Édition du 14 avril 2026

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Guerre au Proche-Orient

Ni 2006 ni 2024 : quelle guerre Israël mènera-t-il au Liban cette fois ci ?

La « doctrine Dahyé » signe-t-elle son retour ? Jeudi, le porte-parole de l’armée israélienne, Avichay Adraee, a appelé l’ensemble des habitants de la banlieue sud de Beyrouth – zone densément peuplée qui est par ailleurs un bastion du Hezbollah – à évacuer. Ce déplacement forcé, qui concerne des centaines de milliers de personnes, fait craindre le retour à cette doctrine, mise en œuvre par l’armée israélienne lors de la guerre de juillet 2006, qui l’opposait à la milice chiite. Elle consiste à mener des bombardements aériens intensifs contre les infrastructures publiques, mais surtout à Dahyé (la banlieue sud en arabe) afin d’en faire une zone inhabitable, avec pour objectif de terroriser la population et la retourner contre le Hezbollah, afin qu’il fléchisse.

Tiré d’À l’encontre.

En 2024, Israël a eu recours à une stratégie similaire dans la bande de Gaza, au cours de la guerre contre le Hamas – quoique de manière beaucoup plus intense, au point d’être accusé de génocide par de nombreux experts. Au Liban, si les villages frontaliers avaient également été rasés, le tableau restait différent dans la banlieue sud de Beyrouth. Non seulement parce que les Israéliens, sous pression américaine, avaient épargné les infrastructures publiques, mais aussi parce qu’ils avaient privilégié les frappes ciblées. Feront-ils de même cette fois-ci ? Jeudi, le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, a donné le ton, promettant que « la banlieue sud de Beyrouth sera le nouveau Khan Younès ».

Une mort lente ?

Depuis le début du conflit cette semaine, les Israéliens semblent frapper plus fort et avancer plus vite que la dernière fois, ce qui suggère une escalade similaire à celle de 2006. Mais, comme en 2024, le recours aux assassinats ciblés reste privilégié. Pour Khaled Hamadé, général à la retraite et stratège, la guerre en cours ne ressemblera « ni à celle de 2006 ni à celle de 2024 ». Et d’ajouter : « Chaque guerre est différente, et la stratégie qu’Israël va employer au Liban doit dépendre de nombreux facteurs. » Après le déplacement massif de la population jeudi, les Israéliens ont mené une dizaine de frappes destructrices dans la banlieue sud. Si nous sommes loin de l’Armageddon qui s’annonçait, il reste un détail important à souligner : Avichay Adraee n’a pas donné le feu vert pour le retour des habitants. « Ce n’est que le début, craint le général. Tant que la guerre continue, les Israéliens vont continuer à mener des frappes, détruisant petit à petit la banlieue sud de Beyrouth. » Or, le temps peut jouer en faveur des Israéliens dans ce cas-là.

Pour l’heure, le Hezbollah n’a, en effet, pas pu provoquer [en Israël] une vague de déplacements de l’autre côté de la frontière. Alors qu’au Liban, les derniers chiffres (publiés avant l’ordre d’évacuation massif) faisaient état de 95’773 déplacés internes. Et c’est justement sur cela que les Israéliens parient. Les ordres d’évacuation ont pour objectif de terroriser la population et d’avoir le champ libre pour opérer comme ils le souhaitent au Sud, dans la Békaa, et dans la banlieue sud. D’un côté, la base populaire (chiite) du Hezbollah, qui ne s’est même pas encore remise du conflit de 2024, peine à comprendre la décision de ce dernier de se lancer dans une guerre de soutien à l’Iran dont elle paiera le principal prix. De l’autre, ce déplacement intervient dans un contexte où la solidarité intercommunautaire se heurte rapidement à ses limites. Les communautés d’accueil craignent d’abord que des cadres du Hezbollah – pouvant être visés à tout moment par une frappe – ne se cachent parmi les déplacés. D’autant qu’Israël vise également des responsables de formations alliés, à l’instar de la Jamaa islamiya ou du Jihad islamique. Ensuite, dans un contexte de polarisation politique accrue, les actes de provocation des différents côtés peuvent vite déraper. Enfin, la pression sur les ressources accentue tous ces problèmes, l’arrivée d’une nouvelle vague de déplacés ayant entraîné une hausse des prix et des loyers. « On pourrait se retrouver avec un million de déplacés à terme », craint une source sécuritaire.

Et les infrastructures de l’État ?

Dans la même logique, l’armée israélienne finira-t-elle, cette fois-ci, par frapper également les infrastructures étatiques ? Un risque d’autant plus grave que les Israéliens répètent que, plus d’un an après le cessez-le-feu de novembre 2024, le pouvoir au Liban a montré « qu’il n’était pas digne de confiance », ayant échoué à désarmer la milice chiite et à récupérer la décision de guerre et de paix. « Pour le moment, il n’y a pas de risque imminent de frappes contre l’aéroport ou les autoroutes », indique le général Hamadé, rejoint par la source sécuritaire. Mais dans les milieux diplomatiques, on se montre prudent. « Le problème, c’est que cette fois-ci, les Américains sont occupés par la guerre en Iran, ce qui donne aux Israéliens une marge de manœuvre plus grande », affirme un diplomate occidental. Et d’ajouter : « Pour éviter un tel scénario si le conflit se prolonge, il faut que l’État libanais se montre ferme face au Hezbollah. »

En parallèle des bombardements, Israël pourrait continuer à avancer sur le terrain. Dans son ordre d’évacuation de jeudi, Avichay Adraee a prévenu les habitants de Dahyé contre tout déplacement vers le Liban-Sud, ce qui semble être un moyen d’empêcher l’arrivée de combattants du Hezbollah dans cette région, déjà vidée de sa population. Une invasion israélienne permettrait aux Israéliens de réaliser un double objectif. D’abord, obtenir une importante carte de négociations qu’ils peuvent utiliser contre le Hezbollah et l’État libanais. Ensuite, créer une zone tampon qui leur permettrait de se prémunir contre une opération d’infiltration similaire à celle menée par le Hamas le 7 octobre 2023 (et que la milice libanaise a longtemps menacé de répliquer). Les Israéliens pourraient aller jusqu’à une dizaine de kilomètres à l’intérieur des frontières, selon les informations disponibles. « Pour le moment, l’armée israélienne mène des incursions pour détruire des cibles, des infrastructures et même les habitations dans les villages frontaliers, explique le général Hamadé. En tout cas, s’ils veulent une zone tampon, ils n’auront même pas besoin d’occuper la bande frontalière, ajoute-t-il. Les drones, moins onéreux que les chars, peuvent très bien faire l’affaire. »

Malgré cette menace, le parti chiite – et derrière lui, les gardiens de la révolution – semble camper sur ses positions, refusant toute concession sur son arsenal, comme le montre le dernier discours du secrétaire général, Naïm Kassem. En face, rien n’indique que les Israéliens – qui, de l’aveu même du Hezbollah, sont bien plus puissants – renonceront à réaliser les objectifs de la guerre : désarmer la milice, éliminer l’influence iranienne et sécuriser la frontière nord. Partant, le conflit semble loin d’avoir touché à sa fin. « Les Israéliens vont augmenter la pression au fur et à mesure en rendant inhabitables toutes les régions qui portent la signature du Hezbollah, à moins que l’État ne parvienne à séparer le Liban de la République islamique. » Dans tous les sens du terme. (Article publié par L’Orient-Le Jour le 6 mars 2026)

Saleh Hijazi

Militante d’Amnistie internationale.

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