Édition du 20 août 2019

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Europe

Milan : 250 000 manifestants à la marche antiraciste. Une autre Italie possible ?

La plus grande mobilisation contre le racisme, le fascisme et le sexisme des leaders et fidèles de la Ligue de Salvini depuis son installation au gouvernement. Une manif qui peut être va apprendre quelques choses à la gauche perdue ou à la dérive de droite des Renzi, Gentiloni et Minniti. Mais la gauche arrivera-t-elle à apprendre de ces mobilisations ?

Tiré du blogue de l’auteur.

Milan, la plus grande ville d’Italie du Nord et le chef-lieu de la région la plus riche qui de fait domine l’économie du pays est aussi la seule qui est restée à gauche dans une Lombardie hégémonisée par la Ligue de Salvini et les droites y compris les groupes nazis-fascistes. C’est la deuxième fois après celle du 20 Mai 2017 que Milan arrive à organiser une manifestation nationale carrément contre la dérive fasciste-raciste et sexiste guidé par le ministre de l’intérieur Salvini.

L’appel de la manifestation de ce 2 mars 2019 a été tout de suite relancé par plus de 700 collectivités locales et 1200 entre associations, syndicats, coopératives et des singuliers arrivés en train, voitures et des centaines de cars. En plus de tous les syndicats (sauf celui fasciste et de la Ligue) parmi les associations il y a eu l’Arci, Emergency, Amnesty International, Medecins Sans Frontières, puis l’univers Lgbt, et nombre de personnalités de l’art, des universités, du spectacle et aussi les scouts, les moines, les sœurs de divers ordres religieux. Très significatif la répétition chorale et continue de Bella ciao meme par des enfants.

Et les chinois, communauté assez dynamique et nombreuse à Milan où a soutenu l’élection du Maire de la gauche, ont porté dans le cortège un dragon gigantesque. Mais Milan est aussi la ville où se concentrent depuis plus de trente ans le plus haut nombre de Marocains, Tunisiens, Roumains et Albanais et eux aussi n’ont pas manqué de participer à la manifestation. Le succès est allé beaucoup plus loin de ce qu’attendaient les pronostics les plus confiants : 250 mille personnes (voir ici quelques minutes de vidéo). Il faut aussi rappeler qu’au cours de ces dernières mois il y a eu des manifestations similaire dans nombre de villes italiennes.

Le maire Beppe Sala il était très très ravi car aujourd’hui avec lui Milan a su donner une forte gifle à Salvini et à sa Ligue qui cherche à faire des misères meme administratives à sa mairie. Et il a commenté : "C’est un moment de grand changement pour le pays, c’est ça notre vision de l’Italie. La ligne de démarcation nette pour la société entre ouverture et fermeture, entre quelques rêves autarchiques, qui se manifeste dans l’idée de transmettre seulement chansons italiennes à la radio, et une vision internationale. Ne laisser pas la politique seulement aux politiciens : c’est ça qui recommande Milan pour faire repartir une idée différente de l’Italie. Milan peut être la guide d’une autre Italie’’.

Dans l’actuelle conjoncture assez critique de l’ex-gauche italienne cette manifestation constitue sans doute un signal très très important : les divisions, les frustrations, le sens d’impuissance, le vide de capacités innovatrices, tout est effacé par le succès d’une mobilisation que ni les droites ni leurs alliés du M5S pourront imiter dans ses dimensions, sa chaleur, sa force humaine mais aussi politique. Car l’opposition au gouvernement a été net pour tous les manifestants de n’importe quelle appartenance. C’est pourquoi des leaders de Liberi et Uguali ainsi que ceux du Parti démocratique ont reconnu le fait incontournable : "de cette place il faut reconstruire la gauche".

L’un des candidats à la place du secrétaire qui sera élu demain aux primaires de ce parti, Zingaretti, a dit : "On a besoin des personnes et de retourner aux personnes". Et l’autre candidat Martina a twitté : "Aujourd’hui et demain. Pour le printemps démocratique #d’abord les personnes", ajoutant l’image des deux candidats ensemble. Selon quelques journalistes la leçon a été comprise par tous. "Le PD uni est indispensable pour battre ceux qui sème haines dans ce pays, ceux qui pensent qu’on construit le futur sur la rancune ; cette manif demande unité et ouverture et nous ne devons absolument pas la décevoir".

Le nouveau chef de la CGT italienne, celui qu’on a considéré le plus à gauche de tous les dirigeants syndicaux connus depuis trente ans a affirmé : "Ce n’est pas à Salvini qu’on s’adresse ici, c’est à tout le pays qui demande de participer et de changer les politiques économiques.". Et le plus à gauche de Liberi et Égaux, Nicola Fratoianni, a dit que selon lui celle de Milan est "une manif extraordinaire avec centaines de milliers de personnes qui se rebellent ensemble à la vague noire qui veut submerger l’Italie, au racisme qui se répand".

Une manif avec un esprit qui remplit le cœur du célèbre curé don Virginio Colmegna, président de la Maison de la Charité qui assiste les migrants. Milan montre qu’une lumière brille. "Dans la société italienne est présente une forte disponibilité à vivre pacifiquement ensemble avec les plus de 5 millions ou 6 millions d’étrangers mais il fatigue à s’imposer ; il s’agit de soutenir ce refus de l’intolérance".

L’Italie va-t-elle passé la nuit de cette conjoncture ?

