Édition du 21 juin 2022

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Politique québécoise

Sortir du pétrole, engager la reconversion écologique de la base énergétique et renouer avec la souveraineté économique du Québec

(Ce texte est un extrait d’une recherche intitulée « Se sortir la tête du sable, la contribution de la Caisse de dépôt et placement du Québec au développement des énergies fossiles au Canada » écrite par Éric Pineault et François L’Italien. Cette recherche a été publiée par l’Institut de recherche en économie contemporaine. Nous avons trouvé important de vous inviter à lire tout particulièrement la partie où les auteurs présentent une alternative globale aux choix faits par les administrateurs de la Caisse de dépôt et placement. PTAG)

En mobilisant l’épargne capitalisée des Québécoises et des Québécois au profit de l’exploitation des secteurs pétroliers et gaziers de l’Ouest canadien, la Caisse de dépôt et placement fait actuellement preuve d’un manque de vision qui l’entraîne loin de sa mission initiale et retarde indû- ment le coup d’envoi d’une grande transition devant mener à la « décarbonisation » de l’économie québécoise. Pire encore : la Caisse va directement à l’encontre de la stratégie de développement durable adoptée par le gouvernement du Québec en 2007, qui comporte notamment un volet de lutte aux changements climatiques. Or, l’ampleur et la rapidité des changements exigés par l’urgence climatique vont faire de la Caisse de dépôt et placement un acteur de premier plan dans cette transition et elle devra, pour cela, faire des choix d’investissement cohérents : en fait, pour sortir le Québec du pétrole et contribuer à la diminution des gaz à effet de serre, la Caisse devra elle-même préalablement se sortir d’une stratégie de placement dans les énergies fossiles.

Cette stratégie n’a pas été choisie par les principaux déposants de la Caisse qui voudraient peut-être que les choses se fassent autrement. En plus d’envoyer à la société québécoise un signal clair, la sortie de cette filière serait l’occasion pour la Caisse de devenir le catalyseur d’un nouveau « modèle québécois », qui serait fondé sur un processus de conversion écologique de la base industrielle et énergétique du Québec. Le Québec bénéficie de toutes les conditions matérielles et institutionnelles nécessaires pour structurer rapidement cette conversion qui se concrétiserait par la réorganisation et le développement de nouvelles filières économiques à haute efficacité éco-énergé- tique. Dans un rapport de recherche publié en 2010 sous la direction de Robert Laplante, l’IRÉC propose d’amorcer cette transition en s’attaquant à la dépendance du secteur des transports au pétrole. Le rapport montre de manière claire qu’un changement de cap dans ce secteur aurait des répercussions favorables aussi bien sur le plan écologique qu’économique, la dépendance au pétrole entraînant simultanément des effets délétères sur les deux plans. Pour donner une idée du poids économique de cette ressource sur le Québec, les importations de pétrole et de gaz seraient passées de sept milliards $ en 2000 à 18 milliards $ en 2008, soit une augmentation de près de 257 % en huit ans seulement. [1] . Non seulement cela est-il la traduction d’un laisser-faire minant les efforts éco-énergétiques qui se font ici, mais ces importations plombent durement la balance commerciale du Québec. La réinsertion de ces flux de dépenses dans l’économie québécoise aurait un impact significatif et viendrait appuyer le déploiement d’une solution de rechange porteuse, soit un plan d’électrification massive des transports collectifs. Capitalisant sur les projets d’électrification déjà en cours, ce plan mettrait l’accent sur les atouts dont dispose déjà le Québec pour développer de manière cohérente et soutenue la filière du matériel de transport collectif roulant. Le projet d’un système national de transport collectif interurbain haute-vitesse, utilisant la technologie québécoise.

Or, ce plan doit être financé et c’est ici que pourraient intervenir les stratégies d’investissement de la Caisse de dépôt et placement. En se retirant des secteurs énergétiques sales, la Caisse serait en mesure de s’engager dans la reconversion écologique de l’économie québécoise par le biais d’une politique de placement adaptée à cette filière en devenir. Ce ne sont pas les moyens qui manquent pour opérer ce soutien : l’entrée dans le capital de sociétés impliquées dans la production de matériel roulant, l’achat d’obligations à long terme que pourrait émettre la société de gestion et d’opération du système national de monorail interurbain, la création d’un fonds d’investissement spécifique pour le développement d’initiatives de production d’énergie, d’habitat et de transport écologique et collectif, le financement de sociétés mixtes consacrées aux services techniques et à la commercialisation à l’étranger de l’expertise en cette matière, constituent des exemples de ce que la Caisse est en mesure de décider pour organiser financièrement cette première et stratégique étape de transition. Plus largement, ce fonds souverain serait à l’avant-garde d’un modèle de développement plus viable « écolomiquement » que le régime actuel, où l’épargne collective est détournée effectivement de sa fonction économique et sociale. L’effet d’entraînement lié à la puissance de marché de la Caisse, qui a joué de manière si négative avec la crise des PCAA en 2008, pourrait alors au contraire servir à redonner un sens et une stabilité financière à la gestion fiduciaire en l’inscrivant dans la vie économique et écologique à long terme. [2]

