Édition du 9 avril 2024

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le mouvement des femmes dans le monde

Pornographie féministe : « empowerment » ou soumission ?

Françoise Soldani a fait ses études universitaires à l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence, puis à la Sorbonne, où elle a étudié les questions ayant trait à l’égalité entre les femmes et les hommes, et les études de genre. Elle dispense des formations ayant trait à ces questions ainsi que la sociologie de la famille et des modes de vie au sein de différentes structures. Elle a publié « La Voix des femmes » (Éditions Le Bateau ivre).

Interview de Francoise Soldani par Francine Sporenda

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2023/02/23/pornographie-feministe-empowerment-ou-soumission/

Q : La pornographie est devenue depuis longtemps un phénomène de masse. Vous citez le chiffre de 60% d’hommes ayant visionné des vidéos pornographiques, chiffre qui a sans doute augmenté depuis. Comment expliquez-vous que le porno soit aussi populaire ? Qu’est-ce qu’il apporte aux hommes (qui sont de loin ses principaux consommateurs), en dehors de la masturbation pour qu’il n’y ait plus qu’une minorité d’entre eux qui résistent à s’y mettre ?

R : La pornographie est une industrie mondiale très lucrative, au sein de laquelle l’offre devance la demande. Il y a une massification de la diffusion des contenus pornographiques en ligne depuis les années 2000, où les grandes plateformes numériques (les tubes) se sont imposées dans le paysage numérique. Tout le monde peut avoir facilement accès à ces diffusions, adultes, adolescents, enfants, le plus souvent librement et gratuitement, et les contenus extrêmement nombreux n’ont aucune limite.

La pornographie est, en effet, un phénomène de masse, la France étant le 4e pays le plus consommateur de pornographie dans le monde, derrière les États-Unis, le Royaume-Uni et le Japon. Actuellement, 70% des Français consulteraient tous les mois au moins un contenu pornographique. La demande mondiale de contenus pornographiques sur Internet correspond à une demande sur huit sur ordinateur et une demande sur cinq sur mobile [1].

La pornographie est devenue très populaire, c’est indéniable. D’une part, l’architecture du système économique de la pornographie, bâtie sur un accès démultiplié aux contenus pornographiques via des plateformes comme Pornhub ou Youporn qui sont les plus connues, a permis une diffusion massive de contenus pornographiques. Cette massification, par la facilité d’accès, par la grande diversité des contenus et l’absence de contrôle sur internet, a ouvert la voie à une pornographie très répandue et populaire. À titre d’exemple, en2021, près d’un millier de sites pornographiques accessibles depuis la France ont été recensés. Il ne faut pas oublier les autres circuits qui fonctionnent comme Instagram, OnlyFans. Avoir un compte sur cette plateforme permet de voir les contenus publiés par des célébrités, mais aussi des contenus à caractère sexuel, et on peut également y vendre des vidéos pornographiques filmées avec un smartphone. Des contenus pornographiques peuvent être envoyés également dans la messagerie privée sur Twitter, YouTube, Snapchat, WhatsApp…

D’autre part, même si la pornographie n’est pas récente, ce qui est récent c’est non seulement sa visibilité, sa disponibilité, mais aussi sa banalisation. Les contenus pornographiques de plus en plus violents, dégradants, ne sont plus cachés ou confidentiels. Ils deviennent légitimes, décomplexés et même revendiqués au nom d’une sexualité libérée, sans tabou, ce qui explique également sa popularité.

Les hommes sont les principaux consommateurs de pornographie : 56% des hommes de plus de 18 ans se rendent sur des sites pornographiques chaque mois, contre 21% des femmes. Parmi les internautes de moins de 15 ans, 28% des garçons se rendent sur ces sites tous les mois, contre 13% des filles. Les contenus violents, voire très violents, représentent 90% des scènes pornographiques, ce qui n’existait pas dans la pornographie d’antan. On assiste à une érotisation de la violence et c’est en grande majorité le corps des femmes qui en est l’objet. Domination et violence sont érigées en normes de plaisir et de libération sexuelle. Or, la domination violente est un des socles du patriarcat, ce qui explique la consommation majoritaire de pornographie par les hommes. Désormais érigée en norme sociale, la pornographie suscite l’adhésion du plus grand nombre d’hommes, car la norme sociale définit ce qui est socialement acceptable et partagé, elle définit les mœurs et usages d’un groupe, d’une société [2].

Repères ?

Q : Ce qui me frappe le plus dans le porno actuel, c’est l’imagination débordante, infinie, des producteurs de porno, qui ont inventé de nombreuses pratiques et « niches » sexuelles qui n’existaient pas il y a 50ans : femmes enceintes, porno nazi, porno raciste, etc. Comment expliquer l’extrême créativité de cette offre pornographique ?

