Édition du 10 décembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

États-Unis

Pourquoi les policiers tuent-ils si souvent ? Parce qu'ils le peuvent.

Tiré de counterpunch.org, 2 juin 2015,
Traduction, Alexandra Cyr

C. Finmore est délégué du local 1781 des machinistes au San Francisco Labor Council de l’AFL-CIO.

Les images des opérations policières violentes aux États-Unis les rendentt de plus en plus évidentes. Elles sont plus violentes que dans n’importe quel autre pays industrialisé.

Le FBI a annoncé que 404 civils-es ont été tués-es par des policiers-ères en 2011. Toutes ces morts ont été identifiées comme des « homicides justifiables ». Mais des examens plus poussés ont révélé qu’il n’existe pas, en ce moment, de possibilité d’identifier un meurtre commis par un policier comme « injustifiable ». De façon extraordinaire, les statistiques sont élaborées à partir des seuls rapports des policiers eux-mêmes. Mais même avec des données problématiques où les événements ont surement été sous-estimés, le nombre de personnes tuées par les policiers est complètement différent et résolument au-dessus de ceux du reste du monde.

Ces différences sont renversantes

Par exemple, contrairement aux chiffres émis par le FBI de 404 tués-es par les policiers en 2011, en Australie il n’y en a eu que 6, en Angleterre et au Pays de Galle réunis, 2 personnes tuées par les policiers et 2 en Allemagne. En Angleterre, une seule personne a été tuée par les policiers en 2013 et seulement 3 incidents de tir par des policiers en service ont été rapportés.

Ces tendances nationales sont stables

Chez-nous, à Albuquerque au Nouveau Mexique les policiers ont tué 26 personnes entre 2010 et 2014. Cette ville du sud-ouest, compte 1% des 52 millions de la population anglaise mais plus de 6 fois le nombre de morts attribuables à des policiers.

Pourquoi cette violence policière

Pour comprendre, examinons ce qui est semblable et ce qui diffère entre les situations américaine et celles des pays européens. Écartons d’emblée l’idée que les dirigeants-es américains-es sont plus violents-es que leurs cousins-es de l’autre côté de la grande mare. C’est absolument faux.

En Algérie, les Français ont agit comme des colonisateurs barbares. La Grande-Bretagne en a fait autant en Irlande du nord. Les Américains n’ont pas fait mieux au Vietnam à peu près au même moment. Plus récemment au Proche Orient, les Américains et les Européens ensemble, bien à l’unisson, ont mené des opérations meurtrières pour protéger leurs propriétés et leurs profits.

Donc, voyons si d’autres raisons existent pour expliquer la violence policière aux États-Unis. Selon certains-es le mal viendrait de la mauvaise sélection des membres des corps de police, de leur manque d’entrainement et de supervision. C’est un argument bien faible qui ne s’intéresse qu’aux comportements individuels, les fameuses « pommes pourries ».

En fait, il devient de plus en plus crédible que la discrimination raciale est profondément inscrite dans les institutions de notre société et dans les politiques du gouvernement.

D’autres expliquent cette violence par la militarisation des divers départements de police. D’autres pensent que le haut taux d’incarcération dans le pays est un facteur. D’accord, ce taux se situe à 25% de la totalité des incarcérations dans le monde.

Mais, l’accumulation de preuves ne laisse aucun doute : il y a criminalisation de toute une partie de la population, particulièrement les jeunes noirs et latinos qu’on arrête pour des infractions mineures à la loi sur les drogues.

Pourtant, malgré les mérites de certains arguments mentionnés ci-haut, je ne crois pas qu’aucun d’entre eux permette d’expliquer correctement l’histoire des violences sanglantes commises par les forces de police dans ce pays. Pourquoi notre situation est-elle si différente que celle des autres pays industrialisés ?

Différences de tradition, de conscience et d’organisation

Essentiellement, je soutiens que si la répression extrême est plus présente aux États-Unis, c’est à cause de notre histoire génocidaire et de racisme extrême. Cela a créé une division raciale profonde et la faiblesse de l’organisation politique de la classe ouvrière ne fait qu’ajouter au phénomène.

