Édition du 4 mai 2021

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La révolution arabe

Révolutions arabes - La Palestine aussi ?

Les bouleversements dans les pays arabes pourraient changer la donne en Palestine, notamment en recréant un lien entre les Palestiniens et le reste des peuples arabes, modifiant ainsi les rapports de forces.

Les processus révolutionnaires qui traversent le monde arabe n’ont pas contourné la Palestine. Rien d’étonnant à cela  : la question palestinienne n’est pas seulement une lutte de libération nationale, mais un point de fixation des contradictions entre, d’un côté, les volontés hégémoniques des puissances impériales et, de l’autre, les aspirations des peuples arabes à la démocratie, à la liberté et à la justice sociale.

Le soutien quasi inconditionnel des pays occidentaux à l’État d’Israël ne peut être compris que dans la mesure où l’on appréhende ce dernier comme une tête de pont de l’impérialisme au cœur du Moyen-Orient, région aux enjeux économiques et géo­stratégiques majeurs. Israël, aux côtés des dictatures arabes, est un pilier essentiel du maintien d’un dispositif régional favorable aux puissances occidentales. À l’heure où ce dispositif est en train de vaciller, il est indispensable de repenser la question palestinienne et d’envisager les nouvelles opportunités générées par les bouleversements en cours.

Un isolement accru de l’État d’Israël

Depuis juillet 2005, la campagne Boycott, désinvestissements, sanctions (BDS) s’est fixé pour objectif d’isoler l’État d’Israël, notamment sur les plans économique, diplomatique, académique et culturel. Israël, à l’image de l’Afrique du Sud de l’Apartheid, est en effet tributaire du soutien diplomatique et économique des puissances occidentales.

Mais l’on oublie trop souvent qu’Israël est également tributaire, dans sa politique de négation des droits nationaux des Palestiniens, du soutien (ou de la passivité) des régimes arabes. Le contexte régional d’hostilité populaire à la politique de l’État sioniste nécessite en effet des alliances avec les dictatures capables d’étouffer toute forme de contestation et de brider les revendications palestiniennes.

La politique de l’Égypte, jusqu’à la chute de Moubarak, était à cet égard exemplaire. Premier pays arabe à avoir signé un traité de paix avec Israël (en 1979), l’Égypte a joué par la suite un rôle central dans la normalisation des relations entre les États de la région et Israël, ce qui lui a valu d’être largement récompensée, financièrement et politiquement, par les pays occidentaux, États-Unis en tête.

La Jordanie a emboîté le pas à l’Égypte quinze ans plus tard, signant à son tour un traité de paix avec son voisin israélien, alors que les droits nationaux des Palestiniens étaient toujours quotidiennement bafoués. Ces traités de paix ont en réalité scellé une véritable soumission politique  : ainsi, c’est une Égypte aux ordres d’Israël et de ses parrains occidentaux qui a accepté de participer activement au blocus de Gaza à partir de 2007.

Cette «  arabisation  » de la lutte contre les Palestiniens ne date pas d’hier. La Jordanie n’a pas attendu Israël pour massacrer plusieurs milliers de combattants palestiniens dans les camps de réfugiés situés sur la rive orientale du Jourdain, en septembre 1970. Les alliés arabes d’Israël, revendiqués ou non, ont leurs propres intérêts dans l’écrasement des revendications du peuple palestinien. Une victoire de ce dernier dans son combat contre le sionisme participerait en effet d’un changement radical du dispositif régional et mettrait en péril des régimes dictatoriaux dont le principal objectif est que «  rien ne change  ». Les droits des Palestiniens n’ont pas leur place dans une région où Israël et les dictatures sont en paix.

Mais les choses sont en train de changer. Le régime de Moubarak est tombé. Même si la révolution est loin d’avoir triomphé en Égypte, les premiers effets de la chute du dictateur ont commencé à se faire sentir. Le blocus égyptien de Gaza a été partiellement levé, les exportations de gaz vers Israël ont été interrompues à plusieurs reprises, l’Égypte a accepté de parrainer un accord entre les diverses forces politiques palestiniennes, y compris le Hamas, etc. Le gouvernement Netanyahu, qui fut l’un des derniers à soutenir Moubarak, s’inquiète de l’avenir de ses rapports avec l’Égypte et craint de perdre un précieux allié. Nul doute que la nature des relations avec Israël sera une question politique majeure en Égypte, dans les mois et les années à venir.

