Édition du 20 février 2024

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Histoire

Entrevue avec Olivier Besancenot

Septembre rouge, Le coup d’état du 11 septembre 1973 au Chili, Olivier Besancenot et Michael Lowy.

Olivier Besancenot et Michael Lowy livre un ouvrage inattendu avec ce Septembre rouge. Pas de théorisation, mais un récit hommage, légèrement fictionné et très vivant, dans la peau de celles et ceux qui ont tenté d’enrayer l’écrasement de l’expérience sociale et démocratique Allende. Avec une intéressante annexe. « Que sont-ils devenus ?!

Olivier Besançenot est né en 1974. Iil adhère à 14 ans au JCR,. L’organisation de jeunesse de la Ligue communiste révolutionnaire. Après des études d’histoire, il devient facteur en 1997 puis l’assistant parlementaire du député européen Alain Krivine. Deux fois candidats LCR à la présidentielle (2002 et 2007), il obtient chaque fois plus de 4% des suffrages. En 2009, il concourt à la création du NPA. Auteur de nombreux essais politiques et historiques, il a notamment publié Que faire de 1917 ? une contre-histoire de la Révolution russe, Éditions Autrement 2017. 

Européenne, : « Fédérer les forces anticapitalistes dans le prolongement de la mobilisation des retraites. » Alors que s’ouvrait, le 27 août à Port Leucate (Aude), l’université d’été de son parti, le Nouveau Parti Anticapitaliste, l’ancien candidat à la présidentielle publie un livre coécrit avec le philosophe marxiste Michael Lowy sur les défenseurs d’Allende et la gauche chilienne, fauchés par le coup d’État de Pinochet de septembre 1973. Il explique ici sa démarche en revenant sur l’actualité, sud-américaine. Et répond à quelques questions sur le NPA aujourd’hui et la conjoncture politique de cette rentrée.

Dans ce livre coécrit avec Michael Lowy, vous rendez hommage aux combattantes et combattants qui ont défendu Salvador Allende et L’expérience démocratique, sociale chilienne, lors du putsch du 11 septembre 1973. Pourquoi avoir choisi la forme d’un récit fictionnel ? 

Nous avons opté pour le docu-fiction car il existe déjà quantité de récits historiques et d’essais consacrés à ce sujet. Nous souhaitons rendre hommage à celles et ceux qui se sont battus à l’époque de façon différente.

Nous avons construit un récit semi fictif à partir de situations qui ont réellement eu lieu et de personnages qui ont réellement participé à ces événements. Sur la base de faits documentés et recoupés. Les dialogues sont parfois des reprises historiques in extenso de certains exchanges. D’autres sont librement inspirés.

Des méandres de L’inexorable conspiration putschiste aux minutes tragique de la résistance armée et de la prise du palais présidentiel de La Moneda, nous nous sommes immiscés dans la peau de dizaines de personnages, des plus connus au plus anonymes en plongeant dans l’ambiance saisissante de ces heures qui ont bouleversé l’histoire. Michael Lowy aime dire qu’user de notre propre subjectivité aide à faire ressortir la dimension subjective des événements. C’est donc un parti-pris assumé avec un point de vue qui ne camoufle pas son empathie et son admiration pour ces milliers d’hommes et de femmes qui ont eu le courage de s’opposer à la dictature. ces milliers de torturés, de disparus, d’exécutés. L’occasion à nouveau de se pencher sur la révolution chilienne qui s’est déroulée sous le gouvernement Allende de 1970 à 1973 - une expérience politique singulière et inédite - en l’incarnant dans un récit.

« La démocratie n’est tolérée par les oligarchies que si elles ne menacent pas leurs privilèges. » écrivez-vous. Discernez-vous dans l’actualité, les germes d’une menace similaire de prise de pouvoir brutale en Amérique latine ou ailleurs  ?