La fondation de notre pays repose sur le génocide des Amérindiens et sur le système esclavagiste qui a concerné des millions d’Africains-es. La marche vers l’ouest de nos pionniers-ères héroïques et vers les sud ouest au 19ième siècle, a eu lieu grâce à de violentes expropriations de terres appartenant à des résidents-es mexicains-es. Certains-es occupaient ces terres depuis des siècles.

Après la Guerre civile la cruauté extrême a continué. Il fallait se débarrasser des anciens esclaves. Ces politiques et pratiques se sont maintenues jusqu’à ce que le mouvement pour les droits civiques réussisse à faire rejeter la loi ségrégationniste appelée Jim Crow. Il y a maintenant 50 ans de cela.

Ce qui définit vraiment notre « exceptionnalisme américain », tant vanté, c’est cette brutalité ambiante contre les gens de couleur. Elle infecte la conscience de la population blanche tous les jours. Selon des sondages courants, une grande proportion d’entre elle ne croit pas que la discrimination contre les gens de couleur existe. Pire encore, une récente étude montre que la plus par des blancs-hes sont convaincus-es que la discrimination « anti-blancs » est plus importante que celle contre les Noirs. Incroyable !

Il est important de noter que la profonde et troublante expérience coloniale qui a contribué à la formation des colons blancs d’ici n’existe pas dans les pays avancés d’Europe. Les Européens ont exporté leur violence dans leurs colonies. Comme je l’ai signalé plus haut, il subsiste de douloureux vestiges profondément incrustés dans les populations blanches qui se manifestent à travers les préjugés racistes.

En Europe par contre, tout au cours de l’industrialisation au 19ième et 20ième siècle, les travailleurs-euses se sont organisés-es. Les partis communistes et socialistes se sont formés. Il s’est donc développé une forte identité de classe avec une pratique d’actions collectives bien ancrée. C’est cette force qui a mené à des liens sociaux plus vigoureux qui ont, en fin de compte propulsé les populations dans un même combat. Elles ont fini par gagner des droits du travail, des soins de santé dispensés par le gouvernement, l’allongement du temps de vacances, les retraites, des soins de garde pour les enfants et des congés de maternité. Ces réformes ont donné un cadre de protection sociale jamais égalé aux États-Unis.

La classe ouvrière européenne n’est pas marquée par les traditions violentes qui montent les travailleurs-euses les uns-es contre les autres comme aux États-Unis. L’unité lui a donc été plus facile et elle a été plus efficace dans ses luttes sociales et économiques. Je pense aussi que cela explique que les législateurs-trices et autres dirigeants-es européens-nes aient eut plus de retenue face au massif désir populaire pour les réformes. Malheureusement, au cours des 25 dernières années, cette conscience solidaire n’a cessée de décliner. Cela a provoqué un recul significatif des programmes sociaux et des niveaux de vie.

C’est également au cours de cette période que la classe ouvrière européenne, largement homogène nationalement, a été confrontée à un afflux d’immigrants-es de couleur. Le racisme contre ces nouveaux-elles arrivants-es a fini par fracturer leur puissante unité nationale. Comme ces nouvelles tendances ressemblent de plus en plus à ce qui caractérise la classe ouvrière américaine divisée, j’imagine que la répression policière contre les immigrants-es va aller en augmentant là aussi.

Aux États-Unis, comme je l’ai dit plus tôt, la classe ouvrière a toujours été divisée sur la base de la race. Elle n’a donc jamais connu le niveau d’unité nécessaire pour défendre ses secteurs les plus éprouvés ni pour atteindre les bénéfices sociaux que les travailleurs-euses européens-es ont gagné. C’est le lourd prix que nous payons pour notre ignorance et pour n’avoir pas rejeté de la fausse croyance qui veut qu’on gagne plus grâce aux privilèges racistes que seraient les « privilèges de la race blanche ». Il n’existe pas de privilèges pour une classe ouvrière divisée saufs ceux des patrons.

La révolte désorganisée devient une émeute

Quand les conditions sociales se dégradent au point où elles ne sont plus tolérables, les secteurs de la classe ouvrière qui les subissent e plus entrent en résistance. Pour les populations de couleur, politiquement isolées, cela veut dire assumer leur propre défense. Elles ne sont supportées ni par le mouvement ouvrier organisé ni par la majorité blanche. Donc, il arrive que leur frustration explose de manière désorganisée, en agissements violents aléatoires qui les rendent encore plus vulnérables aux attaques policières.

