Édition du 19 mai 2020

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Livres

Préface au livre Fragments radiophoniques, recueil d'entrevues radiophoniques de Daniel Bensaïd

Nous publions ici la préface de Michael Löwy au recueil d’entrevues radiophoniques de Daniel Bensaïd intitulé Fragments radiophoniques, 12 entretiens pour interroger le xxième siècle. Ce livre a été publié aux éditions du Croquant.

Contre le discours de la fatalité

Daniel Bensaïd a été un des esprits les plus créateurs, imaginatifs et percutants de l’histoire contemporaine du marxisme, en France et au-delà. Il avait le don de combiner la fidélité à nos Grands Ancêtres – Marx, Lénine, Trotsky – avec une extraordinaire ouverture d’esprit, une curiosité sans bornes, qui le faisait lire avec profit les mémoires de Chateaubriand et la biographie de Jeanne d’Arc, la sociologie de Max Weber et la philosophie politique de Hannah Arendt. Tous ses écrits sont portés par la force irréductible de l’indignation, cette indignation qui, écrivait-il dans Les irréductibles (2001), est un commencement, « une manière de se lever et de se mettre en route. On s’indigne, on s’insurge, et puis on voit ».

Nous nous sommes beaucoup rapprochés au cours des années 1980. J’ai sans doute contribué à sa découverte de Walter Benjamin, et il m’a fait lire Charles Péguy. Nous partagions l’attirance pour Auguste Blanqui, sur lequel nous avons écrit un article ensemble. Certes, nous avions encore quelques « contentieux », par exemple sur Rosa Luxemburg, que je préférais à Lénine… Mais notre « affinité élective » était suffisamment visible pour que nos camarades brésiliens publient deux volumes (en 2000 et en 2017) de nos écrits mêlés.

Il est vrai que ces fragments radiophoniques n’ont pas l’éclat littéraire de ses écrits, où chaque mot était taillé et ciselé comme un diamant. Ils ont, en échange, le style direct, spontané, rafraîchissant, des interventions orales. Leur publication est donc un apport significatif et bienvenu à la riche collection de ses travaux. Dans ses réponses aux questions posées par ses amis, on trouve quelques certitudes, mais aussi beaucoup de points d’interrogation : par exemple, est-ce qu’en Mai 68 la révolution sociale était à l’ordre du jour ? Cette capacité à douter est tout à l’honneur de Daniel !

Ces entretiens concernent le « court xxe siècle » (Eric Hobsbawm) de la Révolution russe à la Chute du Mur de Berlin, en passant par la Révolution allemande, la Révolution espagnole, le fascisme, Stalingrad, la guerre froide, la tragédie du communisme grec, la Révolution algérienne, Mai 68, le féminisme, le mouvement noir, Lumumba et les indépendances africaines, la Révolution cubaine et le guévarisme, le Chili d’Allende et le MIR de Miguel Enriquez, les années Mitterand. Manque sans doute l’écologie, mais il est vrai que la question ne lui a pas été posée…

Bien entendu, cette excursion dans l’histoire du xxe siècle est œuvre militante, bien éloignée de toute prétention d’historiographie « scientifique » ou académique. C’est l’expression d’un penseur qui ne transige pas dans la fidélité aux idéaux du communisme, et à l’héritage révolutionnaire de la Révolution d’Octobre. Il se définit lui-même comme appartenant à une génération pour laquelle 1917 « était encore quelque chose qui faisait vibrer ». En fait, l’esprit de l’Octobre Rouge traverse, comme un fil de cette couleur, l’ensemble de ces entretiens, et illumine, comme une lumière lointaine mais toujours présente, chacun de ses mots.

Certes, il reconnaît que les bolcheviks des années léninistes (1917-23) ont commis des erreurs : Lénine refusait de discuter de lois ou d’un code civil, tandis que s’exerçait, sans limitation légale, la terrifiante violence de la terreur tchékiste. Après la fin de la guerre civile et la victoire des rouges, beaucoup de mesures d’exception pouvaient être suspendues ; or, au contraire, il y a eu un durcissement de l’autoritarisme du régime, avec l’ouverture de bagnes politiques en 1923. Cela vaut aussi pour le Léon Trotsky chef de l’Armée Rouge : son livre Terrorisme et communisme (1921) est « un texte effrayant à bien des égards ».

Cependant, Bensaïd s’oppose, avec la dernière des énergies, au discours conformiste qui assimile bolchévisme et stalinisme, en proclamant, dans une sorte de parodie des généalogies bibliques, que « Rousseau engendre Marx, qui engendre Lénine, qui engendre Staline ». Or, argumente à juste titre Daniel, un monde sépare les révolutionnaires d’Octobre de la contrerévolution stalinienne (qui les a tous exterminés).

Révolutionnaire intransigeant, adversaire invétéré des réformismes, Daniel ne s’oppose pas moins au sectarisme, qu’il critique même chez ceux qu’il admire le plus : par exemple, dans le ton des attaques de Léon Trotsky au POUM espagnol ou à Victor Serge. Et il reconnaît que son propre courant a été injuste envers Salvador Allende : comparé aux réformistes d’aujourd’hui il était « un géant de la lutte de classes » !

