Édition du 24 mai 2022

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Asie/Proche-Orient

Shanghai crie famine, ses habitants s’organisent

Trois semaines après l’imposition du confinement dans la capitale économique et financière chinoise, l’angoisse et la colère dominent puisque la pénurie alimentaire s’aggrave. Les autorités ont promis lundi 11 avril un allègement des mesures.

Tiré de Médiapart.

Shanghai (Chine).– Violet Liu, 29 ans, prépare à manger dans son appartement de 40 mètres carrés situé dans le district de Jing’an à Shanghai. Elle essaye d’inventer une recette en utilisant les seuls légumes qui restent dans son frigo : deux tomates, trois oignons et quatre concombres.

La jeune femme a perdu son emploi il y a un mois, juste avant que la mégapole de 26 millions d’âmes ne soit bouleversée par la nouvelle vague d’Omicron. Elle prépare les entretiens d’embauche dans l’éventualité de la levée des mesures de confinement.

Dans dix jours, elle fêtera ses 30 ans. « Sans vin, sans dessert, sans bougie, sans amis. » Elle soupire. « Le seul truc que je peux faire, c’est de fêter ça avec des jeunes en bas de mon étage… discrètement. » Elle est l’un des quatre-vingts foyers de sa communauté – une unité d’habitation en Chine composée de plusieurs bâtiments. Tous ses membres sont bloqués chez eux depuis le 1er avril.

« Jamais dans ma vie je n’aurais imaginé pouvoir mourir de faim à Shanghai au XXIe siècle », plaisante-t-elle, tout en versant du café à sa colocataire. Ce matin, auprès de son voisin, elle en a échangé contre deux œufs.

Jusqu’à présent, Shanghai et ses 26 millions d’habitant·es pensaient vivre dans la modernité : on commande grâce à une application et les livraisons apparaissent à la porte presque aussitôt. À n’importe quelle heure, car les épiceries sont ouvertes jour et nuit. Les taxis ne coûtent rien – cinq euros le trajet en moyenne.

Avec le confinement, le château de cartes s’est effondré. « Les commandes ne se font qu’à 6 heures du matin, mais tu peux essayer tous les sites d’achat possibles : soit ils manquent de stocks, soit il n’y a pas assez de livreurs », se lamente Violet.

Depuis le début du confinement, elle a juste reçu un paquet de légumes de la part du gouvernement, comme tous les membres de sa communauté. Et plus rien.

Achats groupés

Désespérée, elle a rejoint un groupe WeChat rassemblant les quatre-vingts foyers, où sont organisés des achats groupés. Tous les magasins et restaurants étant fermés et le nombre de chauffeurs-livreurs limité, la plupart des achats sont désormais livrables à partir d’un montant monumental, à peu près 600 euros.

« C’est un travail laborieux, témoigne Cristal Lu, qui a organisé une fois un de ces achats de groupe. L’organisateur doit contacter le commerçant pour être sûr du stockage, lancer un sondage dans le groupe WeChat, calculer le montant, payer une somme en avance, ensuite récupérer les produits quand ils arrivent devant la porte de ton immeuble et assurer leur répartition. »

Malgré tout, le pouvoir d’achat de cette petite communauté reste peu élevé par rapport aux grandes communautés de 500 personnes dans certains quartiers de Shanghai. James Zhang, habitant à Pudong, du côté est de la rivière Huangpu, appartient à l’une d’elles.

Ce jeune de 23 ans est coincé chez lui depuis un mois. Sa communauté a connu quelques cas positifs avant la quarantaine au niveau municipal. L’achat de groupe est le seul moyen pour lui de se nourrir depuis plusieurs jours. « J’ai abandonné l’idée d’acheter en ligne, je n’y arrive pas. L’achat de groupe marche bien pour nous mais surtout pour des féculents et de la viande. Il est difficile d’avoir des fruits et légumes. »

Le jeune Shanghaïen, vidéographe, ne peut plus filmer. « Heureusement, mon employeur est assez compréhensif et il m’a permis de travailler sur l’amélioration de la postproduction pendant ce temps-là. »

De nombreuses entreprises livrent des légumes et de la viande à leurs employé·es mais la variété reste limitée. « Je n’en peux plus de manger des carottes et des patates depuis trois semaines », écrit Tatiana Li, commerciale dans une agence de publicité, sur WeChat.

