Édition du 15 septembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Féminisme

Pour une analyse féministe de la crise (Covid-19)

Document préparé pour la rencontre spéciale du Regroupement des groupes de femmes de la région de la Capitale-Nationale (Portneuf-Québec-Charlevoix), à propos de la Covid-19, le 16 avril 2020.

http://www.rgfcn.org/nouvelles/158-pour-une-analyse-feministe-de-la-crise-covid-19

Par Élisabeth Germain
avec l’aimable permission de l’auteure

N’est-ce pas qu’on vit un drôle de temps… ? Dans les années à venir, quand on regardera en arrière, on se souviendra de ce bouleversement, du confinement qui s’est abattu sur nous comme un couvercle le 13 mars, chamboulant nos vies quotidiennes, notre travail, nos relations.

Dans les groupes communautaires de femmes, on n’a pas eu le choix de prendre acte et de s’ajuster. Les rencontres, les moissons, les friperies, les réunions, les portes ouvertes, les manifs, brusquement tout ça a été coupé.

Alors on s’est mises à s’organiser autrement. Comment faire pour répondre aux besoins des participantes, comment réorganiser le travail, comment se protéger quand les contacts sont nécessaires. On a été encore plus débrouillardes et inventives que d’habitude.

Sur la brèche toute la journée, dans des conditions inédites, avec une vie domestique plus compliquée, avec les enfants à la maison, les services en moins, les complications d’approvisionnement, nous avons bien peu de temps pour prendre du recul et développer une perspective plus large sur cette crise.

On m’a donné 15 minutes. Ça ne laisse pas vraiment le temps de discuter 😊. Mais je vais vous proposer deux séries de réflexions :

1. Comment peut-on caractériser cette crise d’un point de vue féministe ?
2. Qu’est-ce que ça implique pour l’action, en quoi l’analyse enrichit-elle notre action ?
1. Brève lecture féministe de cette crise

Comment est donc arrivé ce confinement, l’obligation de rester chez soi, la mise en veilleuse de l’activité économique ?

Un tout petit virus, tout petit mais qui se multiplie à une vitesse étonnante, a mis le monde à l’envers. Une nouvelle maladie s’est développée, on la qualifie de catastrophe sanitaire parce qu’on n’a pas de défenses naturelles, ni de vaccin, ni de remède pour s’en défendre.

Une crise à plusieurs dimensions

Or la crise n’est pas seulement sanitaire. Elle se manifeste dans le domaine de la santé publique, mais elle nous donne à voir, par son origine, les liens entre les dominations qui s’exercent sur nous, sur les populations dont nous sommes :
La crise sanitaire est liée à la maltraitance que nous infligeons à la planète et aux animaux : c’est aussi une crise de l’environnement. De plus en plus de virus animaux se propagent dans les populations humaines parce que nous avons bouleversé l’habitat des bêtes sauvages et créé des élevages insensés d’animaux domestiques.
Il en est ainsi parce que notre système économique est un train fou qui va toujours de plus en plus vite sur les rails de la consommation, en brisant tout sur son passage.

Cette économie s’est emballée notamment dans la mondialisation, où la planète entière est devenue un immense chantier de production : pour maximiser les profits, on produit là où ça coûte le moins cher et on expédie les marchandises partout à travers le monde.

Un aspect de cette consommation mondialisée, c’est le tourisme et les voyages. La contagion s’est répandue à travers le monde en un temps record à cause de ces déplacements humains.

On constate de plus en plus clairement que les dommages de la Covid sont bien plus graves pour celles et ceux dont la situation économique, familiale, sociale est déjà difficile, qui vivent déjà des mises à l’écart, des préjugés, des rejets. On observe que les violences de toutes sortes contre les femmes sont en augmentation. Aux États-Unis, les populations noires et latinas sont démesurément touchées par la Covid par rapport à leur proportion dans la population totale. Partout, les personnes âgées sont renvoyées à un confinement presque discriminatoire, et la situation dans leurs ressources résidentielles se révèle dramatique.

Enfin, on n’en parle presque pas, mais les inégalités entre les continents et entre les pays sont en train de se manifester de façon parfois dramatique. Entre mille, la situation des migrant·es forcé·es dans les camps est épouvantable. Aussi, dans les pays à économie fortement informelle, le confinement a des conséquences chaotiques et réduit des masses de gens à la famine : car normalement, les gens y gagnent chaque jour le prix de leur nourriture, mais comme ils n’ont plus le droit de sortir faire leur travail quotidien, ils crèvent de faim ; c’est le cas notamment en Inde.
Tout cela montre la connexion concrète entre les violences et la pauvreté entraînées par le capitalisme, le patriarcat, le racisme, et ces autres -ismes abstrait qu’une analyse lucide montre bien en action. On va y revenir.

Le travail des femmes

Aujourd’hui, qui ramasse les pots cassés, qui travaille à soigner, qui prodigue les services essentiels ? Ce sont les métiers à prédominance féminine, les métiers au bas de l’échelle souvent occupés par les personnes racisées. Ce n’est pas un hasard : le capitalisme ne se soucie pas des gens et de leur santé, il a laissé ce soin aux femmes depuis le début, sans les rémunérer ou le moins possible, comme si cela ne valait rien.

La situation actuelle met donc en lumière la place des femmes par rapport aux hommes, notamment leur rôle dans le soin des personnes – autant dans le système de santé que dans les familles. Les soins à donner, les conditions dangereuses dans lesquelles on les dispense, la charge mentale que cela représente dans cette situation exceptionnelle, la triple tâche de celles qui sont aux prises avec le travail, le soin de la maisonnée… et l’activité des enfants à la maison, tout cela est à prendre en compte.

