Édition du 14 avril 2026

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Europe

Le chancelier Merz chez Trump : un mauvais élève de Kant

Le 4 mars, Joachim-Friedrich Martin Josef Merz, le chancelier fédéral de l’Allemagne, est reçu au Bureau ovale par Trump.

Si vous cherchez un texte court de philosophie qui soit à la fois l’œuvre d’un grand penseur et une prise de position sur un enjeu sociopolitique de son temps, Qu’est-ce que les Lumières ? d’Emmanuel Kant constitue sans doute un point de départ idéal. S’adressant au grand public, Kant y adopte un style accessible, délibérément dépourvu de la terminologie technique propre à la philosophie académique.

La question centrale de cet essai peut se formuler ainsi : l’être humain est-il capable d’accéder, par lui-même, à la lumière de la raison ? La réponse de Kant est affirmative, mais elle est assortie d’une condition essentielle : l’exercice d’une pensée libre et autonome. Cette liberté de pensée est une exigence qui s’impose à chaque individu souhaitant s’émanciper intellectuellement — et elle revêt une importance encore plus grande chez ceux qui représentent des collectivités entières : parlementaires, chefs de gouvernement, et autres responsables politiques.

Or, c’est précisément cette liberté de pensée qui a brillé par son absence lors de la rencontre entre Friedrich Merz, chancelier de l’Allemagne, et Donald Trump, à la conférence de presse du 4 mars dernier. Plutôt que d’incarner un interlocuteur souverain, Merz s’est comporté en spectateur enthousiaste, prêt à crier *« go, go, go ! »* à son athlète favori.

Lorsque Trump a évoqué avec fierté son intervention illégale au Venezuela et l’enlèvement de Nicolás Maduro, Merz n’a opposé que le silence. Lorsque Trump a qualifié de « terrible » le refus de l’Espagne de porter sa contribution à l’OTAN à 5 % du PIB, Merz n’a, là encore, opposé que le silence. Et lorsqu’il a été question de l’Iran — avant même d’envisager d’y instaurer démocratie et prospérité, et de libérer son peuple d’un régime assurément despotique —, Merz s’est contenté d’acquiescer à Trump en qualifiant les dirigeants iraniens de « lunatiques ». Sur l’illégitimité même de l’agression israélo-américaine contre ce pays, il n’a, une fois de plus, opposé que le silence.

Il n’est pourtant pas toujours muet. Au sujet de l’attaque israélienne contre l’Iran en 2025, il a cru bon de remercier ce qu’il nomme lui-même le « régime génocidaire » en ces termes : « C’est le sale boulot qu’Israël fait pour nous tous » — des propos qui ont provoqué une vive polémique au sein de la classe politique allemande. Son propre partenaire de coalition, le député social-démocrate Ralf Stegner, n’a pu que réagir : « Je ne connais personne qui ne trouve pas ça troublant ».

Merz semble en revanche avoir oublié comment son propre pays a fourni à un autre « lunatique » — Saddam Hussein — plus de mille tonnes d’armes chimiques, utilisées notamment lors du massacre de Halabja en 1988, sans même évoquer le soutien continu de Berlin au régime israélien. Cet ensemble de silences complices, d’omissions calculées et d’appuis assumés à des violations flagrantes du droit international résume, en somme, l’attitude de Merz face à son hôte américain.

Peut-être faudrait-il cependant ne pas être trop sévère à son égard. Après tout, Trump et Merz ont bien des points communs : tous deux ont fait carrière dans les affaires avant de se lancer en politique, ce qui laisse entendre que pour l’un comme pour l’autre, la politique n’est qu’une autre forme du business. Tous deux affichent un goût prononcé pour le luxe — Merz a d’ailleurs remercié Trump avec un « Absolument ! » enthousiaste lorsque celui-ci lui a demandé si la maison d’hôtes lui avait plu. Tous deux voyagent en jet privé. Et tous deux jouent au golf.

J’aurais voulu conclure en adressant à Merz le cri de ralliement kantien :*« Sapere aude ! Ose savoir ! » Mais au vu de ces ressemblances, l’invitation me paraît vaine. Rappelons que le titre de l’un de ses ouvrages se traduit par Oser davantage de capitalisme — formule qui ne laisse guère de place à l’horizon d’une société mondiale plus libre et plus juste. L’intérêt existentiel d’un théoricien du néolibéralisme ne l’incite pas à remettre en question ses certitudes.

Hélas, il est trop tard. Le philosophe des Lumières reste, lui, bien fâché contre ce businessman.

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