Édition du 24 mai 2022

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Planète

One Ocean Summit : face à l’urgence climatique, « un imaginaire technocentré »

Du 9 au 11 février 2022, Brest a accueilli le One Ocean Summit, un sommet international organisé à l’initiative d’Emmanuel Macron pour la protection des océans. Retour avec l’océanographe Xavier Capet sur ce grand raout qualifié par certaines ONG de « vitrine du néolibéralisme bleu ».

11 février 2022 | tiré de mediapart.fr
https://www.mediapart.fr/journal/international/110222/one-ocean-summit-face-l-urgence-climatique-un-imaginaire-technocentre

Pendant trois jours, du 9 au 11 février, une quarantaine de chefs d’État, d’ONG, de scientifiques et d’entreprises se sont réunis dans le cadre du One Ocean Summit, un sommet international sur les océans organisé sous l’égide du président de la République Emmanuel Macron, et avec le soutien des Nations unies.

C’est que les enjeux de protection des mers sont énormes. À l’heure actuelle, 2,8 %seulement de la surface de l’océan est protégée des impacts néfastes de la pêche. Un secteur qui s’industrialise à grands pas : 80 % de la pêche mondiale est réalisée par seulement 10 % des pêcheurs.

Les ressources en cobalt, lithium ou nickel dont regorgent les fonds marins attisent pour leur part toutes les convoitises. Une trentaine de permis d’exploration en eaux profondes ont déjà été accordés à la Chine, à la France ou à la Russie, augurant l’exploitation minière des océans.

Enfin, aujourd’hui, une tonne de plastique finit dans la mer toutes les trois secondes. La pollution plastique des océans est telle qu’1,4 million d’oiseaux marins seraient tués chaque année à cause de l’ingestion de déchets plastiques.
Entretien avec l’océanographe Xavier Capet (laboratoire d’océanographie et du climat : expérimentations et approches numériques, de l’Institut Pierre-Simon-Laplace), qui a suivi de près ce sommet que certaines ONG ont qualifié de véritable opération de « bluewashing », voire boycotté.

Dans la foulée du One Ocean Summit, la France vient d’annoncer qu’elle rejoint le « Panel océanique », une coalition d’une quinzaine de pays qui réunit décideurs politiques et scientifiques, avec notamment pour objectif l’agrandissement de ses aires marines protégées. Quel est votre regard sur ces annonces en tant qu’océanographe ?

Xavier Capet : Ce «  Panel océanique  » fait partie de cette énième initiative qui permettrait de transformer une montagne de problèmes liés aux écosystèmes océaniques en « océan de solutions  », pour reprendre un des slogans de ce One Ocean Summit.

C’est un objet qui s’inscrit dans la lignée des coalitions qui bourgeonnent dans tous les sens, à l’instar de Because The Ocean, une alliance d’une trentaine de pays lancée à la COP21 de Paris fin 2015, puis réaffirmée à la COP22 de Marrakech en 2016. Cette initiative climatique autour des océans a depuis disparu des radars.

Dans quelle mesure empiler une nouvelle coalition aux initiatives préexistantes peut réellement servir à quelque chose ? À l’heure de l’urgence climatique, nous avons plus besoin d’actions réellement concrètes.

J’ai personnellement du mal avec ces effets d’annonce. À titre d’exemple, beaucoup d’États, dont la France, s’engagent depuis une dizaine d’années à créer des aires marines protégées pour préserver les océans de la surpêche. Et Emmanuel Macron a annoncé lors de ce sommet l’extension de la réserve naturelle nationale des Terres australes françaises, au sud de l’océan Indien. Mais les moyens pour la surveillance de ces aires ou pour le suivi écologique de ces zones océaniques continuent de manquer cruellement...

