Tiré d’Orient XXI.
« Dans la guerre afghane, faites entrer Sir Mortimer Durand », titrait Myra MacDonald, alors cheffe du bureau Reuters en Inde, le 24 octobre 2012 (1). À cette époque, neuf ans avant le retour des talibans au pouvoir, la frontière afghano-pakistanaise dite « ligne Durand », du nom justement de Sir Mortimer Durand, était déjà en surchauffe, pour des raisons assez comparables à celles d’aujourd’hui. Mollah Fazlullah, chef du Mouvement pour le renforcement de la charia (Tehrik-e-Nifaz-e-Shariat-e-Mohammadi), avait mis à feu et à sang la vallée de Swat au Pakistan, jusqu’à ce que l’armée le déloge ainsi que ses combattants, en juin 2009. Fazlullah s’enfuit alors dans la province afghane de Kunar d’où il attaque régulièrement la fameuse « ligne Durand ».
De la même manière, les talibans pakistanais du TTP (Tehrik-e-Taliban Pakistan), chassés manu militari de la province du Waziristan en 2014, traversent cette ligne et associent leurs forces à celles des talibans afghans, leur prêtant main-forte dans leur reconquête du pouvoir en août 2021. Une fois la tâche accomplie, ils s’en retournent dans leurs fiefs d’origine, des deux côtés de cette « ligne Durand », où ils attaquent quotidiennement des postes-frontière et les forces fédérales, à l’intérieur des ex-zones tribales et de toute la province de Khyber-Pakhtunkhwa (KP) (2) mais aussi le long du tracé du Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC, selon son acronyme anglais) (3) ; ils y agressent les travailleurs chinois, depuis la haute vallée de l’Indus, où deux grands barrages hydro-électriques sont en construction, jusqu’au port de Gwadar, lui aussi construit par la Chine dans le Baloutchistan sur la mer d’Oman.
Un assemblage détonnant
Mais la nouveauté, depuis 2022, est l’association de circonstances entre le très islamiste TTP et la très séculière Armée de libération du Baloutchistan (Balochistan Liberation Army, BLA). Dans son rapport annuel « DHAK 2024 » publié par The Balochistan Post le 3 janvier 2025, la BLA se déclare « prête à travailler avec n’importe quelle entité, contre l’ennemi commun, pour un bénéfice mutuel », et ne cibler que ce qu’elle appelle « l’occupation pakistanaise du Baloutchistan », autant de cibles communes avec celles du TTP : l’armée, l’administration fédérale, le CPEC (4). Dans le même rapport, la BLA annonce qu’elle a mené 302 attaques en 2024, faisant 545 morts dans les « rangs ennemis ». Six de ces attaques ont été menées par la « branche fedayin » du TTP – branche chargée de former les candidats aux attentats-suicides.
Tout cela fait un assemblage détonant qui met en péril la stabilité du Pakistan. En 2025, selon le site South Asia Terrorism Portal (SATP), le terrorisme a fait 2 356 morts en KP, 1 534 au Baloutchistan, et 486 du côté afghan de la « ligne Durand », soit un total de 4 376 (5). L’escalade de la violence est telle que, fin 2025, le ministre pakistanais de la défense Khawaja Asif menace l’Afghanistan, accusé de soutenir le TTP, d’une « guerre ouverte ». Celle-ci devient effective, le 27 février 2026, avec des frappes aériennes simultanées sur Kaboul et les provinces de Nangarhar, Paktika et Kandahar, tuant 274 combattants du TTP, selon l’armée pakistanaise. Le 16 mars, une nouvelle frappe sur Kaboul, la cinquième en cinq mois, fait plus de 400 morts selon le gouvernement afghan, et au moins 145 selon la Mission d’Assistance des Nations unies en Afghanistan (Manua) qui chiffre aussi à 115 000 le nombre de personnes déplacées depuis la fin février.
