Édition du 21 juin 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Où en sommes-nous ?

Les banquiers, et leurs alliés les gouvernements européens et les organismes économiques internationaux ont mis encore une fois à genoux le peuple grec et lui imposent de nouvelles mesures d’austérité qui l’enfonceront encore plus dans la misère. Bien que ce peuple vive depuis des années sous la botte de la dictature financière mondiale et après que plusieurs gouvernements tant de de droite que de la gauche ‘’ socialiste ‘’ traditionnelle se soient soumis à elle, voilà que la coalition de la gauche radicale Syriza fait de même à son tour, discréditant ainsi l’ensemble des partis de la gauche radicale à travers le monde.

La sociologue et activiste américaine Naomi Klein disait dans le documentaire Agora consacré à la misère vécue par le peuple grec que la même logique d’austérité avait cours dans les autres pays occidentaux. Après plus d’un an de gouvernement Couillard au Québec nous sommes en mesure de constater la présence du même discours ici avec comme prétexte chez nous comme en Grèce de permettre à l’état québécois de diminuer sa dette et d’assainir ainsi les finances publiques. Nous avons vu au cours de la dernière année les effets dramatiques d’une telle politique et d’un tel discours unilatéral du gouvernement du Québec dans plusieurs secteurs de la société québécoise ( secteurs de la santé et des affaires sociales, des écoles et des CPE, hausse des tarifs etc. ). Nous verrons à l’automne à l’occasion des négociations syndicales dans le secteur public et de la poursuite de la mobilisation l’ampleur de la résistance du peuple québécois à ces mesures d’austérité qui ne font que s’accentuer et dont nous verrons de plus en plus les effets sur la classe moyenne mais surtout les effets les plus cruels sur les groupes les plus démunis et les plus vulnérables de notre société. Le discours unidirectionnel du gouvernement du Québec matraqué sans cesse et visant une privatisation en douce des pans entiers de l’édifice public, est par ailleurs tellement bien relayé auprès de la population par les empires médiatiques et la majorité des commentateurs. Le même discours et la même approche ont cours au niveau fédéral mais en bout de ligne ce sont aux niveaux provinciaux et municipaux que nous en sentons le plus d’effets suite notamment aux baisses des transferts fédéraux, sans oublier Postes Canada ou Radio-Canada, ou les coupures dans les programmes des ministères au niveau canadien, en plus du silence imposé à tous ceux et celles qui dans la fonction publique sont en désaccord avec le gouvernement Harper, dont les scientifiques.

Sans être une personne très compétente en économie mais interpellé comme bien des gens à m’y intéresser de plus près la situation actuelle m’amène à me poser des questions sur le système capitaliste néolibéral mondialisé et hégémonique dans lequel nous vivons et sa forme actuelle. Au cours des décennies qui ont suivi l’après-guerre on a l’impression que l’économie capitaliste était largement profitable pour les plus riches mais également pour la classe moyenne grâce à un fort taux de croissance appuyé par une forte consommation et on le réalise maintenant aussi sur un fort endettement tant des états que des individus. Puis une croissance même plus faible a reposé plus récemment sur une surconsommation dans les pays développés et une très forte croissance dans des pays émergents comme la Chine, le Brésil ou l’Inde par exemple, croissance qui a entraîné à leur tour dans ces pays un développement rapide d’une classe moyenne mais cette croissance a à son tour ralenti et on a senti de nouveau un essoufflement.

On a aussi l’impression que le maintien de la croissance passe maintenant par le rétrécissement de la taille des états et la prise en charge par le privé de fonctions traditionnellement assumées par l’état ( santé, éducation, infrastructures etc. ). Évidemment un discours approprié de dénigrement de l’état et de valorisation du rôle du privé accompagne l’action gouvernementale, discours encore une fois bien relayé par les grandes entreprises privées de presse, et lorsque cela n’est pas suffisant on coupe les vivres à la télévision et la radio d’état parfois plus critiques comme cela se fait avec Radio-Canada ou on ferme ses portes comme cela s’est fait en Grèce.

On a également vu au cours des dernières décennies le développement d’un secteur financier et d’une économie virtuelle qui est devenu le pilier de l’économie actuelle au détriment de l’économie réelle traditionnelle productrice de biens et de services et créatrice d’emplois. On voit maintenant une croissance économique timide mais sans création et parfois même avec une réduction de l’emploi, mais avec un accroissement rapide des revenus des actionnaires de ces mêmes entreprises et des plus fortunés. De plus on a vu avec la crise de 2008 la fragilité d’une économie mondiale dominée par l’économie financière et suite à la déréglementation du secteur bancaire et financier tous les abus sont permis. S’enrichir maintenant veut dire faire de bons placements et obtenir le meilleur rendement possible plutôt que de démarrer une entreprise et créer des emplois. Et comme on dit dans le langage populaire québécois ‘’ c’est avec de l’argent qu’on fait de l’argent ‘’. Normal alors que plus que jamais plus une personne à d’argent à placer, plus elle peut récolter de dividendes et de plus en plus vite dans un monde où les transactions se font à la nanoseconde.