R : Au sein de l’industrie pornographique et de ses contenus, il y a une véritable zone de non-droit, de permissivité quasi absolue, qui ne serait pas admise dans d’autres productions visuelles. Cette porte ouverte se conjugue avec la vision individualiste des sociétés néo-libérales pour lesquelles les droits individuels sont défendus dans tous les domaines. Ainsi le droit de proposer n’importe quel type de contenu pornographique, et le droit d’assouvir n’importe quel fantasme sexuel est revendiqué comme une liberté. Producteurs et consommateurs défendent la notion de consentement, les uns pour créer des contenus toujours plus violents, pervers, incestueux, auxquels « consentent » surtout les actrices, les autres pour les visionner. Ces contenus toxiques sont addictifs pour les jeunes comme pour les adultes, ce qui explique le grand nombre des « niches » sexuelles, sans oublier non plus les profits générés par l’industrie mondiale de la pornographie. Un article publié sur le site capital.fr daté du 22 mai 2020, indique que, « depuis 2012, le chiffre d’affaires de l’industrie du X a bondi de 50% pour passer à 7,5 milliards de dollars ». Plus il y a de bénéfices perçus par l’hébergement de sites rentables, de fenêtres publicitaires et de vente de produits, plus le catalogue des sujets pornographiques s’étoffe »

Q : Le porno est maintenant, bien plus que celle proposée dans les écoles, l’éducation sexuelle des ados. Qu’est-ce que le porno enseigne aux garçons sur la sexualité ? Et aux filles ?

R : Un enfant sur deux a vu de la pornographie en primaire, deux enfants sur trois ont un smartphone avant 12 ans et 100% des collégiens ont visionné de la pornographie. C’est par la pornographie que les plus jeunes s’éduquent à la sexualité. Ils découvrent et s’approprient les codes et les normes sexuelles pornographiques dominantes, considérées normales.

La puissance des images est très forte. Les images s’imposent, conditionnent l’imaginaire et les représentations sociales collectives. C’est par les images que la sexualité selon la pornographie est diffusée, ce qui a des incidences sociales certaines. Les adolescents sont exposés à des vidéos qui sont violentes à 90%. Cela va codifier la représentation de la sexualité et les relations entre les garçons et les filles. La pornographie que visionnent les adolescents est construite sur l’objectivation du corps des femmes, elle est focalisée sur le plaisir masculin, la performance, la virilité, les pratiques humiliantes, la contrainte et la violence qui plairaient aux filles. La culture du viol est banalisée par la pornographie, c’est le message envoyé aux garçons.

Les adolescentes sont exposées à ces mêmes scènes qui diffusent des normes d’hypersexualisation, de jeunisme (les actrices sont recrutées de plus en plus jeunes), de soumission à des pratiques violentes qui seraient gage de libération sexuelle, car la brutalité est normalisée.

Les adolescentes, au travers de la pornographie, reçoivent les codes d’une morale sexuelle pornographique tyrannique et brutale, au service de la domination masculine.

Q : La pornographie actuelle répand dans la société une propagande anti-femmes d’une violence et d’une efficacité extrêmes. Quel impact à cette vision des femmes très négative et très largement diffusée sur la société ? Quel rôle joue-t-elle dans le backlash antiféministe ?

R : Cette vision des femmes très négative transmise par la pornographie dessert complètement la cause des femmes. Elle forge l’imaginaire collectif et les représentations collectives dominantes dans le sens d’un renforcement du patriarcat. L’efficacité de cette propagande, et c’est sa force, c’est de faire passer ces messages négatifs envers les femmes pour une libération des mœurs, une évolution des rapports hommes/femmes. Il s’agit plutôt d’une libéralisation des possibles en matière de domination masculine.

La pornographie porte atteinte au féminisme en discréditant le mouvement. Ainsi que l’a théorisé par le concept du backclash l’autrice américaine Susan Faludi dans les années 90, chaque avancée pour le droit des femmes provoque un mouvement réactionnaire et masculiniste, un retour de bâton. En l’occurrence, la pornographie a cet effet en diffusant des images et des messages de soumission, de marchandisation du corps des femmes, de sexualité violente et dominante. C’est une régression, et le féminisme se retrouve au banc des accusés, les féministes seraient coupables de s’opposer à la libération sexuelle, et voudraient imposer une morale puritaine.

Q : La pornographie a-t-elle un impact important et normatif sur la sexualité elle-même ? Est-il encore possible pour les femmes d’avoir des rapports sexuels sans être soumises à des pratiques pornographiques ?

R : La pornographie étant diffusée, regardée librement, massivement et précocement, elle redéfinit les conduites sexuelles. La pornographie est normative et prescriptive, elle s’impose en tant que modèle de comportement sexuel. Dans la mesure où la pornographie a normalisé la sexualité avec contrainte en grande majorité envers les femmes, il est difficile de penser que de telles pratiques ne sont pas expérimentées, voire imposées. 47% des Français ayant déjà vu un film X ont reproduit les positions proposées [3].

Q : Les femmes en prostitution disent que les acheteurs de sexe arrivent avec une liste de pratiques sexuelles qu’ils ont vues dans des vidéos pornographiques et dont ils leur demandent la réplication exacte. Vos commentaires ?

