmer. En France et en Europe, il n’y a pas de dépendance, mais un système en crise qui ne produit pas d’esprit d’insurrection mais de la désespérance. L’ampleur du verbe et la dimension protestataire ne peuvent suffire à créer de la dynamique politique, il faut construire patiemment l’alternative et c’est un travail de long souffle. »

« Cette différence d’appréhension entre Jean-Luc et les cocos sur l’Amérique du Sud recoupe celle qui existe sur le rapport au pouvoir, décrypte un collaborateur de Mélenchon : eux sont dans l’attente que les conditions politiques soient réunies, lui est dans l’activisme et les réalisations ambitieuses, tout de suite. » Sur son blog, Mélenchon cherche à convaincre de la pertinence d’une inspiration, certes complexe mais selon lui opérante de ce côté de l’Atlantique : « Que cela nous serve aussi définitivement à comprendre qu’il s’agit en Amérique du Sud d’un processus unique de changement dont les formes différentes, d’un pays à l’autre, loin de pousser à la divergence poussent aux efforts d’unité d’action. Cette leçon doit nous servir pour bien penser et préparer ce qui va nous arriver, le moment venu, en Europe. »

D’ores et déjà, il a prévu de s’embarquer à nouveau pour une grande tournée continentale en janvier, à travers les expériences diverses du pouvoir des gauches sud-américaines. Et il entend mener à bien la proposition faite par Chavez d’un « Forum mondial de la révolution citoyenne », sorte de Ve Internationale ne disant pas son nom (cela demanderait à certains de reconnaître pour cela l’existence de la IVe), dans laquelle il entend bien s’investir. Mélenchon ne semble pas près d’abandonner sa façon de conclure ses meetings par « Adelante ! »

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