Une création du « Raj » britannique
Nous sommes donc au pic d’une des plus graves confrontations depuis la création du Pakistan en 1947. Toutefois, ce serait une erreur de limiter l’analyse au retour des talibans au pouvoir en août 2021, en négligeant les causes profondes de ces affrontements guerriers qui ont tous tourné autour de la « ligne Durand » depuis son établissement en 1893 par l’empire britannique des Indes (le Raj britannique). Citons, par exemple, le légendaire Faqir du village d’Epi (adossé à la ligne) qui fit la guerre aux Britanniques depuis sa base de Khost en Afghanistan, et qui y proclama, en 1938, l’État du Pachtounistan indépendant, doté d’un parlement et d’un drapeau !
Après la naissance du Pakistan, en 1947, il tint tête à la jeune armée du pays pendant 18 mois. Il fut soutenu et financé par les trois rois afghans successifs, Amanullah Kahn, Nadir Shah et Zaher Shah, mais aussi par les partis nationalistes pachtounes surnommés les « Chemises rouges », et, côté Pakistan, par le National Awami Party et le Pakhtunkhwa Milli Awami party, encore actifs aujourd’hui. On ne compte plus les incidents qui ont suivi, comme la campagne militaire lancée en 1960-1961 par le premier ministre afghan Daoud Khan pour récupérer ce qu’il appelait « les territoires usurpés ». Devenu président de la République (1973-1978), il ne cessa d’affronter le premier ministre pakistanais d’alors, Zulfikar Ali Bhutto (1971-1977), sur la question de la « ligne Durand ».
Paradoxalement, celle-ci devint une protection pour l’Afghanistan après l’invasion soviétique (1979), puisque c’est du côté pakistanais de la ligne que s’organisait la résistance des moudjahidines. C’est encore de ce côté que venaient les talibans lorsqu’ils entrèrent sur la scène afghane en 1994.
Afghan est synonyme de Pachtoune
Mais pourquoi cette « ligne Durand » ne fut-elle jamais reconnue comme frontière internationale, ni par le pacifique roi Zaher Shah, ni par le président Mohammed Daoud Khan, ni par les quatre dirigeants communistes successifs, ni par les talibans (6) ? La raison première en est simple, mais ce qui en résulte ne l’est pas ! La ligne coupe le peuple pachtoune en deux parties inégales : deux tiers du côté du Raj britannique et un tiers seulement du côté de l’Afghanistan (7) qui porte pourtant son nom : afghan est synonyme de pachtoune (8). Du reste, le pays, créé en 1747, est conçu comme une confédération de tribus pachtounes.
Cela ne préoccupait guère le Raj alors soucieux, non de créer une frontière — par nature les empires n’ont pas de frontières fixes et définitives— mais une ligne de démarcation pour, comme on peut le lire dans les archives de l’Indian Office de Londres, « définir les sphères respectives d’influence du gouvernement britannique et de l’Émir […] La « ligne Durand » n’avait rien de la rigidité des autres frontières internationales. » L’Afghanistan étant déjà un État-tampon entre le Raj et l’empire russe, le texte poursuit : « Les tribus entre la frontière administrative de l’Inde et la « ligne Durand » étaient un tampon (adjoint) au tampon. » Il s’agit des zones tribales qui seront formellement instaurées en 1901 par le Raj… et deviendront le berceau des talibans en 1994 puis du TTP en 2005.
Il existe ainsi tout un corpus d’arguments sur lequel s’appuie l’État afghan pour affirmer que la « ligne Durand » n’a pas été conçue comme une frontière internationale stricto sensu : par une inversion sémantique entre l’anglais et le français, « border » signifie « frontière » internationale, tandis que « frontier » désigne plutôt les « bordures » d’empire. Si l’empire des Indes s’accommodait très bien de ce flou, ce n’est évidemment pas le cas du Pakistan qui, en tant qu’État, a besoin de frontières fixes et adopte, dès sa création, la « ligne Durand », au nom de l’héritage des traités. Un cas complexe de droit international, mais « une non-question » comme ont l’habitude de rétorquer les officiels pakistanais chaque fois qu’un interlocuteur essaie d’aborder le sujet.