Salvini e le M5S feront semblant de ne rien devoir entendre de cette manifestation. Mais il est certain que c’est un coup sérieux tout d’abord pour le M5S qui perd sans arrêt ses consensus et aussi par la Ligue car elle ne pourra jamais tenir ses promesses ni continuer la pure démagogie anti-immigrés. Toutes les données économiques sont négatives : la prévision du PNB s’est réduite à 0,9 ; cela veut dire que le programme de gouvernement doit être revu et fra sauter les deux promesses de la Ligue et du M5S, à savoir la réforme des retraites et le salaire de citoyenneté. A cela s’ajoute le fait que désormais le gouvernement mais aussi le Parti Démocratique s’alignent à tous les attentes de lobbies, des grands travaux, des militaires et des multinationales telle Leonardo et Eni.

Et au nom du la relance de l’économie, les gouvernants de la Ligue ont déjà proposé d’éliminer tous les normes et dispositifs anti-corruption et meme antimafia qui -disent-ils- paralyseraient la stipule des contrats de réalisation. Bref, la disqualification presque totale du M5S est presque complète ; probablement il se réduira à un parti de 10%, c.-à-d. un parti de gens qui n’ont jamais connu d’expériences politiques et qui n’ont aucun critère d’évaluation du gouvernement mais qui pensent seulement d’être loin de tous les partis.

Quant à Salvini il est gazé par le fait que jusqu’à maintenant le sondage le donnent comme le premier parti du pays avec presque 36% de voix ce qui avec les autres droites pourrait de loin dépasser le seuil de 40% et atteindre la majorité absolue en cas d’élections anticipée que nombre de observateurs prévoient pour l’année prochaine. Mais cette hypothèse n’est pas de tout crédible car le jeu de Salvini risque fort de fatiguer puisque jusqu’à présent n’est que de la démagogie anti-immigré et basta. Et le vrai risque c’est que meme ses électeurs commenceront à se rendre compte qu’il ne s’occupe meme pas d’eux. Il suffit voir l’alarme gravissime pour l’augmentation des cancers et autres maladies dues à des contaminations toxiques dans ses fiefs électoraux.

Et il y aura aussi la découverte que dans ces fiefs de la Ligue il y a un nombre impressionnant d’activités qui emploient au noir des immigrés presque comme des esclaves et les patrons sont protégés par la Ligue … Or est ce que Salvini pourra distraire encore longtemps les forces de police pour les envoyer seulement contre les immigrés laissant croitre les economies souterraines qui sont souvent liées à la criminalité organisée ? Et comment pourra cacher le fait que tout son entourage est bourré de gens assoiffés de profiter du pouvoir comme ce fut le cas de la leadership de la vieille Ligue de Bossi tous incriminés et qui finit par réduire le parti à 4% de voix.

C’est là le talon d’Achille de Salvini : un parti de parvenus qui pensent de rafler le plus possible et le plus vite possible. Et c’est un parti qui n’a rien du mouvement antiparti et antisystème ou souverainiste-populiste. C’est un parti traditionnel. Preuve on est qu’on vient de découvrir la singulière modalité par laquelle Putin va financer la campagne électorale de la Ligue aux prochaines européennes.

L’homme de Salvini à Moscou s’appelle Savoini et il a organisé la combine : la société russe Rosneft, va vendre 3 millions de tonnes de gasoil à l’ENI italienne (pour laquelle Salvini s’est mobilisé faisant pour sa protection en Libye plus que ce qui avait fait Minniti). Ce gasoil sera vendu avec une remise de 4% qui ira à la Ligue. Et ce fait va s’ajouter aux 49 millions que la vieille Ligue devrait rendre à l’Etat après sa condamnation mais que Salvini dit ne pas savoir où sont-ils disparus.

Jusqu’à maintenant Salvini a réussi sa grande opération de distraction de masse profitant de la diffusion de l’idiotie à laquelle lui meme participe postant chaque jour des dizaines de selfies à coté de tous celles de starlettes et autres crétins. Et sa réussite doit énormément à la nullité politique de Renzi qui misait sur l’arrogance lui aussi de parvenu. Or la question est que Salvini mise sur la très peu probable remonté du Parti Démocratique mais lui risque aussi de ne pas tenir le coup.

Et il est assez peu faisable qu’il puisse tenir par des modalités musclées. Une bonne partie des Italiens tendent à penser selon le vieil dicton du célèbre comédien Toto’ : "il y aura encore une nuit à passer". C’est la perpétuelle idée qu’on va trouver la manière de s’adapter et de surmonter la conjoncture. Mais il est certain que les dégâts seront importants et cela pourra provoquer des réactions extrêmes.

Sien Italie on n’a pas eu rien de révoltes des jeunes des banlieues (parce qu’ici les immigrés sont encore récents et trop mis au pas), et non plus de gilets jaunes c’est parce la société italienne a eu encore nombre de petits et multiples différentes médiations et amortisseurs économico-sociaux endogènes (la famille, la parenté, les clientèles …) ... mais cet univers de tampons semble s’évanouir ... Il est par exemple emblématique le déclin démographique qui continue depuis plusieurs années et qu’il n’est pas de tout totalement compensé par l’immigration alors qu’on est dans le premier pays catholique ...

Mais aucun politicien ou expert essaye de comprendre quoi est-il faisable ... Salvini ne peut pas comprendre ces questions parce qu’il devrait dire que s’il veut moins d’immigrés il faut fermer une très grande quantité d’activités juste dans ses fiefs électoraux … et choisir la décroissance … évidemment impossible !

Bref l’Italie se trouve dans une conjoncture qui pour l’instant ne peut recevoir que quelques flashs éclairants que par des manifestations comme celle du 2 mars 2019 à Milan.

Salvatore Palidda

professeur de sociologie à l’université de Gênes (Italie)

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