L’approche économique néolibérale actuelle entraîne des parties importantes de la population dans la misère et ça dans la plupart des pays du monde mais également des populations entières dans la misère extrême comme on le voit avec des milliers de réfugiés qui prennent la mer en plongeant souvent dans une chimère de vie meilleure. Dans le documentaire Agora sur la Grèce le réalisateur a suivi pendant quatre ans des citoyens(nes) grecques dans leur descente aux enfers. On y voit plusieurs hommes qui ont perdu leur emploi dont certains arrivées à la fin de la cinquantaine ou au début de la soixantaine n’arrivent plus à trouver un emploi. On voit des hommes et des femmes ramasser les restes dans la rue après la fermeture d’un marché. On rencontre un couple incapable de continuer à payer sa maison devoir la mettre en vente. Et surtout on voit de dignes et fiers citoyens(nes) travailleurs(euses) devenir des itinérants à la recherche quotidienne de nourriture et d’un endroit pour passer la nuit. On voit aussi de nombreuses manifestations et des affrontements musclés avec les policiers avec une population acculée au pied du mur. On voit ici une partie de la classe moyenne à bout de souffle qui n’en finit plus de suer pour payer ses factures et bien des gens éduqués et formés qui n’arrivent pas à prendre leur place sur le marché en accédant à un emploi de qualité, régulier et à temps plein.

Pour maintenir le système économique actuel au profit des plus riches et appliquer aux peuples du monde il faut aussi déployer un arsenal de répression multiple. Tout d’abord il faut une bonne machine de propagande bien huilée qui transmet un discours bien articulé et unique sur la dette publique et la nécessité des mesures d’austérité seul remède pour éviter une crise économique majeure mondiale, et la perte de son niveau de vie pour l’ensemble de la classe moyenne que l’on tente de convaincre de soutenir l’action des gouvernements, alors qu’une bonne partie de cette même classe est tirée vers le bas dans la réalité.

Il faut également un appareil législatif, judiciaire et policier qui réduit constamment l’espace démocratique et limite le droit d’expression, le droit de grève et le droit de manifestation pour empêcher un discours autre prendre place et qui remettrait en cause cette façon de faire. On l’a vu à Montréal avec l’arrestation massive de manifestants bien poivrés et l’imposition de fortes amendes.

Se pose alors la question : que faire ? Tout d’abord constater que l’approche économique capitaliste néolibérale actuelle dans sa fuite en avant nous mène tout droit dans un cul de sac. On pille sans cesse les ressources de la planète et on la pollue sans vergogne. Celle-ci n’en finit plus de réagir avec de multiples soubresauts dont les bouleversements climatiques. Les humains s’épuisent également à essayer de suivre le rythme effréné imposé par le système au prix de plus en plus de maladies physiques ainsi que l’apparition grandissante de maladies mentales et émotionnelles et à une consommation galopante de médicaments. Des sentiments de frustration, de colère, d’impuissance nous habitent, sinon un grand désarroi ou un profond désespoir sont présents chez plusieurs personnes.

Il faudrait articuler un contre discours à la fois global et concret, ce que n’a pas su faire le gouvernement Syriza en Grèce en ne proposant pas un plan de rechange au plan des banquiers, inspiré par la vision d’un autre monde possible avant tout humanisé et basé sur le respect de l’environnement, la paix et la justice sociale, et faisant appel à la solidarité entre les peuples. Pour formuler ce discours il ne faut pas hésiter à sortir des sentiers battus, remettre en question en profondeur le système actuel, secouer nos propres façons de penser et nos organisations, et faire preuve de créativité. Même si tout ne peut être changé du jour au lendemain tant que nous demeurons à l’intérieur du système actuel il nous faut le remettre en question en profondeur continuellement tout en proposant de mesures de transition pouvant nous mener vers un ordre nouveau du monde. Parmi ces mesures n’hésitons-pas à reprendre des mesures traditionnelles d’une partie de la gauche comme la nationalisation des banques qui s’avère nécessaire et urgente plus que jamais.

On doit aussi partager ce discours avec notre famille, nos amis, nos voisins, et occuper la place qu’il nous reste dans les médias. On devrait également unir nos forces et se mobiliser afin de créer des liens de solidarité dans chaque communauté, dans chaque pays ainsi qu’à l’échelle mondiale pour créer un rapport de forces face à ceux, politiciens et bureaucrates des organisations économiques internationales sans coeur au service de la classe dominante, qui nous entraînent avec eux dans le chaos. Nous devons aussi réunir nos luttes dans une lutte plus globale et ne plus agir de façon ponctuelle et dispersée mais de façon continue et unitaire. On devrait aussi s’unir avec les autres peuple dont les plus pauvres et vulnérables et ne pas régler nos problèmes sur leur dos, d’autant plus que le sort qui leur réservé sera peut-être le nôtre dans un futur. Nous devons dès maintenant élargir le champs de l’action citoyenne et démocratique dans la rue et élire dans nos parlements des personnes intègres éprises de justice sociale, de la défense du bien commun et de solidarité mondiale. Nous devons également mettre sur pied au niveau national et international des médias alternatifs pour faire contrepoids aux grands propriétaires de presse et rejoindre les rangs d’organisations internationales comme Avaaz.

Face à la situation actuelle soit que nous sombrons dans le repli sur soi, le cynisme et le désespoir, soit nous nous remettons en marche après le repos estival et nous reprenons possession de la rue pour nous y serrer les coudes et se faire du bien tout en faisant avancer nos idées qui sont porteuses d’avenir pour l’humanité. Le système en place semble fonctionner sur le respirateur artificiel, peut-être n’a-t-il besoin que d’une petite poussée pour que l’on puisse passer à autre chose ? N’attendons-pas la catastrophe avant de réagir. Réveillons-nous et unissons-nous.

Yves Chartrand

Yves Chartrand

Intervenant social
Montréal

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