Par ailleurs, la politique de « placements sales » de la Caisse témoigne du fait que la mission primordiale de cette institution qui est d’assurer la souveraineté économique du Québec a été perdue de vue. Nous l’avons montré, la volonté politique et l’arrangement institutionnel qui ont donné à la Caisse la place qu’elle a aujourd’hui dans l’économie ont été structurés en fonction d’un bouclage entre l’épargne salariale publique et les flux d’investissement renforçant l’économie du Québec en général et du secteur public en particulier. À défaut d’être pleinement politique, la maîtrise du destin de la société québécoise a été planifiée sur le plan économique grâce à ce fonds souverain qui a joué ce rôle durant près de trente ans. Malgré la corruption actuelle de sa mission qui a clairement débuté sous l’ère d’Henri-Paul Rousseau en 2002, le code génétique de la Caisse n’a pas été altéré et elle demeure puissamment équipée pour donner au Québec les moyens de sa souveraineté économique sur plusieurs fronts à la fois.

D’abord, la Caisse de dépôt et placement pourrait être la pierre angulaire de l’indépendance énergétique du Québec. Déjà, comme nous l’avons vu, en épaulant la stratégie de sortie des énergies fossiles par une électrification massive du transport collectif, un premier pas essentiel aurait été franchi en ce sens. De plus, il est devenu une vérité de La Palice que de dire que le Québec est bien pourvu en sources potentielles d’énergies propres. Ce patrimoine écologique pourrait être au cœur d’une nouvelle économie naturelle basée sur la diversification des sources, des modes de gestion et des usages de l’énergie au Québec. L’éolien et le solaire, principalement, pourraient constituer deux sources importantes venant compléter, avec l’hydro-électricité, l’infrastructure énergétique alternative aux énergies fossiles. La Caisse pourrait jouer la même fonction de levier financier qu’elle fait actuellement avec les sables bitumineux, mais en contribuant de manière active au soutien d’une économie verte dont la rente et la gestion des services énergétiques seraient socialisées via la constitution de sociétés mixtes. Il s’agit là d’un exemple d’intervention parmi mille qui s’offrent à cette institution.

La Caisse de dépôt et placement pourrait également viser la souveraineté économique du Québec en assurant un rôle de premier plan dans la formation d’un autre modèle de développement des ressources naturelles, comme les mines et les forêts. Dans les deux cas, ces ressources ont été développées jusqu’ici selon une stricte base sectorielle, laissant les logiques de valorisation des grandes corporations structurer l’essentiel de l’activité économique. Basé sur les stratégies de diminution de coûts et de croissance externe de ces sociétés, ce modèle de développement a dépossédé le Québec de ses richesses naturelles au nom des « retombées économiques » qu’il générait. Or, cette économie dominée par les produits faiblement transformés, que la Caisse reconduit en investissant dans les sables bitumineux, n’est plus compatible avec la nouvelle donne et doit laisser place à une économie dominée par les relations de proximité, le développement endogène des localités et le respect des limites des écosystèmes. Plus particulièrement, une politique de placement axée sur le développement de systèmes productifs locaux, organisés selon une chaîne de valeur laissant une large place à l’innovation et à la recherche, permettrait aux communautés locales de ne plus dépendre d’un modèle productiviste et instable de développement. La Caisse pourrait consacrer une part importante de son portefeuille pour soutenir la création de ces systèmes productifs, structurés par des circuits courts, dont un certain nombre existent déjà dans les communautés locales sans qu’ils n’aient les leviers financiers et institutionnels nécessaires pour prendre de l’expansion. Ainsi, à terme, c’est à l’avènement et à l’essor de véritables modèles alternatifs de développement des ressources naturelles auquel devrait contribuer la Caisse, modèles qui donneraient un nouveau souffle à l’industrie manufacturière québécoise en réorganisant sur une base territoriale ses structures, ses fonctions et ses débouchés.


[1Robert LAPLANTE(sous la direction), L’électrification du transport collectif : un pas vers l’indépendance énergétique, Rapport de recherche de l’IREC, 2010, p.

[2. Gilles BOURQUE et Robert LAPLANTE, « Épargne et investissement : enjeux autour de la reconversion vers une économie verte », Note d’intervention de l’IRÉC numéro 3, février 2011.

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