Pour Islamabad en effet, la remise en cause de sa frontière nourrit les dynamiques séparatistes pachtounes et baloutches qui menacent l’intégrité du pays. Or une frontière internationale ne joue son rôle qu’à la condition qu’elle soit reconnue par les deux États qui la partagent. Ce n’est pas le cas. Le nom même de Mortimer Durand semble tabou, de peur que son évocation à haute voix réveille « l’éléphant dans le salon » comme disent les Anglais. C’est exactement ce qu’il se passe aujourd’hui. Petit florilège : « La question de la “ligne Durand” n’a toujours pas été résolue » (Zabiullah Mujahid, ministre afghan de l’information, Dawn 4 janvier 2022) ; « La “ligne Durand est une ligne imaginaire » (Nabi Omari, ministre adjoint de l’intérieur, Afghanistan International, 15 octobre 2025) ; et Omari encore, trois jours plus tard, dans Ariana News :
- "Les territoires historiques d’Afghanistan [sont] restés du côté pakistanais de la soi-disant ligne tracée entre nous : Allah le tout-puissant créera les moyens pour qu’ils reviennent à nouveau dans notre patrie."
« Les talibans sont notre propre créature »
Cela explique pourquoi le Pakistan a pratiquement créé le mouvement taliban en 1994. Khawaja Asif, l’actuel ministre de la défense l’avoue désormais sans détour : « Les talibans sont notre propre créature, nous les avons créés et nourris… » (Amu TV, 14 octobre 2025). La stratégie était assez simple et le général Nasrullah Babar, alors ministre de l’intérieur du gouvernement Benazir Bhutto, n’en faisait pas mystère : les talibans sont tous pachtounes. En les installant à Kaboul, en 1996, et en assurant la pérennité de leur pouvoir, Islamabad escomptait obtenir d’eux la reconnaissance du statut de frontière de la « ligne Durand ». Pourtant, malgré ce soutien indéfectible, les talibans ne se sont jamais soumis à cette exigence, jusqu’à la chute du régime provoquée par l’intervention des États-Unis et de leurs alliés en 2001. Ils reprennent le maquis, tandis qu’émerge dès 2005 le TTP, à l’origine indépendant des talibans « historiques ». Ce dernier rassemble un conglomérat d’une vingtaine de groupes : des tribus pachtounes révoltées, dont la tribu Mehsud (9), des organisations terroristes bannies en 2002 par le président pakistanais Pervez Musharraf, ainsi que des groupes armés exogènes d’Al-Qaida dont le Mouvement islamique d’Ouzbékistan et le Parti islamique de l’Est Turkestan (Ouïghours).
De 2007 à 2014, le TTP plonge le Pakistan dans une violence inouïe, visant de hauts responsables politiques et militaires, le grand quartier général de l’armée, des bases navales et des convois de l’OTAN. Il est l’auteur revendiqué de l’assassinat de Benazir Bhutto, en décembre 2007. Le SATP compte 12 000 morts par attentats et représailles aéroportées de l’armée, entre décembre 2007 et décembre 2008, soit 35 morts par jour. En 2014, le Pakistan monte l’opération Zarb-e-Azb, une force de 30 000 soldats et chasse le TTP du Waziristan, qui rejoint alors les talibans afghans dans leur djihad contre les armées d’occupation. Tous les ingrédients sont en place pour la déflagration actuelle.
Le retrait états-unien
Pour comprendre, il faut revenir sur « les accords pour la paix en Afghanistan », dits accords de Doha, entre les États-Unis et les talibans, signés le 29 février 2020, quelques mois avant le retour de ces derniers au pouvoir. Ils s’étaient alors engagés à très peu de choses, si ce n’est de rompre toutes relations avec des groupes terroristes susceptibles de menacer la sécurité états-unienne, souvenir douloureux du 11 septembre 2001. En invitant le TTP à rentrer chez lui dans les zones tribales de la frontière, ils espéraient éloigner de facto Al-Qaida, dont toutes les cellules font partie du conglomérat, et ainsi se prévaloir de respecter leurs engagements vis-à-vis des États-Unis.
Mais les choses ne se passent pas comme prévu. En effet, le chef du TTP, Nur Wali Mehsud, encouragé par la victoire des talibans afghans sur la plus puissante coalition militaire du monde (38 pays), est persuadé qu’il peut, lui aussi, mettre le Pakistan à genoux. Il reprend immédiatement les combats sur la « ligne Durand ». L’ONG Pakistan Institute of Peace Studies (PIPS) enregistre une augmentation de 51 % des attaques d’août 2021 à août 2022. Sirajuddin Haqqani, ministre afghan de l’intérieur, offre ses services de médiateur. Mais le cessez-le-feu conclu en juin 2022 est rompu cinq mois plus tard, car les exigences du TTP équivalent à une demande de capitulation de l’État pakistanais, à savoir le retour au statu quo ante des zones tribales qui seraient gérées par le TTP sous la forme d’un « mini-émirat » (10).