Une «  re-régionalisation  » de la question palestinienne  ?

Nous assistons vraisemblablement à un processus de «  re-régionalisation  » de la question palestinienne. Dans les décennies qui ont suivi la création de l’État d’Israël, il était question du «  conflit israélo-arabe  » et non du «  conflit israélo-palestinien  ». Les régimes arabes ont empêché l’émergence d’une authentique représentation palestinienne au nom de «  l’unité arabe  ».

Les guerres de 1967 et 1973, entre lesquelles se sont produits les massacres de Septembre noir en Jordanie, ont marqué la fin d’une époque  : la lutte contre la politique coloniale d’Israël est devenue l’apanage des seuls Palestiniens et de leurs organisations, tandis que la politique «  palestinienne  » des régimes arabes exprimait avant tout les rivalités entre les dictatures, chacune soutenant «  sa  » faction palestinienne (Libye, Iraq, Syrie…) ou proposant «  son  » plan de paix (Égypte, Jordanie, Arabie saoudite…).

Cette «  palestinisation  » de la lutte, si elle a permis aux Palestiniens de s’émanciper partiellement des tutelles arabes et de se doter de leur propre représentation, les a affaiblis dans leur combat en les «  coupant  » du reste des peuples arabes. Ce fut le triomphe des idées portées par le Fatah de Yasser Arafat qui, contre le FPLP – notamment – qui affirmait, dans les années 1970, que la libération de la Palestine passait par la chute des dictatures arabes (en premier lieu la Jordanie), revendiquait la «  non-ingérence  » palestinienne dans les affaires intérieures arabes (en échange de la non-ingérence arabe dans les affaires intérieures palestiniennes).

L’OLP, dirigée par le Fatah, considérait que les Palestiniens pourraient trouver leur place au sein du dispositif régional, tout d’abord aux côtés des dictatures puis, à partir des années 1980, aux côtés d’Israël, avec le mot d’ordre de «  l’État palestinien indépendant  ».

«  Deuxième phase des indépendances  »

Les bouleversements en cours changent la donne  : les Palestiniens ne sont plus les seuls à lutter contre un État au service des puissances impériales. Ce que vit actuellement le monde arabe peut en effet être qualifié de «  deuxième phase des indépendances  »  : après avoir conquis l’indépendance formelle, c’est-à-dire la souveraineté territoriale et le départ des autorités coloniales, les peuples arabes revendiquent aujourd’hui l’indépendance réelle en se débarrassant de régimes qui demeurent inféodés aux pays occidentaux.

Le mot d’ordre de «  l’État palestinien indépendant  » est une revendication de type «  première phase  », dans la mesure où elle implique son acceptation et sa reconnaissance par la puissance coloniale, Israël. Formulée dans le contexte de glaciation politique consécutif à la guerre de 1973, elle exprime, en dernière instance, l’intégration de la question palestinienne à l’ordre régional.

Il n’y a dès lors rien d’étonnant à ce que l’OLP, puis l’Autorité palestinienne, aient mimé les régimes arabes, y compris dans leurs pires excès, et à ce que Mahmoud Abbas ait lui aussi soutenu Moubarak après avoir, lors du congrès du Fatah, il y a deux ans, rendu un hommage appuyé à Ben Ali. La direction «  historique  » de l’OLP, tout comme le projet d’État palestinien, apparaissent de plus en plus en décalage avec les nouvelles générations politiques émergentes et les revendications d’indépendance et de souveraineté économique et politique réelles qui secouent la région.

Une démocratisation du monde arabe pourrait en effet conduire à une résorption du fossé entre la solidarité populaire avec les Palestiniens et l’hostilité des dictatures à leur égard, modifiant considérablement les rapports de forces et permettant de sortir du cadre étroit des solutions «  pragmatiques  » et «  négociées  ». Conscients de cet enjeu, les réfugiés du Liban, de Syrie et de Jordanie ont tenté, le 15 mai dernier, d’ «  encercler  » symboliquement l’État d’Israël.

La violence de la réaction de ce dernier est à la hauteur de la menace potentielle  : le tête-à-tête avec les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza arrange Israël  ; la réaffirmation du caractère authentiquement anti-impérialiste de la lutte palestinienne et sa réinscription dans la scène régionale l’inquiète, beaucoup plus que la nouvelle farce diplomatique en préparation à l’ONU.

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