Édition du 17 septembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

La révolution arabe

Monde arabe : quel printemps pour les femmes ?

Le 18 janvier 2011 au Caire, Asmaa Mahfouz, une jeune bloggueuse de 26 ans, postait une vidéo sur Facebook appelant à un rassemblement sur la place Tahrir le 25 janvier, pour protester contre le régime de Moubarak.

Le lendemain, c’est Tawakkol Karman, militante et journaliste de 32 ans qui, à Sanaa, lors d’une manifestation en solidarité avec le peuple tunisien, appelait les Yéménites à s’élever contre leurs dirigeants corrompus. Trois jours plus tard, son arrestation provoquait une vague de manifestations et donnait le coup d’envoi d’un grand mouvement populaire.

En Libye, ce sont aussi les femmes qui sont à l’origine de la révolte qui conduira à la fin du régime de Kadhafi : les mères, sœurs et veuves d’hommes tués en 1996 à la prison d’Abu Salim à Tripoli, manifestent à Benghazi pour exprimer leur rejet d’un régime liberticide.

De la Tunisie au Bahrein, de l’Egypte à la Syrie, des femmes, issues de tous milieux, sont massivement descendues dans les rues pour réclamer, comme tous les citoyens, le droit à la démocratie, la justice sociale, la liberté, l’égalité. Elles exigeaient leur droit à la dignité sur les places publiques mais aussi sur la toile. Ces révolutions, par les revendications qu’elles ont portées, ont réaffirmé l’universalité des droits. Le rôle massif joué par les femmes dans ces mouvements en est une démonstration supplémentaire.

D’un pays à l’autre, elles ont participé à ce vaste soulèvement plus ou moins librement. Si en Tunisie et au Maroc, ainsi que sur la place Tahrir, les femmes ont manifesté aux côtés des hommes, la tête découverte, le plus souvent, elles ont été tenues à l’écart, séparées physiquement des hommes, au Bahreïn, en Syrie, au Yémen et en Libye. Mais partout, au même titre que les hommes, les manifestantes ont été arrêtées, détenues, tuées par la riposte aveugle des régimes. Et en tant que femmes, elles ont subi encore d’autres formes de violences : viols, enlèvements, « tests de virginité »...

Si pendant les longues années de résistance à la dictature, les femmes ont joué un rôle primordial, elles ont acquis dans ces mouvements, une visibilité sans précédent. L’engagement des femmes a renversé les stéréotypes : l’image de cette Tunisienne hurlant et brandissant une pancarte avec l’inscription « Ben Ali dégage ! » a fait le tour du monde et marquera à jamais les esprits.

Et pourtant, les risques de voir cette participation confisquée sont bien présents. Nous devons tirer les leçons de l’histoire : celle de l’Algérie est emblématique du drame des femmes dans les révolutions. Car les femmes qui pourtant ont porté le combat pour la liberté contre la colonisation ont été privées de leurs droits sitôt l’indépendance acquise par ce qu’elles allaient appeler le Code de l’infamie (1984). Au Yémen, dans les années soixante et plus tard en Iran, les femmes se sont battues aux côtés des hommes contre la tyrannie, mais le changement de régime a marqué un terrible recul de leurs droits.

Aujourd’hui nous nous devons d’être la mémoire de l’Histoire : oui, le risque de la confiscation est bien là et la peur des hommes de voir les femmes devenir leur égale domine toujours. Les droits des femmes sont les premiers à être bradés par les hommes politiques pour se maintenir au pouvoir et apaiser les forces les plus conservatrices.

Ainsi, en Libye, le 23 octobre dernier, le président du Conseil national de transition (CNT), annonçait à la fois la « libération » du pays de la dictature de Kadhafi et le renforcement des discriminations à l’égard de la moitié de la population du pays, déclarant que toute loi contredisant la loi coranique serait nulle et non avenue, citant en exemple la législation sur la polygamie et le divorce.

En Égypte, alors que les femmes ont été massivement impliquées dans le mouvement révolutionnaire, force est de constater qu’aujourd’hui aucune femme ne fait partie du Comité constitutionnel, ni même du Comité civil de consultation, dont le nom, « Conseil des hommes sages », est en soi discriminatoire. Et cette tendance est encore confirmée par la très faible représentation des femmes au Parlement : 2% seulement...

