Édition du 27 septembre 2022

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Europe

Privée de gaz russe, l'Union Européenne prépare le retour du charbon

Face aux coupures de gaz et aux prix exorbitants de l’énergie, les pays européens se préparent à un hiver difficile. À l’heure actuelle, la seule solution viable semble être… le retour au charbon. Le vice-président de la Commission européenne Timmermans alerte quant à un risque réel de troubles civils si l’Europe n’arrive pas à maîtriser le prix de l’énergie avant l’hiver.

5 septembre 2022 | tiré d’elucic.media
https://elucid.media/environnement/charbon-energie-embargo-gaz-russe-union-europeenne-prepare-retour/

L’âge sombre des villes noircies par la fumée de charbon, des cheminées fumantes et polluantes, des hivers froids chauffés par des poêles à charbon puants et de l’extrême pauvreté parfaitement décrite par Charles Dickens dans « Hard Times », un âge qui semblait révolu, pourrait revenir, bien que de manière différente. Et la transition énergétique, à laquelle l’UE a consacré tant de temps et d’argent (du contribuable) avec des discours nobles, pourrait bien tomber à l’eau. Ou être reportée à un lendemain irréalisable.

Vaut-il mieux réintroduire le charbon pour garantir le chauffage et de meilleurs prix cet hiver ou préserver la planète en limitant les émissions de CO2, au risque de soulèvements populaires qui inquiètent le pouvoir ? La question plane dans les couloirs de Bruxelles, aux prises avec un dilemme hamlétique : comment continuer à durcir les sanctions contre la Russie sans se tirer davantage une balle dans le pied ? Entre-temps, l’Allemagne, l’Autriche, les Pays-Bas, la Grèce et la Pologne ont déjà décidé de leur sort : le retour aux combustibles fossiles est préféré comme seul moyen d’éviter la dérive vers des troubles civils au cours de l’hiver prochain.

Les spécialistes de l’environnement sont tout de même étrangement rassurants : un retour au charbon ne remettrait pas en cause l’objectif de limiter l’augmentation de la température mondiale à 1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels, réaffirmé lors du sommet climatique de la COP26 à Glasgow en novembre dernier. C’est ce qu’affirme un rapport du think tank de l’énergie Ember, publié le 13 juillet dernier. Ces projets entraîneraient, explique le rapport, l’ajout d’un peu moins de 14 GW, soit 12 % de plus que le parc existant de centrales à charbon de l’UE (109 GW) et 1,5 % de plus que la capacité totale de production d’électricité de l’UE (920 GW). Des prédictions qui semblent toutefois un peu optimistes…

Dans une interview exclusive accordée au Guardian, le vice-président de la Commission européenne, Frans Timmermans, a déclaré que si l’Europe ne parvient pas à maîtriser les prix de l’énergie l’hiver prochain, il existe un risque réel de protestations et de troubles civils. Pour l’heure, selon le commissaire Timmermans, la sécurité énergétique est une priorité pour maintenir les industries en activité, même si cela implique de recourir au charbon. Une stratégie qui reste cependant en contradiction ouverte avec les objectifs de la lutte contre le changement climatique.

Au niveau européen, la marge de manœuvre semble importante : contre toute attente, l’Europarlement a voté pour faire entrer le gaz et le nucléaire dans la taxonomie européenne de l’énergie durable. Mais tout cela n’est qu’une théorie abstraite. La dure réalité est que les pays de l’UE achetaient environ 45 % de leur charbon… à la Russie. En mars 2022, alors que la guerre avait déjà commencé, les pays de l’UE ont acheté 7,1 millions de tonnes de charbon thermique (presque la moitié en provenance de Russie) : une augmentation de 40,5 % en glissement annuel.

Mais le 11 août, un embargo sur le charbon russe (décidé en avril dernier) est officiellement entré en vigueur. Cet embargo total sur le charbon russe poussera les pays de l’UE à s’approvisionner ailleurs : aux États-Unis (environ 17,5 % des importations de houille de l’UE au premier semestre), en Afrique du Sud, en Australie ou encore en Indonésie.

Le cas le plus frappant de cette situation paradoxale concerne l’Allemagne. Berlin a pour objectif d’abandonner totalement les combustibles fossiles d’ici à 2030, mais le ministre allemand de l’Économie et de la Protection du climat, Robert Habeck, a annoncé que, jusqu’en 2024, le pays utilisera des centrales électriques au charbon pour produire 10 gigawatts d’électricité supplémentaire. Le paradoxe allemand fait ressortir toute la contradiction européenne en matière d’énergie : fermer des centrales nucléaires et rouvrir des centrales au charbon !

Les combustibles fossiles reviennent également à la mode aux Pays-Bas, qui prennent des mesures en contradiction avec leur ambitieux plan de décarbonisation. Pour faire face aux coupures de gaz russe, le gouvernement Rutte lèvera « avec effet immédiat » toutes les restrictions sur la production thermoélectrique au charbon pour la période 2022-2024, tout en promettant des mesures compensatoires pour réduire l’augmentation du dioxyde de carbone due à cette mesure d’urgence.

En Autriche, les portes de la centrale au charbon de Mellach, un petit village de la commune de Fernitz-Mellach, vont rouvrir après deux ans. « En cas d’urgence, cette centrale peut être réutilisée. La conversion est actuellement en cours », a déclaré Leonore Gewessler, ministre fédérale de l’Environnement. La Grèce a également ralenti le processus d’abandon du charbon, en décidant de reporter de cinq ans (de 2023 à 2028) la fermeture des centrales électriques alimentées par ce combustible fossile.

Une situation similaire s’applique à la Pologne, qui se passe déjà du gaz russe depuis un certain temps. Varsovie, qui s’est déjà vu infliger une amende par l’Union européenne en raison de la mine de charbon de Turow, ne tiendrait pas sa promesse d’abandonner progressivement le charbon en 2049 (un objectif déjà peu ambitieux) et maintiendrait ce combustible dans le mix électrique même après 2050. Actuellement, la tonne de charbon en Pologne vaut quatre fois plus cher qu’il y a un an, aggravant l’inquiétude sur les approvisionnements pour passer l’hiver.

En bref, la tendance semble claire. Pour garder son point avec la Russie, l’Europe serait capable de revenir au XIXe siècle et de renoncer temporairement à ses objectifs ambitieux de limiter les émissions de gaz à effet de serre. Tandis que les géants américains et chinois, revigorés par la faiblesse européenne, se délectent de ce spectacle grotesque.

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