Cela est arrivé en Europe comme aux États-Unis ; par exemple la brutale répression dans le quartier Tottenham de Londres en 2011 contre les immigrants-es qui y vivent. La police a procédé à 3,100 arrestations et y a tué une personne, ce qui a déclenché une vaste protestation.

Je soutiens que les résidents-es étaient plus vulnérables face aux assauts policiers parce qu’ils-elles étaient isolés-es politiquement et socialement, séparés-es du reste de la société britannique, de la classe ouvrière et de ses organisations. C’est exactement ce qui se passe aux États-Unis. C’est clair que si le déclin de l’unité ouvrière continue en Europe son avenir sera semblable à ce que nous connaissons ici.

Se tenir debout et monter la garde

Il ne faut pas s’attendre à ce que l’élite américaine change de programme pour offrir une solution à la violence policière. Nous devons changer. Notre solidarité, notre conscience et notre organisation doivent être renforcées pour mettre fin à la ségrégation des plus opprimés-es d’entre nous. Les plus sévères formes de répression policière s’abattent sur cette partie de la classe ouvrière quand elle se révolte devant des conditions que peu d’entre nous jugeraient vivables. Nous avons de vibrants exemples historiques de militants-es du mouvement ouvrier qui se sont battus-es pour rester unis-es contre la police dont le mandat était d’arrêter encore plus de membres des ses secteurs vulnérables.

Ainsi, au cours de la grande dépression des années 1930 les Teamsters de Mineapolis ont circulé dans les rues pour aider les familles pauvres évincées de leur logement à les réintégrer. Très conscients-es d’être divisés-es, les membres de ce syndicat ont travaillé pour une union avec les chômeurs-euses en se joignant à leur lignes de piquetage pour réclamer de l’emploi.

Ce genre de geste militant en faveur de l’unité s’est répété sur la côte est et dans le « middle west », en lien avec le syndicat International Longshore (ILWU) de la côte ouest au cours de la même période. Des membres se sont portés à la défense de victimes d’opérations racistes en cour et d’attaque physique. Ces actions avaient comme objectif de garder la classe ouvrière unie.

C’est avec cet héritage en tête que des membres du ILWU local 10, en 1970, ont monté une vigile de 24 heures continues devant la maison d’une famille noire de Concord en Californie. Elle était terrorisée par le Ku Klux Klan après qu’une croix eut été mise à feu sur leur gazon.

Toujours dans cette tradition valeureuse, ce syndicat a réussi à faire fermer le port d’Oakland le premier mai dernier en appui au mouvement « Black Lives Matter ». Dans ma propre ville de San Francisco, le conseil central ouvrier a récemment donné son appui aux personnes qui manifestaient à propos du logement. Il s’agissait d’empêcher des évictions suite à des « prêts frauduleux ». Cette opération visait principalement des propriétaires noirs dans la partie de la ville occupée par cette communauté.

Ce sont là des exemples d’actions singulières de courage politique qui traverse le cœur même de la solidarité ouvrière. Ce sont des exceptions, pas la règle. La vaste majorité du mouvement ouvrier devrait s’emparer de ces exemples et se tenir debout, monter la garde chaque fois que des gens de couleur font face à une répression qu’aucun-e personne blanche ne tolérerait jamais. En fait, le mouvement ouvrier américain a obtenu ses plus grands succès quand la division raciale a été surmontée comme cela s’est passé dans les années 1930 ; les syndiqués-es des secteurs de l’acier et de l’auto ont réussi une massive opération d’organisation.

La protection et la justice pour une minorité ne peuvent être atteintes qu’à travers les actions de la majorité. L’unité de la conscience de justice doit s’installer sous le slogan emblématique de tous temps : « Une blessure à un-e seul-e est une blessure à tous et toutes ».

Si on ne va pas dans ce sens nous nous limitons dans l’atteinte de gains sociaux qui nous sont interdits par une structure de pouvoir qui contemple de haut le peuple divisé installés qu’ils sont dans leur tour d’ivoire en train de nous dominer.

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