Cette autre 11 septembre trouve quelques sinistres échos dans l’actualité à intervalles bien trop réguliers. Les invasions du Capitole à Washington ou du Parlement à Brasilia viennent rappeler, 50 ans plus tard, une terrible réalité : en première comme en dernière instance, l’extrême droite n’hésite jamais sur la marche à suivre. L’histoire du XXe siècle nous enseigne qu’une fois en place et en situation, elle déploie chaque fois une brutalité qui tétanise ses opposants. Au Chili, toutes les gauches connaissaient le risque imminent d’un putsch ; une première tentative s’est même déroulée en juillet 1973. Toutes les informations alertaient sur ce danger à la veille du fatidique 11 septembre. Pourtant, la résistance qui a bel et bien eu lieu ce jour-là dans les usines et les bidonvilles de Santiago, a été prise de court. Il ne s’agit pas de tirer les bilans politiques du passé à la place des révolutionnaires chiliens. En revanche, cela nous parle peut-être un peu aujourd’hui. Par exemple, en France, beaucoup à gauche, pressentent le pire, voire, en.off, la catastrophe. Or, plutôt que de se préparer à tenter de l’éviter, on a parfois l’impression que le mouvement ouvrier embrasse la crise politique qui l’envoie pourtant droit dans le dans le mur. Le cours autoritaire qu’emprunte le libéralisme à travers le monde nous interpelle et nous sommes obligés d’affronter cette nouvelle situation le plus froidement possible, avec la détermination qui s’impose. L’expérience chilienne de 1973 est une terrible piqûre de rappel :les régimes autoritaires, dictatoriaux, fascistes ou néofascistes ne sont pas nécessairement l’antithèse du libéralisme. Ils peuvent être son prolongement en temps de crise. Le Chili de Pinochet, avec les tristement célèbres « Chicago Boys », a été le grand laboratoire de ce libéralisme-là. Et conçu comme tel, Frédéric Rich Hayek, grand apôtre de l’économie de marché, n’a pas hésité à adouber Pinochet en proclamant préférer « un dictateur libéral plutôt qu’un gouvernement démocratique manquant de libéralisme ». Le business, les profits avant tout si les affaires l’exigent, en France ou Chili ou ailleurs, certains secteurs du capital n’hésiteront pas à formuler à nouveau ce choix. C’est déjà en partie le cas.

Voyez-vous, dans le soulèvement populaire de 2019 au Chili une filiation avec l’esprit de résistance des militantes et militants de gauche en 1973 ?

Durant le soulèvement, la mémoire des générations vaincues - concept cher au philosophe Walter Benjamin - est réapparue dans les cortèges avec les portraits de Salvador Allende et de Miguel Enriquez, dirigeant du MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire) abattu en octobre 1974. L’interprétation bouleversante de la chanson bien connue « El Pueblo unido » chantée à l’unisson par la foule amassée sur la place centrale de Santiago en est aussi l’expression vivante. Carmen Castillo, réalisatrice qui fut une figure du Mir, évoque aussi le retour de l’esprit miriste à travers les couleurs rouge et noire du drapeau de l’organisation dissoute à la fin des années 80 et qui ont rejailli sur les murs. Pour l’heure, cette révolte sans précédent a eu raison de la Constitution issue de la dictature. Le Président Boric et sa coalition de centre-gauche n’ont malheureusement pas perdu de temps pour décevoir les couches populaires qui s’étaient mobilisées. Et les héritiers de Pinochet ont de nouveau le vent en poupe. Pour autant, les potentialités politiques de ce soulèvement ne sont pas partie dans les sables. Eelles sont là et couvent quelque part. Le temps social et le temps politique ont du mal à se trouver et à être raccord. Telle est l’épineuse problématique stratégique de la discordance des temps sur laquelle insistait notre camarade Daniel Bensaïd. À méditer donc, y compris en France, après la séquence historique sur les retraites qui a rassemblé 4 à 5 millions de personnes dans la rue pour protester contre une mesure injuste, symbole d’une politique de classe insupportable.