Quant aux talibans afghans, ils disent ne pas vouloir contrarier leurs « frères d’armes ». Mais, à lire toutes leurs déclarations, il semble plutôt que leur soutien au TTP vaut procuration et qu’ils ne sont pas prêts à lâcher leur emprise sur les zones frontalières pachtounes. Dans une interview sur Tolo News le 7 mars 2026, le ministre de la défense, Maulawi Yaqoob — fils de Mollah Omar, ancien chef des talibans de 1994 jusqu’à sa mort qui a probablement eu lieu en 2013 —, prévient le Pakistan :
- "Nous avons une longue expérience de la guerre et, si nous n’avons pas la technologie pour répondre à vos attaques aériennes, nous avons toujours gagné nos guerres au sol."
On assiste à un nouveau rebondissement de cette vieille histoire, « Faites entrer Sir Mortimer Durand »… Rien de très nouveau donc, n’était l’ampleur inédite de l’actuelle guerre qui reprend dans un environnement régional ne portant pas à l’optimisme. L’Inde a toujours des relations très tendues avec le Pakistan, alors qu’elles sont au meilleur avec l’Afghanistan. Elle a récemment investi 120 millions de dollars (102 millions d’euros) pour le développement du port iranien de Chabahar, porte d’entrée de son commerce en direction de l’Asie centrale, route concurrente du CPEC et qui contourne donc le verrou pakistanais. Difficile de prédire l’évolution de la situation tant en Iran qu’entre l’Afghanistan et le Pakistan.
Quant au syndrome Mortimer Durand, peut-on encore espérer qu’un jour les deux États voisins conviendront qu’ils sont tous les deux victimes du même héritage empoisonné, laissé par le Raj en 1947. Ce serait déjà une résolution apaisante avant négociation, pour deux nations qui ne sont ni responsables ni coupables de cette situation désastreuse, au lieu de s’arc-bouter l’un contre l’autre depuis 79 ans, pour rien sinon des morts.
Notes
1- L’article a été republié par Pashtoonkhwa, organe du Pashtoons Social Democratic Party, proche de l’ancien président communiste afghan, Mohammad Najibullah (1987-1992).
2- Le statut des zones tribales (Federally Administered Tribal Areas) a été aboli en 2018. Les sept « agences » devenues districts ont rejoint la province de Khyber Pakhtunkhwa (KP).
3- Le CPEC qui reliera Kashgar (au Xinjiang en Chine) à l’océan Indien n’avance guère à cause notamment de l’insécurité des territoires traversés en KP et au Baloutchistan.
4- Georges Lefeuvre, « Résurgences islamistes multiformes en Afghanistan et Pakistan », Diplomatie, n°132, mars 2025.
5- Tushar Ranjan Mohanty, « Khyber Pakhtunkhwa : Persistent Peril », South Asia Intelligence Review, Vol.24, n° 38, 9 mars 2026.
6- Lire Georges Lefeuvre, « La frontière afghano-pakistanaise, source de guerre et clef de la paix », Le Monde diplomatique, octobre 2010
7- Actuellement 41 millions de personnes vivent côté Pakistan selon le dernier recensement de 2023 et environ 20 millions (pas de recensement officiel depuis 1979) côté Afghanistan.
8- Pour les persanophones, « Afghan » est utilisé par nommer les Pachtounes. L’Encyclopaedia Iranica précise que le terme « Afghan » désigne probablement les Pachtounes depuis l’Antiquité.
9- Tous les chefs successifs du TTP appartiennent à cette tribu Mehsud du Waziristan, sauf Fazullah de Swat (2013 à 2018).
10- Naveed Hussain, « What’s wrong with our counter-TPP approach ? », Express Tribune, 1er janvier 2023.











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