Aujourd’hui, ce travail invisible devient visible et là où c’est le plus criant, on parle de le rémunérer un peu mieux… pour la durée de la crise !

Les dominations sont interreliées

Ce qu’on voit avec tout ça, c’est comment les dominations sont interreliées : capitalisme, patriarcat, racisme, colonialisme, capacitisme. Ou en d’autres termes : exploitation des travailleuses et travailleurs, domination masculine, suprématie blanche, appropriation des pays du Sud, mépris des personnes insuffisamment « productives ».

Ces mots sont lourds, mais il faut nommer ce qui nous opprime si on veut en prendre conscience et résister efficacement.

[En passant, nous voici exactement dans l’intersectionnalité, sans avoir prononcé le mot.]

Le féminisme, gentiment appelé la recherche de l’égalité et de la justice pour toutes les femmes, il faut voir que c’est aussi, plus rudement, la lutte contre la domination patriarcale.

Mais toutes les dominations sont reliées, alors il faut les reconnaître et les combattre toutes pour que toutes les femmes soient libres.

Nos esprits sont colonisés aussi par ces dominations. Cela influence notre vision de la réalité et nos décisions d’action.

Ce qui amène à la deuxième série de réflexions : qu’est-ce que cette analyse implique pour l’action, en quoi l’analyse enrichit-elle notre action ?

2. Brève proposition d’action féministe

Comme femmes et féministes, comme citoyennes et démocrates, nos actions des prochaines semaines et des prochains mois ont une importance politique que nous pouvons conscientiser ensemble.

Disons d’emblée que nos gestes d’aide et d’entraide sont nécessaires pour les participantes, pour toutes les femmes en difficulté, et cela inclut aussi les travailleuses et militantes.

S’il faut bien répondre aux besoins pratiques, mais aussi le faire en cohérence avec les buts fondamentaux de notre action féministe, considérons ses repères.

L’action féministe vise l’empouvoirement

Notre intervention féministe est basée sur les relations entre femmes et son but est l’empouvoirement (empowerment).

Dans cette crise, nous nous soucions de mettre en place les services essentiels, de répondre aux besoins de base : sécurité physique, nourriture, mais aussi sécurité émotionnelle, dépassement de l’isolement.

C’est difficile, les contacts physiques doivent être réduits au minimum, nous parons au plus pressé. Nous avons tendance à faire les choses nous-mêmes, puisque ce n’est pas possible de rassembler les femmes pour qu’elles le fassent ensemble. Nous sommes réduites à faire un minimum – enfin, le maximum du minimum – puisque tout est bouleversé et que ça prend plus de temps à faire les choses.

Est-ce que nous pensons à consulter les femmes pour qu’elles désignent ce qu’elles trouvent prioritaire ?

Est-ce que nous mettons les femmes à contribution pour accomplir les actions choisies ? Dit autrement, est-ce que nous travaillons pour ou si nous travaillons avec les femmes ?

Dans ce temps d’isolement social, un des meilleurs moyens de conserver sa santé mentale est de se sentir utile. Est-ce que nous veillons à confier des tâches aux femmes pour qu’elles aient le bonheur de sortir de leur solitude et de venir en aide – ou plutôt en entraide avec les autres ?

Notre façon de faire les choses est aussi importante que les choses à faire.
Nos équipes de travail ont adopté de nouveaux modes de fonctionnement : télétravail, rencontres sur écran, temps partagé, contacts téléphoniques avec les participantes. Là où la présence physique est nécessaire, on invente aussi des mesures d’ajustement. Est-ce que ces choses sont faites dans un esprit d’empouvoirement et dans le respect des situations particulières des femmes, ou si la culture capitaliste de productivité embrouille notre regard ?

La crise va durer

La distanciation physique risque de durer longtemps, nous dit-on. Les gouvernements, partout, nous enjoignent de nous confiner, de nous conformer. Le risque de contagion est devenu un souci pour tout le monde et paralyse nos élans de relations, d’entraide, d’action collective. Cela provoque un sentiment d’impuissance assez fort. Plus ça dure, plus c’est difficile. On s’adapte, mais à quel prix pour notre santé mentale. Est-ce que nous allons chercher à retrouver du pouvoir dans nos vies, avec les femmes concernées ? À trouver les espaces de créativité et de partage qui permettent de sauvegarder notre santé collective ?
« Tant que toutes les femmes ne seront pas libres, nous marcherons. » Comment on fait ça, actuellement, marcher pour nous libérer ? Docilement, à deux mètres de distance physique et le cœur enfargé dans la crainte et la méfiance ? Ou bien de façon responsable, sans doute à deux mètres, mais sachant inventer des modalités de rencontre, le coeur vibrant du désir de recréer une vie chaleureuse ?

Et l’action collective ? Il me semble que c’est un temps extraordinaire pour faire participer les femmes à des discussions sur ce qui a amené la crise, sur ce que nous voulons modifier dans la société, le faire connaître, le revendiquer, mettre en place des liens avec les autres qui travaillent dans le même sens.

Un autre projet de société

Tout semble s’être arrêté, mais en réalité ça bouillonne, ça brasse, ça prépare la suite des choses. Voulons-nous « revenir à la normale », une normale qui va inévitablement amener d’autres crises ? Ou voulons-nous profiter de cette secousse, de ce tremblement du monde, pour avancer vers un autre projet de société ?
L’éducation populaire autonome féministe, c’est ça : travailler avec les femmes, à partir de nos expériences partagées, pour comprendre ensemble notre situation, résister aux injustices et poser des gestes qui transforment notre monde, peu importe que ce soit à petite ou grande échelle.

« Un autre monde est possible », un monde où on prend soin de la terre et des humain·es. N’attendons pas à demain. Faisons-le ensemble, dès aujourd’hui.

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