Pendant ces longs mois de fronde, l’extrême droite française n’avait plus la main. La discordance tient peut-être au fait qu’en cette rentrée, c’est la gauche qui semble en grande peine, préférant s’entre-déchirer pour le leadership d’un avenir hypothétique plutôt que de tirer ensemble quelques enseignements de cette irruption massive qui a eu lieu sur la scène politique malgré les limites et les échecs de cette séquence.

Il se dit que vous auriez quitté La Poste pour devenir documentariste, est-ce exact ? Y a-t-il une version filmée de ce livre qui vient de paraître ?

Quitter La Poste, non. Après Plus de 20 ans de carrière passés comme facteur, puis comme guichetier. j’ai simplement bénéficié d’une formation professionnelle que j’ai eu la chance de concrétiser pour un projet de documentaires. Je me suis mis en disponibilité pour réaliser ce film, consacré au Chili, mais sans rapport direct avec notre livre. Il y est question du MIR et de Miguel Enriquez. La LCR, parti que j’ai rejoint lorsque j’avais 14 ans, était lié politiquement au MIR et plusieurs exilés politiques chiliens ont évolué dans nos rangs. Helena, par exemple, a longtemps été la libraire de La Brèche. J’ai commencé ce film avec elle. Elle nous a malheureusement quittés depuis. Je veux le finir en pensant à elle, à son combat, son engagement, sa gentillesse et sa détermination infaillible. Le MIR est un courant dont la gauche française connaît surtout les combats menés héroïquement contre la dictature. On l’oublie, mais la situation chilienne a politisé des générations entières en France durant les années 1970. Les comités Chili ont compté plus de 500 000 personnes, un mouvement de solidarité internationale quasi inégalé. Étrangement, on connaît mal la pensée politique du MIR, une pensée profondément révolutionnaire, certes, mais étonnamment hétéroclite. Le MIR des origines regroupait aussi bien des trotskistes, des guévaristes, des communistes critiques, des socialistes-révolutionnaires, des libertaires que des théologiens de la libération. Les carnets personnels de Miguel Enriquez, récemment retrouvés après avoir été cachés près de quarante ans, donnent à voir certains des beaux fragments de cette pensée avec des références naviguant de Marx à Bakounine, de Trotsky à Rosa Luxembourg, de Gramsci au Che. Ce côté éconoclastes me plaît. m’inspire et me parle aussi du présent. J’aimerais tenter de transposer tout ça. À l’écran. Après tout, on a. qu’une vie.

Pour passer à quelques questions politiques, comment va le NPA aujourd’hui ? Car beaucoup ont parfois noté dans les cortèges sur les retraites deux p oints fixes du NPA. Les divisions lors de votre dernier congrès sont-elles encore vives et seront-elles dépassées à Port-Leucate cet été ?

Depuis le congrès de séparation qui est intervenu en décembre de l’année passée, une page s’est en effet tournée. Une nouvelle s’est écrite au travers des luttes qui viennent de se dérouler, auxquelles nous avons pris part avec enthousiasme. Cette séquence valide plus que jamais la nécessité d’une orientation qui n’oppose pas la radicalité à l’unité et vice versa. Le NPA défend une perspective d’émancipation anticapitaliste et révolutionnaire, tout en restant disponible à son propre dépassement. Autour de cette orientation, nous avons multiplié les réunions publiques, les discussions ouvertes et les meetings. Quelques nouvelles sections ont vu le jour, des camarades nous ont rejoints, d’autres reviennent. Nous avons conscience de ce que nous pesons réellement, mais notre engouement demeure intact. Et cette université d’été est un très bon cru.

Les prochaines élections européennes sont-elles un enjeu pour le NPA ? Vu le débat stratégique au sein de la Nupes, vaut-il mieux à gauche, des listes séparées ou bien une liste commune ?