En Tunisie, la consécration de la parité hommes-femmes sur les listes électorales a constitué une grande victoire dans la région et au delà, mais la majorité des partis ont mis des hommes en tête de liste, privant ainsi l’Assemblée constituante d’une représentation égale d’hommes et de femmes. Par ailleurs, le nouveau gouvernement, composé de 41 membres, ne compte que 3 femmes. Et il convient de rester très vigilants, car plusieurs représentants du gouvernement élu ont proposé que soient adoptées des dispositions particulièrement discriminatoires.

Cette période est déterminante pour les droits des femmes. Nous savons que rien n’est acquis, et nous resterons mobilisés aux côtés des femmes de la région. La FIDH, au sein de la Coalition pour l’Égalité sans réserves, continuera à se battre. Alors que certains pays sont aujourd’hui en transition, les femmes doivent saisir leur place au sein des instances décisionnelles et rappeler sans cesse que l’égalité des sexes est le fondement de toute démocratie.

Avec cette publication, nous entendons rendre hommage aux femmes qui luttent pour la liberté, l’égalité et la dignité. Nous voulons également rappeler que la vigilance est de mise à l’égard des régimes naissants. Ainsi, pays par pays, le présent rapport revient sur le rôle joué par les femmes pendant les mouvements de protestation et alerte sur les obstacles qui les empêchent de jouer pleinement leur rôle dans la vie politique et publique de leur pays. Le rapport souligne encore l’importance de placer la question des droits des femmes au cœur des processus politiques, que ce soit dans les pays qui ont réalisé leur révolution ou dans ceux où les populations luttent encore pour un changement de régime. Aussi, nous partageons les réactions, les propositions, les stratégies et les espoirs des militantes et militants de la région qui luttent quotidiennement contre ces discriminations. Les « 20 mesures pour consacrer l’égalité » , en conclusion de cet ouvrage, reflètent les demandes formulées dans la région par des organisations des droits des femmes et des droits humains.

Ce rapport est un outil mis à la disposition de tous les acteurs de la lutte pour le respect des droits des femmes. Car la question de l’égalité entre hommes et femmes est un enjeu primordial pour les transitions en cours dans le monde arabe. Ne laissons personne remettre en cause l’universalité des droits.

FIDH 8 mars 2012

* http://arabwomenspring.fidh.net/index.php?title=Pr%E9face

Fédération Internationale des Ligues des Droits de l’Homme

Incarner un mouvement mondial de défense des droits humains

Les droits de l’Homme sont le fondement d’une société garantissant l’égalité, la liberté et la dignité de chaque être humain. La FIDH, par sa légitimité, son expérience, ses méthodes et sa crédibilité, a un rôle unique à jouer pour contribuer à leur réalisation. Depuis 2009, la FIDH met en oeuvre les chantiers prioritaires qu’elle a déclinés en priorités d’action :

- la liberté et la capacité d’agir des défenseurs
- l’universalité des droits, notamment en faveur des femmes et des personnes migrantes dont l’inégalité de traitement constitue un obstacle majeur au progrès de l’humanité
- l’effectivité des droits humains pour que l’impunité ou l’irresponsabilité des auteurs de leur violation, qu’il s’agisse d’individus, d’États ou d’entreprises, ne puissent perdurer
- le respect des droits humains et l’État de droit en période de conflit, de situations d’urgence ou de transition politique.

Afin de mener ces chantiers complexes et d’obtenir des résultats concrets, la FIDH s’est également fixé des objectifs internes :
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- garantir la durabilité et l’augmentation de ses ressources financières, conditions indispensables à la réalisation de ses ambitions. La FIDH agit dans un contexte international complexe et mouvant. Pour relever tous ces défis, elle se doit d’être lucide et modeste sur ses capacités, mais aussi de définir ses priorités et d’évaluer en permanence ses actions. La quête de l’universalité et de l’effectivité des droits constitue le fil conducteur qui doit permettre à la FIDH d’incarner un mouvement universel de défense des droits humains.

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