Édition du 24 novembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Éducation

Stopper la frénésie des écrans à la maison d’abord, puis à l’école

L’exposition aux écrans : un danger pour les jeunes .

Depuis plus de dix ans, de nombreuses études font état des dangers des écrans pour les jeunes, comme le montrent par exemple le documentaire Derrière nos écrans de fumée de Jeff Orlowski ou le livre fort documenté La fabrique du crétin digital du chercheur en neurosciences cognitives Michel Desmurget — ouvrage dont la bibliographie à simple interligne fait 75 pages !

par Suzanne-G. Chartrand, retraitée de l’enseignement
et coordonnatrice du collectif Debout pour l’école !

Les dangers des écrans pour les jeunes de deux à dix-huit ans sont connus : dangers pour les facultés cognitives (attention, mémorisation, langage…), la santé mentale et le comportement (agressivité, dépression, automutilation, conduites à risque…), la santé physique (obésité, maladies cardiovasculaires, diminution du sommeil réparateur…), la socialisation (repli sur soi, comportement asocial…).

On sait que les enfants de moins de six ans ne devraient pas être exposés du tout aux différents types d’écrans (téléviseur, téléphone multifonction, tablette, console vidéo, ordinateur). Pourtant, d’après Desmurget, ceux des pays occidentaux cumulent, dès l’âge de deux ans, presque trois heures par jour d’exposition. Tous les parents sont-ils suffisamment informés de ces dangers pour intervenir efficacement auprès de leur progéniture ?

Quant aux enfants de huit à douze ans, ils ne devraient pas être exposés aux écrans plus d’une heure par jour. Or, ils passent devant des écrans plus d’heures qu’à l’école. Toujours d’après Desmurget (qui décrit une situation antérieure à la pandémie actuelle), les adolescents de 12 à 18 ans sont devant des écrans en moyenne 6 heures et 40 minutes par jour (par année, cela représente le temps de deux années scolaires et demie).

En temps de pandémie, encore plus d’écrans du secondaire à l’université

Au Québec, en ces temps de pandémie, élèves et étudiants sont nettement plus exposés aux écrans qu’avant. Des cours en ligne un jour sur deux pour les élèves de 4e et de 5e secondaire : n’y avait-il pas d’autre solution que d’exposer encore plus ces jeunes aux écrans ? Quant aux cégépiens, aux étudiants universitaires et à leur corps enseignant respectif, ils sont tous aux prises avec des cours en ligne pour tenter de poursuivre des activités de formation. Là encore, n’y a-t-il pas de solutions de rechange aux écrans ?

Si les directions des établissements et les enseignants ne sont pas vigilants, les cours à distance s’imposeront même après la pandémie. Car, entre autres, ils sont nettement moins onéreux. Or, l’éducation est encore vue comme une dépense plutôt que comme une nécessité émancipatrice et l’assise du vivre ensemble.

Mais aussi et surtout, avec l’enseignement en ligne, peu des d’échanges fraternels, de débats, de possibilités de se regrouper pour discuter, contester et trouver des solutions innovantes pour poursuivre sa formation autrement.

L’immense responsabilité des pouvoirs publics

On connait les dangers de l’exposition aux écrans et la montée fulgurante de la cyberdépendance, mais les pouvoirs publics font comme s’ils l’ignoraient ; pire encore, ils financent la distribution d’écrans, même dans les milieux économiquement pauvres, prétendument pour diminuer la fracture numérique. Ils ne mettent aucun frein à la transformation des conditions d’apprentissage en classe où l’interaction avec les pairs et les enseignants est primordiale. Au contraire, ils font la promotion d’une scolarisation de plus en plus inféodée aux technologies de l’information et de la communication (TIC), cela sans réflexion approfondie ni consensus social sur la question. Faut-il préciser qu’il ne s’agit pas ici d’ignorer les apports positifs des technologies informatiques, quand nous savons en faire bon usage, mais de dénoncer l’absence totale de prévention des pouvoirs publics à propos des risques qu’elles peuvent poser.

La cupidité des démarcheurs des TIC semble aussi insatiable que celle des lobbyistes du pétrole tout en étant aussi nocive, voire plus. Compte tenu de la rapidité fulgurante avec laquelle ces transnationales transforment la société en général et l’éducation en particulier, pourquoi leur permettre une telle emprise sur ce qui relève du bien commun ?

Agir avant qu’il ne soit trop tard

Qu’attend-on pour se mobiliser contre cette catastrophe annoncée de la cyberdépendance, sans aucun doute pire, à long terme, que celle de la Covid-19 ? Qu’attendent les spécialistes du développement de l’enfant et leurs corporations pour dénoncer haut et fort cette situation et amener les pouvoirs publics à réaliser une large campagne de sensibilisation de la population, en particulier des parents et des grands-parents ? Que font les facultés d’éducation pour développer des pratiques alternatives et diffuser celles qui existent ?

Ce qui aurait dû être un outil, un moyen d’adaptation parmi d’autres en cette période, précipite les milieux scolaires dans une dérive délétère entrainant avec eux nombre de familles, de jeunes et de moins jeunes. La pandémie de la Covid-19 favorise en l’accélérateur l’imposition des outils technologiques en éducation. Sans une solide et massive remise en question de cette invasion en éducation dès maintenant, il sera trop tard pour stopper la déferlante.

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