Édition du 18 juin 2019

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Droite extrême

Dossier droite extrême et extrême droite 3

Pays-Bas : Le fantôme de Pym Fortuyn revient au pouvoir

Nous publions la suite de notre dossier consacré à la droite extrême et à l’extrême droite en Europe, avec une analyse plus particulière du cas hollandais. Au Pays-Bas, l’extrême droite de Geert Wilders vient de négocier un accord gouvernemental bien confortable pour elle, à l’image de l’expérience danoise. La semaine prochaine, le cas de l’Espagne.

En juin dernier, les élections législatives hollandaises ont donné un résultat incertain. La droite libérale de Mark Rutte, avec 31 députés, a gagné de justesse les élections, à un siège près, face à la social-démocratie de l’ex-maire d’Amsterdam, Job Cohen, tandis que le parti chrétien-démocrate, du premier ministre sortant Jan Peter Balkenende, a été durement sanctionné en perdant 20 sièges, passant de 41 à 21 députés.

Mais le fait majeur de ce scrutin, c’est la montée spectaculaire de l’extrême droite xénophobe : le Parti pour la liberté (PVV), dirigé par Geert Wilders, a progresé de 9 à 24 élus. Célébrant sa victoire au soir des élections, Wilders a déclaré : « Personne ne pourra plus nous ignorer. Les Pays-Bas ont voté pour l’intégration, pour moins d’Islam, pour moins d’immigration et pour plus de sécurité. Nous le savions et l’électeur aussi. C’est une journée fantastique pour notre Parti pour la liberté et un jour de gloire pour la Hollande » (1).

Au vu du résultat final des négociations pour former le nouveau gouvernement, qui ont duré plus de trois mois, il semble bien que ces paroles de Wilders au soir du scrutin étaient prophétiques. Non seulement personne ne l’a ignoré, mais l’ultra-droite hollandaise va jouer un rôle crucial dans le nouveau gouvernement. En effet, la coalition formée par le Parti Libéral et le Parti chrétien démocrate est minoritaire et devra compter avec l’appui des députés du PVV dans le parlement. De cette manière, la stabilité du nouvel exécutif de centre-droite dépend des votes de l’extrême droite. Très habile, Geert Wilders n’entrera pas dans le gouvernement et se limitera à soutenir les initiatives législatives d’un pouvoir qui dépendra entièrement du bon vouloir d’un xénophobe populiste, accusé par ailleurs de discrimination et d’incitation à la haine raciale.

La constitution du PVV en parti-pivot pour les négociations gouvernementales n’a pas seulement été bénéfique pour ce parti, au vu de la conclusion de ces dernières, mais aussi pour la popularité et la centralité politique qu’il a atteint, ce que démontrent les derniers sondages, qui indiquent qu’il serait désormais la première force politique du pays.

L’ascension météorique du PVV, sans doute la plus significative dans la droite radicale européenne au cours de ces dernières années, plonge ses racines dans la scission survenue au sein du Parti populaire pour la liberté et la démocratie, l’une des principales forces politiques hollandaises depuis la seconde guerre mondiale, et dont Wilders était député. La rupture s’est produite en 2004, suite à un désaccord sur l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. Deux ans plus tard, Wilders fonda le PVV et obtint 9 députés aux élections législatives de 2006.

L’héritage de Pim Fortuyn

Fondamentalement, Wilders doit ce succès du fait de sa capacité a recueillir l’héritage de Pim Fortuyn. Ce dernier tenait un discours neuf dans le panorama politique hollandais, un discours marqué par un populisme anti-establishment et une critique du modèle d’intégration de l’immigration et, surtout, d’une islamophobie viscérale. En 2002, il avait obtenu 35% des votes aux élections municipales de Rotterdam, le bastion historique de la social-démocratie. Deux mois plus tard, il se présenta aux élections législatives avec un parti nouvellement formé qui adopta la nom de son leader charismatique, la Liste Pim Fortuyn (LPF). A huit jours du scrutin, alors que les sondages lui pronostiquaient une victoire écrasante, Pim Fortuyn fut assassiné à la sortie d’un débat électoral. Malgré sa mort, son parti parvint à obtenir la seconde place en termes de votes et participa à la coalition gouvernementale.

Mais sa base sociale était pratiquement inexistante, la LPF n’était pas un parti structuré. Il n’avait été créé que deux mois avant les élections, rassemblant un mélange hétéroclite de gens en colère et dont les figures de proues allaient d’une Miss Pays-Bas à un ex-joueur professionnel de Dames. Sans le ciment constitué par leur leader, sans vie interne, soumis aux contradictions inhérentes à une participation gouvernementale, tiraillé par des luttes intestines, cette formation politique météorique explosa tout bonnement en plein vol, avant le scrutin suivant.

Mais l’héritage de Fortuyn est aujourd’hui plus présent que jamais dans la société hollandaise. Le phénomène électoral de la LPF n’a pas seulement radicalement remis en question le modèle multiculturel hollandais, il a en outre tiré à droite tout le spectre politique du pays. Comme l’explique Gabriel van den Brink, sociologue à l’Université de Tilburg ; « Le nombre des partisans des idées de Pim Fortuyn croît sans cesse (...). Les partis politiques, et la société dans son ensemble, ont massivement viré vers la droite, vers un discours assimilationiste par rapport à l’immigration. Au Pays-Bas, il apparaît que la tolérance vis à vis de la diversité a atteint sa limite et que nous ne sommes pas aussi ouverts d’esprits que nous ne le paraissons, surtout lorsqu’il s’agit d’accepter des étrangers ».