  • Tu peux imaginer dormir avec la lumière allumée pendant 24 heures ? Tu peux imaginer dormir dans un espace ouvert avec 200 personnes à tes côtés qui ronflent ?
  • - Xiao Xiao

Centre économique de la Chine, Shanghai, avec sa classe moyenne dynamique, son intelligenstia ouverte aux cultures étrangères et une société civile florissante, est aussi habituellement la plus effervescente.

Le confinement devait s’achever le 5 avril, mais il s’est poursuivi. Plusieurs publications en ligne ont circulé, vues par des millions de personnes avant d’être supprimées par les autorités : elles dénonçaient une pénurie alimentaire injustifiable ou des mesures draconiennes.

Xu Huiliang, 75 ans, un médecin retraité, a écrit une lettre ouverte au gouvernement de Shanghai demandant la transparence, surtout lorsqu’il s’agit des dates exactes du confinement, pour apaiser des citoyennes et des citoyens angoissés. Il suggère une augmentation de la vaccination chez les personnes âgées, et la possibilité pour les testés positifs de faire la quarantaine chez soi.

Jusqu’à la fin mars, seulement la moitié des personnes âgées de plus de 80 ans avaient été vaccinées en Chine. Tous les patients testés positifs pendant les tests de masse ont été transférés dans des centres de quarantaine, autrement appelés « hôpitaux-refuges temporaires », dans d’anciens musées, des piscines ou des salles de sport. Ces centres sont très souvent saturés et peu équipés.

« Tu peux imaginer dormir avec la lumière allumée pendant 24 heures ? Tu peux imaginer dormir dans un espace ouvert avec 200 personnes à tes côtés qui ronflent ? Tu peux imaginer prendre des douches froides tous les jours ?, témoigne Xiao Xiao. C’est comme un train de nuit sans fin. »

La jeune femme a été testée positive et transférée dans un centre de quarantaine le 4 avril. En arrivant, elle a découvert que son hôpital-refuge est seulement équipé de dix douches pour 2 000 personnes, et la condition sanitaire des toilettes est « affreuse ».

Seul côté positif, elle n’a pas à se préoccuper de la nourriture. Le centre distribue trois repas par jour mais, pour elle, il reste effrayant de manger en même temps que « tous les contaminés ». Elle profite de ce temps libre imposé pour publier son journal sur les réseaux sociaux. C’est aussi la volonté de Zhuyi, blogueur de gastronomie, qui a été surnommé « reporter de guerre des hôpitaux-refuges » par les internautes : « Il n’y pas de papier-toilette, il vaut mieux se préparer. »

Dans son centre, la zone femme et la zone homme sont séparées par des draps, des enfants jouent au Squid Game, des élèves prennent des cours en ligne et plusieurs personnes n’ont aucune envie de sortir, car ici au moins on peut manger gratuitement.

Parmi ses voisins, un coiffeur, équipé de tous ses outils de travail, a commencé à développer une clientèle. « Lorsque je marche dans cet espace, j’ai presque l’impression de retourner dans un village, lointain et familier », raconte Zhuyi sur Weibo. Il a témoigné à plusieurs reprises de l’évanouissement de médecins et infirmiers à cause de la surcharge de travail.

Lundi 11 avril, les autorités de Shanghai ont annoncé un allègement des mesures de confinement, avec une fin totale envisagée au mois de mai. Mais pour l’heure, rien n’a changé. Et qui croire ?

Weiyu Qian

Weiyu Qian

Journaliste pour Médiapart.

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