Édition du 18 février 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Éducation

Réinscrire l’éducation dans le champ de la production sociale de la richesse collective

Certains n’en démordent pas de jeter le discrédit sur le mouvement étudiant en lutte. L’idée circule chez les chroniqueurs et dans l’opinion publique suivant laquelle les étudiants ayant choisi la grève, par l’exercice démocratique, galvauderait la notion même de grève.

Cette action collective visant à protester contre la hausse des frais de scolarité serait, en fait, de l’ordre d’un boycott. L’argumentaire est simple. En peu de mots, on y affirme qu’un étudiant universitaire est, fondamentalement, un client qui reçoit une prestation de service en vue de satisfaire sa réussite personnelle dans un avenir prochain, et de participer des élites de demain. Or, seul un travailleur salarié et, de surcroît, opprimé aurait un droit à la grève, et non un bénéficiaire de service. C.Q.F.D. : le mouvement étudiant en grève n’aurait aucune légitimité au sens traditionnel du terme. Nous prétendons que loin d’être une distinction accessoire, la querelle a davantage à voir avec une certaine idéologie en place dans le monde de l’éducation qu’avec la sémantique ou le simple débat juridique.

A la source de cette analyse se trouve une vue étriquée qui biaise la question. En inscrivant l’étudiant dans une démarche clientéliste, on réduit la formation universitaire à un service particularisé dont la valeur ne peut se mesurer qu’à l’aune des bénéfices personnels. Or, l’éducation supérieure ne peut pas être perçue qu’en des termes d’avantages, de bénéfices et de mérites individuels. Elle ne doit pas avoir comme fonction de former des élites ou reconduire des classes sociales. L’Université est un bien public par excellence qui doit être mis au service des individus pour la collectivité. Faut-il le rappeler, l’éducation est, d’abord et avant tout, un produit social dans lequel chaque étudiant s’inscrit singulièrement en tant que futur professionnel. On y forme les médecins, les ingénieurs, les intellectuelles, etc. qui construiront et chercheront à éclairer le monde de demain. La formation de l’étudiant est le jalon premier et essentiel dans le processus de la production socioéconomique des travailleurs, et est ainsi l’activité la plus fondamentale à la création et à la pérennisation de la richesse sociale.

A ce titre, l’étudiant universitaire est un travailleur intellectuel qui s’insère dans un parcourt citoyen et professionnel et qui est et sera appelé à mettre son savoir, son expertise et sa créativité au service de la société. Dans cette perspective, le travail de l’étudiant participe d’emblée d’un processus sociétal qui doit être reconnu à part entière – politiquement et juridiquement – même si les efforts déployés par l’étudiant ne se traduisent pas dans l’immédiat en travail rémunéré. Ce qu’il nous faut saisir, c’est que le travail intellectuel de l’étudiant est une activité socialement productive, et cela, bien qu’elle se déploie en dehors de la sphère du travail salarié. L’étudiant participe virtuellement, et réellement – en tant que chercheur – à la création de richesses. Réduire les manifestations du travail à ses formes salariées traduit un point de vue obtus. Comment qualifier alors l’implication bénévole, le travail communautaire et coopératif et toutes formes d’échanges alternatives qui cherchent à se substituer à la logique marchande du salariat ? Au fond, en refusant de reconnaître le mouvement étudiant actuel comme une grève de jure se cache et se joue la volonté ferme de subsumer et réduire l’entièreté des rapports sociaux de production à la sphère capitaliste du travail salarié et l’échange marchand.

Cependant, si l’efficience de la stratégie se révèle si évidente aux yeux de l’histoire du mouvement étudiant, c’est que – par-delà les arguments techniques – les pouvoirs politiques et économiques en place ont toujours bien saisi l’importance décisive de ces professionnels en puissance en inscrivant leur travail de formation d’aujourd’hui dans la vie économique de demain. La stratégie collective de la grève étudiante se résume, en quelques mots, à faire pression sur les décideurs politiques en cessant le travail intellectuel de formation qui participe, plus largement, au rouage socioéconomique en vue de revendiquer des droits ou de protester contre une situation préjudiciable à la communauté étudiante. De sorte que c’est précisément parce la racine même du rouage socioéconomique se trouve enrayé par un arrêt du travail étudiant que la stratégie trouve toute sa force d’action. Il s’agit pour le mouvement étudiant de lutter contre les conditions inacceptables de la production de leur travail intellectuel – tout comme mutatis mutandis l’ouvrier en grève proteste contre des conditions de travail qu’il juge inacceptables. Ces conditions imposées, faut-il y revenir : la tarification toujours croissante de la formation intellectuelle qui risque de limiter le jeune travailleur intellectuel (l’universitaire) dans ses possibilités de briguer cette charge en précarisant toujours davantage sa situation économique.

Envers et contre tous, il nous faut réaffirmer d’une voix ferme le droit imprescriptible à la grève étudiante. Il en ressort de notre détermination comme société à soustraire l’éducation supérieure de cette perspective étriquée d’un simple « investissement personnel » pour y redécouvrir ce lieu vivant et générateur du patrimoine collectif. Il nous faut résister à la charge idéologique néolibérale qui consisterait à nous faire accepter l’idée que l’étudiant universitaire n’est qu’un simple bénéficiaire d’un service marchand (utilisateur-payeur), et ainsi réinscrire l’éducation dans le champ de la production sociale de la richesse collective. Plus largement, il en va de notre volonté de défendre une vision du travail et du travailleur la plus inclusive, solidaire et élargie en vue de montrer et d’établir, en définitive, l’impossibilité de reconduire, intégralement, la création de richesse à l’échange marchand et salarié.

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