De même, les autorités clament que les aires marines protégées peuvent limiter les impacts des dérèglements climatiques, mais ce n’est absolument pas encore prouvé ! Nous, les scientifiques, sommes loin de savoir comment les océans vont être affectés par le changement climatique comme par les problèmes qui l’accompagnent, telle l’acidification des eaux.

À ce sujet, l’Union européenne s’est engagée à Brest à se doter d’un « jumeau numérique » ou digital twin des océans pour tester des scénarios d’actions climatiques. De quoi s’agit-il exactement ?

Depuis trois décennies, la communauté scientifique s’attelle à modéliser le fonctionnement de l’océan. En résumé, des lignes de codes sont entrées dans de grands ordinateurs pour simuler les lois physiques de l’océan et on demande aux machines de résoudre des équations. Ce sont des simulations numériques permettant de prédire dans quel état précis sera tel océan dans quelques jours. Ou de dire comment son état moyen va évoluer dans les décennies qui viennent.

Les cycles biogéochimiques commencent à être intégrés dans ces modélisations, pour connaître par exemple les flux de sels nutritifs et leur impact sur la photosynthèse du plancton et, in fine, la réaction de ce dernier au changement climatique.

https://twitter.com/EmmanuelMacron/status/1492124339080241152?ref_src=twsrc%5Etfw%7Ctwcamp%5Etweetembed%7Ctwterm%5E1492124339080241152%7Ctwgr%5E%7Ctwcon%5Es1_c10&ref_url=https%3A%2F%2Fwww.mediapart.fr%2Fjournal%2Finternational%2F110222%2Fone-ocean-summit-face-l-urgence-climatique-un-imaginaire-technocentre

Mais il subsiste encore énormément de lacunes et de marges d’incertitude. Il faut garder beaucoup d’humilité : on parle ici de systèmes naturels d’une complexité inouïe. Et même si on comprenait totalement le fonctionnement actuel des écosystèmes océaniques, ce qui est très loin d’être le cas, on ne saurait toujours pas comment les océans vont se comporter face à telle ou telle perturbation.

Une opération de marketing en faveur du techno-solutionnisme.
Xavier Capet, océanographe

Le concept de « jumeau numérique » provient de l’industrie. C’est une méthode pour simuler un système industriel comme une chaîne d’assemblage ou un réseau électrique afin d’anticiper comment il réagira en cas d’accident, par exemple. Ici, l’objet modélisé a été produit par l’homme, avec un nombre de composants fini. Mais la nature n’est pas une création humaine destinée à remplir une fonction précise, et le nombre de dimensions à appréhender est tellement gigantesque qu’il n’est pas possible de les modéliser fidèlement par ordinateur et à l’aide de l’intelligence artificielle.

Nous sommes nombreux au sein de la communauté scientifique à être mal à l’aise : le pilier de notre travail et de notre communication avec les décideurs comme avec le grand public, c’est de parler de nos incertitudes et, justement, nos modèles numériques ne sont pas des « jumeaux » de l’océan !

Nous sommes pris, avec ce digital twin des océans, dans une opération de marketing en faveur du techno-solutionnisme, où des acteurs hors de la sphère académique [à l’instar de Mercator Océan – ndlr] entrevoient des opportunités de nouveaux marchés. Cela pose clairement des questions d’éthique scientifique.

On estime que d’ici 2050, il y aura plus de tonnes de plastique que de tonnes de poisson dans l’océan. Le One Ocean Summit a accouché de la Clean Ocean Initiative, qui met sur la table 4 milliards de dollars d’ici 2025 contre la pollution plastique...

En France, la suppression progressive du plastique à usage unique est en route. Et la France pousse sincèrement pour que ceci se diffuse à d’autres pays. La volonté enfin affichée de s’attaquer à ce problème par le bon bout en réduisant la production de plastique plutôt qu’en imaginant nettoyer les océans est à noter parmi les signes positifs. C’est tout de même bien mince et les océans vont continuer à se charger de plastique pendant des décennies.