Personne, même à la gauche de la NUPES, -, ce qui est notre cas - n’a envie d’ironiser sur ses déboires et ses débats internes. D’autant qu’aucune organisation n’est exempte des difficultés liées à la période. Pour les Européennes, le NPA décidera prochainement de la manière dont il. prendra part à cette campagne et fera entendre sa voix. Il y a bien sûr un enjeu directement lié à la situation française, qui consiste à tenter de fédérer les forces anticapitalistes dans le prolongement de la mobilisation des retraites face au pouvoir en place et au danger du RN. D’autant que Macron semble prendre un malin plaisir à vouloir confier au RN toutes les clés de l’État avant de quitter sa fonction. Mais la dimension internationale ne disparaît pas pour autant du paysage. Les guerres, l’Ukraine, la catastrophe climatique, le traitement inhumain des migrants à travers le monde. À l’heure où la planète s’embrase ou 500 migrants « disparaissent » au large de la Grèce pendant que d’autres meurent déshydratés ou abandonnés dans le désert libyen on a parfois la mauvaise impression que la gauche regarde ailleurs, - peut-être se regarde-t-elle trop elle-même ? Entre le rejet de l’Europe, forteresse du capital et le refus du repli nationaliste et raciste, il y a une place pour un programme de mesures d’urgence et un projet stratégique. Nous Formulerons probablement une proposition unitaire dans ce sens.

Quelle recomposition politique à gauche est-elle possible aujourd’hui après la défaite du mouvement sur les retraites ?

Prétendre qu’on a la réponse à cette question existentielle, ce serait faire le malin. Nous entrons dans une zone de turbulence à laquelle personne ne sait vraiment préparé. La politique, dans sa conception militante tout du moins, consiste précisément à apprendre à douter, à haute voix et collectivement, dans le but de donner un sens à ses doutes et d’imaginer quelques issues possibles. Militer signifie aussi refuser de se résigner, de se morfondre ou pire, de devenir blasé ou cynique. Oui, la période est grave et inquiétante. C’est dans ce genre de situation que les combats de celles et ceux qui nous ont précédés, appellent à ce que nous prenions nos responsabilités. Les luttes seules, malgré leur vertu émancipatrice, ne suffisent pas pour changer durablement le rapport de force : l’enjeu consiste à construire une réponse globale, un bloc anticapitaliste large et unitaire fédéré autour d’un programme d’action. Le bilan de la mobilisation des retraites, par exemple, mériterait d’être discuté collectivement, quitte à ne pas être d’accord sur tout, fraternellement. Il y a bien sûr les discussions récurrentes sur la stratégie des luttes entre unité nécessaire de l’intersyndicale et radicalité légitime qui ne s’accommode. Plus de journées d’actions saute-mouton. Il y a les débats politiques sur le dossier même des retraites : quid du retour au droit à la retraite ? À 60 ans et au 37,5 annuités ? Pour financer la protection sociale, faut-il taxer les riches (fiscalité anticapitaliste absolument nécessaire pour les services publics) ou bien réhabiliter les cotisations en tant que réappropriation de notre salaire socialisé ? Quel projet pour quels Sécu ? Rétablir les élections dans les différentes branches avec possibilité de révoquer les élus ? Existe-t- il une logique autogestionnaire pour une protection sociale qui ne soit ni privé, ni bureaucratisé ? En finir avec la Ve République, oui, mais pour quel processus constituant ? Une constituante convoquée par le haut en tant que double pouvoir des institutions actuelles, ou l’authentique berceau d’une forme démocratique nouvelle qui fonctionne du bas vers le haut ? Beaucoup de questions appellent des réponses par nature différentes. Seule une authentique pratique commune permettra de dénouer les blocages au rassemblement. Après tout, comme le disait Auguste Blanqui, du débat peut jaillir la lumière.

Olivier Besancenot

Porte—parole du NPA (France)

Patrick Piro

Auteur pour la revue Politis (France)

Michel Soudais

Auteur pour la revue Politis.

http://www.politis.fr/

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