Édition du 3 mars 2026

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Le mouvement des femmes dans le monde

Quand Washington exporte sa croisade anti-genre

En conditionnant l’aide internationale à l’agenda conservateur, l’administration américaine sacrifie la santé des populations les plus vulnérables au profit d’une guerre culturelle globale. Un nouveau soft power de la coercition.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/02/21/quand-washington-exporte-sa-croisade-anti-genre/?jetpack_skip_subscription_popup

Une carte blanche d’Aurélie Leroy parue dans La Libre Belgique du 6 février 2026.

Alors que JD Vance durcit sa croisade anti-genre et anti-droits aux États-Unis, Washington l’exporte désormais vers les pays du Sud. L’extension inédite de « la Règle du bâillon mondial  » [1] et l’activisme autour de la « Déclaration du consensus de Genève » dessinent une infrastructure normative et financière qui remplace insidieusement les politiques de santé publique par des dispositifs anti-genre.

Cette stratégie s’est affichée sans détour le 23 janvier 2026, lors de la « Marche pour la vie  ». Invité d’honneur du rassemblement, JD Vance y a opposé la «  culture de la mort » de l’ère Biden à la «  culture de la vie » qu’il prétend défendre. La dénonciation de l’avortement n’en est que le point d’entrée : l’offensive vise également les droits sexuels et reproductifs, les droits des personnes LGBTQI + et les principes libéraux, accusés de précipiter un déclin moral et civilisationnel.

Loin de se réduire à un discours creux, cette rhétorique s’inscrit dans une stratégie méthodiquement déployée. Comme l’analyse Neil Datta, directeur du Forum parlementaire européen pour les droits sexuels et reproductifs, elle repose sur trois temps : la «  destruction » des protections existantes, la « consolidation » d’un ordre conservateur au sein des institutions, puis la « création » d’un écosystème alternatif de normes et de services alignés sur une vision morale stricte. C’est à partir de cette logique que le modèle américain se déploie désormais vers les pays du Sud.

Faire table rase du passé

Lors de son allocution, JD Vance a dénigré le projet démocrate. Sur le plan intérieur, il accuse l’administration précédente d’avoir « financé des avortements par le contribuable » et « mobilisé le pouvoir contre notre foi et nos familles ». Sur le plan extérieur, il fustige Biden pour avoir «  exporté l’avortement et l’idéologie radicale du genre dans le monde entier  ».

Ce réquisitoire a justifié le démantèlement de l’USAID en janvier 2025. Au-delà de la purge administrative, cette décision a supprimé de nombreux programmes vitaux de santé et de droits sexuels et reproductifs. Le résultat : des millions de personnes, principalement dans les pays du Sud, ont été privées de soins essentiels.

Consolider un ordre conservateur

Pour renforcer son cadre idéologique, l’administration s’appuie sur le « Project 2025 » de la Heritage Foundation, qui préconise de réorienter l’aide étrangère et d’aligner les partenaires internationaux sur des principes restrictifs en matière de droits sexuels et reproductifs. Le bras droit de Donald Trump a revendiqué ce tournant sans détour : « Nous avons cessé de financer les ONG dont le seul but est de dissuader les gens d’avoir des enfants. »

Deux initiatives emblématiques doivent servir des leviers stratégiques de la nouvelle doctrine conservatrice globale. La première est le retour des États-Unis dans la Déclaration du consensus de Genève (DCG), coalition internationale opposée à l’avortement, aux droits LGBTQI + et à certains droits reproductifs. Pour opérationnaliser la DCG, l’Institute for Women’s Health a lancé Protego, en proposant aux gouvernements un « cadre d’optimisation de la santé des femmes ». Le Guatemala, l’Ouganda et le Burundi l’ont déjà adopté.

La seconde mesure est l’élargissement de la règle du bâillon mondial. Toute organisation internationale ou ONG, pratiquant ou promouvant l’avortement à l’étranger se voit privée de financement américain. Son champ d’application dépassera certainement les ONG américaines et étrangères. L’administration risque en effet de conditionner les nouveaux accords d’aide bilatérale à l’alignement des gouvernements partenaires sur cette règle. Sur le terrain, cela crée un dilemme cruel : se conformer et priver les populations de soins, ou continuer à agir, mais perdre leurs financements. Dans les deux cas, ce sont les femmes et les communautés les plus vulnérables qui subissent les conséquences : grossesses non désirées, avortements non médicalisés et augmentation des décès des femmes.

Créer un écosystème anti-genre

Enfin, un véritable écosystème alternatif se met en place. Des services anti-genre sont conçus pour concurrencer des politiques de santé publique : promotion de la « planification familiale naturelle  », programmes d’abstinence, centres de grossesse dissuasifs et pratiques assimilables à des thérapies de conversion. Ces initiatives prétendent accompagner, mais visent surtout à contrôler les choix reproductifs et sociaux des femmes et des filles.

Derrière la rhétorique de la «  culture de la vie  », se déploie ainsi un projet de transformation profonde des sociétés, une offensive globale qui entend redéfinir les normes sociales et sanitaires. L’enjeu n’est plus seulement de dénoncer les discours, mais de comprendre et anticiper les mécanismes concrets à l’œuvre, de protéger les populations les plus fragiles et de soutenir les initiatives locales capables de résister à cette stratégie de coercition.

VOIR EN LIGNE :
Quand Washington exporte sa croisade anti-genre

[1] Depuis son instauration en 1984, la Global Gag Rule, connue sous le nom de « Politique de Mexico » par ses promoteurs et de « Règle du bâillon mondial » par ses détracteurs, a été abrogée à plusieurs reprises par des présidents démocrates et rétablie par des présidents républicains.

Aurélie Leroy
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Aurélie Leroy

Historienne, chargée d’étude au CETRI.

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