Le succès électoral de Fortuyn reposait sur son « attitude politiquement incorrecte, une agressivité verbale inconnue jusqu’alors aux Pays-Bas et des déclarations extravagantes, bien plus frappantes sur la forme que sur le fond ». Geert Wilders a tenté d’imiter au milimètre près cette formule politique qui a donné tant de si bons résultats à Fortuyn. Si le défunt leader d’extrême droite a obtenu une grande partie de sa notoriété publique à travers un livre polémique sur l’Islam, Wilders a diffusé quant à lui sur le Web un « documentaire » profondément islamophobe, intitulé « Fitna ».

Le film commence avec l’un des fameuses caricatures publiées au Danemark par un journal d’ultra-droite et qui représente le prophète Mahomet avec une bombe à la place du turban. Le fond musical est constitué par une danse arabe de Tchaïkovsky. On entend une allumette qui met le feu à une mèche et un tic-tac d’un compte à rebours qui dure les 15 minutes restantes du film. Le « documentaire » met en exergue des versets du Coran qui exaltent la guerre sainte, ensemble avec des images sur les attentats terroristes du 11 septembre 2001 à New-York, du 11 mars 2003 à Madrid, ceux de Londres, etc. A la fin, la caricature de Mahomet avec sa bombe revient au moment où le compte à rebours se termine. Tout en finesse...

Le film a atteint l’objectif assigné ; générer une forte polémique – il a été condamné par des organismes internationaux tels que l’ONU ou le Conseil de l’Europe – et mettre son auteur populiste sous les feux des projecteurs, atteignant ainsi sur le web un chiffre record de visionnage de 4 millions pour la version hollandaise et de 3 millions pour la version anglaise. La diffusion de « Fitna » a valu à Wilders l’ouverture d’un procès.

L’extrême droite au pouvoir

Le cas hollandais n’est malheureusement pas exceptionnel depuis qu’en l’an 2000, Jörg Haider avait créé la surprise en entrant dans le gouvernement autrichien. D’autres pays ont, depuis lors, connu le même processus d’accession de l’extrême droite au centre du pouvoir politique. Ce fut le cas au Pays-Bas, comme on l’a vu, avec l’éphémère LPF qui participa au gouvernement de 2003 à 2006. En Italie, c’est la Lega Norte qui soutient le gouvernement actuel de Silvio Berlusconi. En Pologne, la Ligue des familles polonaises a fait partie du gouvernement de 2005 à 2007. Au Danemark, et c’est sans doute l’exemple suivi par l’actuelle alliance gouvernementale hollandaise, l’extrême droite joue un rôlé clé depuis 2001. Le Parti du peuple danois (PPD) a composé une alliance avec le Parti conservateur et le Parti libéral, qui forment un gouvernement minoritaire, en soutenant cette coalition dans le parlement.

Le résultat, pour l’extrême droite danoise, est on ne peut plus bénéfique puisque cela revient tout bonnement à gouverner sans s’exposer, sans prendre en charge le poids politique de la gestion (et le risque de sanction à la clé), elle oriente et détermine les politiques, qui ont notamment abouti à des lois sur l’immigration et l’asile parmi les plus sévères en Europe. De cette manière, elle n’est pas seulement parvenue à devenir la troisième force politique du pays, mais aussi, comme l’affirme l’analyste Peter Mogensen, « la machine politique la mieux huilée du Danemark ».

Lors de la présentation de la coalition hollandaise, en présence de ses leaders politiques, Wilders a déclaré qu’il s’agissait à nouveau d’une journée « fantastique » ; « La gauche ne gouvernera pas et nous pourrons enfin nous mettre au travail en Hollande ». Parmi les mesures annoncées, par Wilders lui-même, figurent l’interdiction de la burqa dans l’espace public ; la réduction du montant de l’aide aux pays en voie de développement (de 0,8 à 0,7%, un sujet tabou jusqu’alors dans ce pays) ; une réduction de 18 milliards d’euros dans les dépenses publiques jusqu’en 2015 qui, sans nul doute, touchera en premier les budgets destinés à l’immigration et à l’intégration ; la révision des lois – déjà très restrictives – sur le droit d’asile, le regroupement familial et le contrôle des permis de résidence, dans l’objectif de réduire l’immigration de 50%.

Huit ans après la mort de Fortuyn, l’ultra-droite revient au pouvoir, cette fois ci de l’extérieur, sans accepter de portefeuille ministériel, mais en jouissant d’un contrôle parlementaire, avec un parti organisé et ayant bien plus de cohésion et donc moins enclin à une dissolution subite. Mais l’héritage empoisonné le plus important de Fortuyn ne réside pas dans le fait qu’un nouveau parti d’ultra-droite atteint les sommets. Sa véritable victoire, c’est que ses idées « se sont transmises au reste des partis ».

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