Il va de soi que dans un ensemble de conversations radiophoniques de ce type, improvisées et spontanées, certaines approximations ou lacunes sont inévitables. Plusieurs concernent l’échange sur Rosa Luxemburg, auquel je suis, en tant que « luxemburgiste », particulièrement sensible…

Selon mon ami Daniel, Rosa Luxemburg et ses amis spartakistes ont rompu trop tard avec la social-démocratie, après la Révolution russe d’Octobre 1917 et la Révolution allemande de novembre 1918. Ce n’est pas tout à fait exact… Que signifie « trop tard » ? Avant 1914, ni Lénine ni personne ne proposait à la gauche allemande de rompre avec le SPD. En fait, avant la Grande Guerre, Lénine croyait au marxisme orthodoxe de Karl Kautsky, avec lequel Luxemburg avait rompu dès 1909. En janvier 1916 Karl Liebknecht est exclu du groupe social-démocrate au Parlement. La Ligue Spartakus se constitue, d’abord sous le nom de Groupe International, dans une réunion clandestine en ce même mois. Elle a sa propre direction, ses publications, etc. En avril 1917, l’aile « centriste » du SPD va rompre et former l’USPD, Parti social-démocrate indépendant, auquel adhérent les spartakistes. En janvier 1919 les spartakistes fondent le Parti communiste d’Allemagne (KPD), et en janvier 1920 la majorité de l’USPD rejoint le KPD. Bref, l’histoire est un peu plus complexe, et en tout cas les spartakistes sont hors SPD-majoritaire bien avant la Révolution d’Octobre.

Bensaïd mentionne les critiques de Rosa Luxemburg (en 1918) au bolcheviks, mais évoque, surtout, sa proposition d’élire une nouvelle Assemblée Constituante. Or, les critiques les plus importantes de Rosa concernent l’absence de démocratie et des libertés essentielles (liberté d’expression, d’organisation, etc.), y compris dans les soviets, ce qui risque de conduire à leur bureaucratisation. Une autre lacune curieuse : notre ami cite la célèbre brochure Junius de 1915 (La crise de la social-démocratie) de Rosa Luxemburg, mais c’est seulement en tant que document de rupture avec la Deuxième Internationale – en oubliant de mentionner le mot d’ordre, si décisif pour le marxisme revolutionnaire, de « socialisme ou barbarie », qui apparaît ici pour la première fois.

Malgré ces lacunes – il y en a sans doute d’autres – l’ensemble de ce panorama du siècle n’est pas moins d’une extraordinaire cohérence et traversé d’un puissant souffle visionnaire. L’esprit combattant et critique du locuteur donne à ces fragments une indéniable puissance morale et politique.

Le nom de Walter Benjamin n’est pas mentionné dans ces entretiens, mais son esprit ne hante pas moins l’ensemble.

Par exemple, Bensaïd dénonce impitoyablement la misérable conception fataliste de l’histoire, typique d’une « vision des vainqueurs ». Pour cette histoire du fait accompli, tout ce qui s’est passé était inévitable et nécessaire. Ce discours conformiste de la fatalité dénonce la perversité constitutive du projet révolutionnaire, inévitablement destiné au totalitarisme : il ne faut surtout pas essayer de changer le monde ! Laissons les choses en l’état…

Or, observe Daniel, l’histoire est faite de bifurcations, rien – le stalinisme, le nazisme – n’était joué d’avance, des occasions ont été manquées. L’avenir ne peut pas être prévu, il dépend de nos propres actions. Ce pari dans la praxis n’a rien d’un optimisme béat. Bien au contraire : Daniel Bensaïd, comme Walter Benjamin, est un pessimiste révolutionnaire. Benjamin affirmait, dans son essai sur le surréalisme (1929), que le révolutionnaire doit être capable d’« organiser le pessimisme ».

Daniel ne parle pas de pessimisme, mais il explique que son pari révolutionnaire est un pari mélancolique – titre d’un de ses plus beaux livres. Pourquoi mélancolique ? À cause de la récurrence de la défaite : la plupart des grands révolutionnaires du passé – Emiliano Zapata, Rosa Luxemburg, Léon Trotsky, Che Guevara, Miguel Enriquez – ne sont-ils pas des vaincus, des assassinés ? La chute du Mur en 1989 n’est-elle pas la fin du cycle ouvert en 1917 ?

C’est ici que Daniel se sépare de son ami et mentor, Ernest Mandel, qui croyait, en voyant en 1990 les foules joyeuses qui à Berlin-Est criaient « nous sommes le peuple », à une nouvelle révolution en Allemagne. Éternel optimiste, le dirigeant historique de la Quatrième Internationale proclamait : cela ferme une parenthèse, on renoue avec la grande époque de Rosa Luxemburg. Or, commente sobrement Daniel, il n’y a pas de parenthèses dans l’histoire…L’unification de l’Allemagne sera simplement une victoire du capitalisme.

Posant rétrospectivement un regard mélancolique sur le xxe siècle, Daniel constate la défaite des grandes espérances d’émancipation du début de ce siècle. En 1900, les socialistes croyaient à un siècle de paix, de liberté, de justice sociale… À la fin du siècle, on doit reconnaître notre défaite historique, une défaite sociale, politique et morale (le stalinisme).

Cependant, et cela est essentiel, cette mélancolie ne conduit nullement à la résignation fataliste. Plus que jamais, un peu avant sa mort, Daniel Bensaïd croit à l’avenir du pari révolutionnaire. Certes, nous entrons dans une nouvelle époque, mais on ne recommence pas à zéro : on recommence par le milieu. Et l’on se prépare pour les prochaines bifurcations, qui ne manqueront pas de surgir…

Éditions du Croquant 20 route d’ Héricy • 77870
VULAINES SUR SEINE
www.editions-croquant.org contact@editions-croquant.org
Diffusion-distribution : CEDIF-POLLEN ©
Éditions du Croquant, février 2020
ISBN : 9782365122436
Dépôt légal : février 2020

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