R : Payer pour avoir une relation sexuelle, c’est avoir des exigences d’un client qui achète un service. Les femmes prostituées sont en situation d’exploitation sexuelle, de domination, domination du réseau qui la prostitue, domination du client. Les productions pornographiques ayant pour sujet la prostitution, les fantasmes sur les prostituées, violents et sans limites, ne manquent pas, car ils sont très regardés. La pornographie est la « théorie », la prostitution est la pratique, les clients paient pour ce qu’ils veulent obtenir de la prostituée et ce que leur transmettent les normes sexuelles de la pornographie qu’ils s’approprient : tout peut être exigé.

Q : Vous dites dans le livre de Suzy Rojtman « Féministes ! Luttes de femme et luttes de classe » que la pornographie féministe est issue du féminisme libéral « pro-sexe » et relève du « libéralisme libertarien ». Vos commentaires ?

R : La pornographie féministe, est un des labels de l’industrie de la pornographie, un label mineur. C’est le féminisme libéral « pro-sexe » qui est à l’origine de ce courant. La pornographie féministe admet au préalable l’existence de la pornographie et de son industrie, conteste le courant dominant de la pornographie au sein duquel l’homme domine, impose et soumet la femme. La revendication du féminisme pro-sexe est la suivante : la pornographie peut être féministe à partir du moment où la pratique est consentie et que le point de vue est celui d’une femme. La pornographie doit être investie par les femmes comme enjeu de pouvoir et lieu d’émancipation. Cette revendication s’inscrit dans le libéralisme libertarien, pour lequel l’individualisme et les droits individuels liés au libéralisme se conjuguent avec la liberté poussée à son paroxysme par le libertarisme : la liberté est une fin et un moyen.

En somme, il n’y a pas de questionnement sur la notion de consentement, ainsi que l’analyse la sociologue Eva Illouz : « en mettant seulement l’accent sur le consentement, on présuppose que tout acte consenti n’est pas, en soi, condamnable ou préjudiciable. ». Il n’y a pas d’interrogation sur ce qui sert ou dessert la cause des femmes en tant que groupe social, car l’approche féministe pro-sexe, libérale et libertarienne ne raisonne qu’en terme de perception individuelle et de liberté personnelle.

« Le féminisme n’est pas la question du choix que l’on fait, mais la liberté de le faire » selon les propos de Jennifer Baumgardner et Amy Richards dans leur ouvrage Manifesta.

Q : La pornographie féministe se prétend transgressive et libératrice pour les femmes, mais vous soulignez qu’elle est surtout une soumission/adaptation des femmes au système patriarcal. Pourquoi ?

R : L’adaptation à un modèle de domination n’est pas une transgression, ni une libération. La pornographie a été inventée par les hommes, pour les hommes, c’est une des composantes du système patriarcal. Actuellement la pornographie va toujours plus loin dans la domination violente, les pratiques dégradantes, la banalisation du viol. La pornographie s’inscrit dans la culture du viol. Ce n’est pas parce que la pornographie est estampillée féministe qu’elle n’adopte pas les codes d’une sexualité toxique, comme s’il y avait une bonne pornographie à opposer à une mauvaise. La pornographie est et reste un système d’oppression envers les femmes, s’y adapter comme le fait la pornographie féministe, c’est ce que font les dominées devant les dominants dans un système d’oppression. La philosophe féministe Marylin Frye explique qu’en présence d’un système oppressif, les dominées sont en situation de double contrainte, s’opposer et en payer le prix fort, où contenter l’oppresseur afin d’essayer de limiter les conséquences. Il s’agit de préférences adaptatives, des options qui ne sont ni confortables ni faciles à vivre. Il n’y a aucun intérêt pour les femmes à s’adapter aux règles de l’oppression de la pornographie, même si elle se dit féministe, elle ne libère pas les femmes, mais les soumet en leur donnant l’illusion d’une libération sexuelle.

Q : La pornographie féministe représente-t-elle une compétition sérieuse pour la pornographie masculiniste majoritaire ?

R : C’est justement parce qu’elle ne représente pas grand-chose pour le courant dominant masculiniste que la niche de la pornographie féministe peut jouer dans la cour des grands. Ce qui fait consommer actuellement en matière de pornographie, ce sont avant tout les scènes violentes et dégradantes envers les femmes (80% des contenus visionnés), et l’industrie de la pornographie, sans souci d’éthique, donne à voir ce qui est vendeur. Comme l’a écrit le professeur émérite de Tale, William Deresiewicz : « ce qui commence aux confins reste aux confins » ; contre une immense puissance industrielle comme l’est la pornographie, davantage de vente avec un autre label sert avant tout l’industrie elle-même.

* Source SimilarWeb (août 2022)
* Rapport d’information n° 900 (2021-2022) de Mmes Annick BILLON, Alexandra BORCHIO FONTIMP, Laurence COHEN et Laurence ROSSIGNOL, fait au nom de la délégation aux droits des femmes, déposé le 27 septembre 2022
* Source IFOP.

https://revolutionfeministe.wordpress.com/2023/02/19/pornographie-feministe-empowerment-ou-soumission/

Francine Sporenda

Américaine qui anime le site Révolution féministe.

https://www.facebook.com/RevolutionFeministe/

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