Par Mohamed AG Ahmedou, journaliste et spécialiste des dynamiques politiques et sécuritaires sahelo-sahariennes.
L’accession de Bazoum à la présidence en 2021 devait être l’aboutissement d’une fidélité militante et d’un pacte fraternel.Mais au cœur du Sahel, l’amitié politique peut se fracturer sous le poids des ambitions, et l’histoire se charge parfois de révéler un visage inattendu. Le renversement de Mohamed Bazoum, le 26 juillet 2023, a ouvert une plaie plus profonde qu’un simple putsch militaire : il a dévoilé, pour beaucoup, la main de celui qu’il considérait comme un frère, l’ancien président Mahamadou Issoufou.
« Un coup de poignard, pas un coup d’État » : la parole de Ghaliou Alhassane
Pour Ghaliou Alhassane, président du Collectif pour la Libération du Président Bazoum et de l’Alliance Démocratique Africaine, l’affaire ne laisse plus place au doute :« Ce qui s’est passé n’est pas seulement un putsch militaire. C’est un coup de poignard porté par un ami. Et le Niger paie aujourd’hui le prix d’une trahison programmée. »Il raconte les deux premières semaines du coup d’État comme un moment d’alerte et d’effondrement moral :« Nous avons vu un président patriote, un homme de principes, refusant de signer sa démission malgré les menaces. Et pendant ce temps, dans l’ombre, ceux qui ont profité du pouvoir pendant une décennie manœuvraient pour préparer une courte transition de six mois, juste assez pour repositionner leur propre clan. »
« Leur propre clan »
Ghaliou ne cite pas seulement Abba Issoufou (fils de l’ancien président Mahamadou Issoufou), dont beaucoup affirment en coulisses qu’il aurait été pressenti pour reprendre les rênes. Il vise également les cercles du ministère de la Défense, notamment ceux accusés d’une gestion opaque des milliards destinés à l’armée.« Les grands vautours de dossiers comme de la SOPAMIN-TANAADI, SONUCI, CNTPS, BAGRI, MDN Gate, URANIUMgate, ceux qui ont laissé mourir des soldats faute de matériel, ce sont eux qui rêvaient d’un retour. Bazoum les dérangeait parce qu’il touchait à la corruption. Il dérangeait parce qu’il servait le peuple et non un réseau. »
La dignité murée de Bazoum
Pour Ghaliou Alhassane comme pour beaucoup de Nigériens, le refus de Bazoum de démissionner reste l’acte fondateur de sa stature morale dans l’histoire contemporaine du pays :« Le président Bazoum a juré de servir le peuple. Il a tenu. Il a préféré la prison à la trahison de ses valeurs. Dans l’Afrique politique de 2023, c’est un geste rarissime ». Une dignité murée, mais intacte.Une résistance silencieuse, mais puissante.
« Quand un homme trahit, il sera trahi », écrit Henri Sebgo, un des soutiens inconditionnels de Mohamed Bazoum, dans un édito publié sur les groupes WhatsApp.
Le militant et soutien du président Bazoum, Henri Sebgo, ajoute une lecture plus implacable encore. Selon lui, le système mis en place entre 2011 et 2021 est en train de s’autodétruire.« Aujourd’hui, même le putschiste du Niger, général Tiani, son propre allié, est en train d’abandonner Issoufou. Quand on trahit un camarade, on finit toujours par être trahi à son tour. C’est la logique implacable du pouvoir sans morale. »
Sebgo dénonce aussi les mises en scène orchestrées par les militaires au pouvoir :« Les foules qu’ils montrent à l’international sont fabriquées : 90 % d’enfants d’écoles coraniques, d’orphelinats, de commerçants contraints de fermer boutique, d’enseignants forcés de quitter leurs classes pour applaudir. Ce n’est pas une adhésion. C’est une manipulation. »
Pour lui, l’enjeu dépasse les personnes. C’est la démocratie nigérienne qui est devenue la victime collatérale.
Une démocratie sacrifiée au nom de l’ambition :
Alhassane, formule sa critique avec lucidité :« En Afrique, quand des hommes politiques décident de trahir leurs camarades pour conserver le pouvoir, ils n’hésitent pas à pervertir la démocratie, à la bannir, à l’enterrer. Pourtant, ce sont ces mêmes hommes qui ont profité de la démocratie depuis la Conférence nationale des années 1990.. »
La transition militaire qui a suivi l’arrestation de Bazoum n’a fait qu’accélérer ce renversement institutionnel. Pour beaucoup de citoyens, elle a démontré que le Niger reste un terrain où les ambitions personnelles peuvent écraser les avancées démocratiques.
Issoufou, pressenti envoyé de l’ONU : une insulte aux opinions sahéliennes ?
Dans un contexte déjà explosif, de nombreuses sources diplomatiques affirment que Mahamadou Issoufou serait envisagé comme futur envoyé spécial des Nations unies auprès des États de l’Alliance des États du Sahel (AES) : Mali, Burkina Faso, Niger.
Une perspective qui indigne Ghaliou Alhassane :« Comment l’ONU peut-elle envisager de nommer un homme accusé par son propre peuple d’avoir trahi la démocratie ? L’AES, pour beaucoup de Sahéliens, n’est qu’un syndicat de putschistes autocratiques. Leur donner un parrain international est une erreur historique. ».
Pour les populations touarègues, arabes, peules et songhaï du Sahel, déjà frappées par les guerres civiles et les répressions militaires, cette annonce sonne comme une provocation.
Au-delà du Niger, un message pour tout le Sahel :
Le cas Bazoum dépasse les frontières nationales. Il résonne au Mali, au Burkina Faso, au Tchad, en Guinée. Il interpelle toute l’Afrique de l’Ouest.À travers lui, c’est la question centrale qui revient : peut-on encore défendre des principes démocratiques dans une région où la loyauté personnelle se heurte constamment aux ambitions militaires et aux intérêts d’appareil ?
Bazoum, depuis sa cellule, semble répondre par son silence.Un silence qui pèse plus lourd que tous les discours.
Ghaliou Alhassane conclut, presque solennel :« Dans l’obscurité du putsch, Bazoum est devenu lumière. Il a prouvé qu’il existe encore en Afrique des dirigeants qui peuvent perdre le pouvoir sans perdre leur honneur. Et c’est cela que l’histoire retiendra. »Quant à Issoufou, la page se tourne.Mais elle se tourne avec fracas, dans un bruit de rupture.
Le prix de la loyauté
Le Niger a payé le prix d’une alliance brisée.Bazoum paie celui de l’intégrité.Et Issoufou, celui de la trahison.L’histoire, elle, continue de s’écrire.Et dans cette histoire, une certitude demeure : la dignité finit toujours par vaincre la force.
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