Le chercheur Stefan Aykut, qui travaille sur la gouvernance du climat, parle de « fabrique de la lenteur », et ici, avec la pollution plastique, on est complètement dedans.

Ce sommet contribue à nourrir un imaginaire technocentré où, face à l’urgence climatique, les industriels nous affirment qu’ils trouveront toujours des solutions, malgré l’état désastreux de la nature.

Les expressions de « croissance bleue » ou d’« économie bleue » ont été martelées durant ces trois jours de sommet. On a l’impression que l’océan n’est perçu que comme un ensemble de services, notamment pour la capture du carbone…

Appréhender les milieux naturels comme quelque chose qui pourrait nous rendre service, pourquoi pas. Mais ne se focaliser que sur la dimension « service » des écosystèmes dénie la possibilité de transformer notre relation au vivant, de revivifier notre lien culturel, anthropologique, avec les océans.

Protéger les herbiers sous-marins ou les écosystèmes mangroviers participe à absorber le carbone dans notre atmosphère – ce qu’on appelle le carbone bleu –, mais ces possibilités de capture de carbone pour lutter contre les dérèglements climatiques demeurent incommensurables à côté de nos gigantesques émissions de gaz à effet de serre.

Quant à l’économie bleue, je pense à des secteurs économiques comme l’algoculture, qui, à petite échelle, peut apporter des débouchés intéressants localement. Mais pendant qu’on discute de ce type de projet, des dynamiques destructrices sont toujours à l’œuvre, comme l’exploitation des énergies fossiles en mer ou le développement de la surpêche qui alimente l’industrie des farines de poisson (pour l’élevage industriel ou l’alimentation humaine), au détriment de toute une économie artisanale, par exemple en Afrique de l’Ouest.

Les abysses sont le nouvel eldorado des industriels et un des grands sujets absents du One Ocean Summit a été l’extraction minière en eaux profondes. Par ailleurs, Emmanuel Macron a promis en octobre dernier de consacrer 2 milliards d’euros sur cinq ans à l’exploration des grands fonds marins dans le cadre de son plan d’investissement « France 2030 »…

J’ai été surpris effectivement que l’extraction minière en eaux profondes ne soit pas sur le devant de la scène. Ce type de sommet a aussi pour rôle de faire de la sensibilisation aux problématiques océaniques. Un dialogue aurait pu être mis en place avec le grand public sur les implications des défis techniques du futur comme la voiture électrique, ou plus généralement la transition énergétique, qui nécessitent des métaux comme le lithium ou le cobalt.

Plus on continue le business as usual, plus on s’engouffre dans la croissance de nos besoins numériques, et plus nous risquons d’aller chercher des ressources minières dans les fonds marins. Il y a un vrai compromis à trouver collectivement.

L’extraction minière en eaux profondes a été mise sous le tapis car elle embarrasse de nombreux gouvernements, et peut-être même la France.
Xavier Capet, océanographe

Les fonds océaniques sont les derniers espaces vierges sur Terre et là, nous serions prêts à y envoyer des bulldozers monstrueux dans des zones où rien que la lumière est capable d’endommager la faune marine abyssale.

Les scientifiques qui ont participé à l’organisation du One Ocean Summit ont, je crois, péché par naïveté : il y a besoin d’instituer un rapport de force avec les décideurs pour imposer un dialogue lucide sur l’extraction minière en eaux profondes. A contrario, le sujet a été mis sous le tapis car il embarrasse de nombreux gouvernements, et peut-être même la France.

Je suis désabusé car nous sortons tout juste du succès planétaire sur Netflix du film Don’t Look Up. Déni cosmique, qui explique à merveille comment la connaissance scientifique ne suffit pas à elle seul à faire basculer les décideurs. Il est temps que les scientifiques s’organisent et assument la conflictualité avec les sphères politiques plutôt que de se faire imposer un agenda par un président de la République en campagne pour sa réélection.

Mickaël Correia

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