Édition du 27 février 2024

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Amérique latine

Sur les milices d’autodéfense au Mexique

Certains pensent que les travailleurs sont une masse inerte, incapable de s’organiser, de penser et de décider par elle-même sur son propre avenir. Par conséquent, face à chaque mouvement social qu’ils ne peuvent comprendre ni prévoir, ceux là cherchent toujours des manipulateurs ou des instigateurs étrangers.

A leurs yeux, les milices d’autodéfense du Michoacan (Etat fédéré mexicain où des populations locales organisent des milices armées contre les bandes de narcotrafiquants et l’incurie des forces répressives corrompues et souvent complices du monde du crime organisé, NdT) ne sont qu’un bloc unique, complètement homogène et elles répondent à une manœuvre du président Peña Nieto et du général colombien Naranjo afin de créer des groupes paramilitaires au service de l’Etat. Ou, pire encore, elles répondent à la volonté des bandes de narcotrafiquants de l’Etat voisin du Jalisco afin d’étendre leur champ d’action en trompant les paysans du Michoacan.

Mais il ne peut y avoir d’avortement sans grossesse préalable. Autrement dit, les provocations et les manœuvres de ceux qui veulent pêcher en eaux troubles présupposent l’existence d’un fort mouvement social réel. Les grands mouvements sociaux ne naissent jamais purs et, à leurs débuts, ils peuvent souffrir de provocations. La révolution russe de 1905, par exemple, a commencé par une grande manifestation, dirigée par un pope agent de la police tsariste, qui voulait demander au Tsar du pain et la paix mais qui a finalement débordé toutes les limites du système.

Les milices d’autodéfense n’existent pas qu’au Michoacan. Elles se propagent également au Gerrero, où elles sont beaucoup plus radicales et paysannes et, par conséquent, beaucoup susceptibles d’être cooptées par l’Etat. En outre, les milices d’autodéfense expriment généralement et avant tout la nécessité d’en finir avec la violence, les atrocités de tous types, les exactions et les humiliations infligées par les narcotrafiquants qui infiltrent les forces de répression étatiques qui, soi disant, les « combattent ». Mais elles révèlent aussi le ras-le-bol politique et la rage contre l’Etat dans les zones rurales durement frappées par l’émigration massive des jeunes et dont l’agriculture et les services sociaux de tous types (enseignement, santé, etc.) ont été démantelés par les politiques appliquées par le PRI et le PAN, avec la complicité du PRD.

Les milices d’autodéfense sont une réaction face au crime, mais elles sont aussi une expression de la nécessité de créer des bases institutionnelles indépendantes d’un Etat capitaliste auquel plus personne ne fait confiance.

C’est précisément cela qui constitue l’élément nouveau et important, à la fois dans la tentative d’autonomie des néo zapatistes du Chiapas ou dans les polices communautaires du Guerrero et d’Oaxaca, dans les milices d’autodéfense du Guerrero et du Michoacan qui, nous en sommes certain, vont faire tâche d’huile dans d’autres zones.

Des régions indigènes ou paysannes métisses ne rompent pas seulement avec les institutions capitalistes et cessent de croire aux changements électoraux, elles commencent aussi à s’auto-organiser, à résoudre leurs problèmes pour leur propre compte ; elles deviennent des sujets de leur propre destin, construisent les bases d’un pouvoir populaires et de gouvernements locaux démocratiques. Autrement dit, elles construisent les fondations d’un autre Etat, opposé à l’Etat et au gouvernement du capitalisme et de l’oligarchie.

L’Etat officiel illégitime, né et réaffirmé par la fraude électorale, qui piétine tous les jours la Constitution et les lois, est sans cesse plus obligé à traiter en égal un pouvoir populaire parallèle. Il perd le consensus parmi les travailleurs et n’a déjà plus le monopole de la force, non seulement face à la branche du crime organisé du capitalisme – les narcotrafiquants – mais aussi face aux communautés rurales armées.

Les milices d’autodéfense du Michoacan ne sont pas toutes égales. Il est possible que certaines d’entre elles aient une aide initiale des narcotrafiquants de Jalisco pour combattre leurs concurrents locaux. Il est possible que d’autres soient sensibles à la cooptation par le gouvernement, qui veut les transformer en police rurale. Certaines sont dirigées par de riches cultivateurs qui craignent pour leur sécurité et leurs biens, et non par des paysans moyens, qui sont toujours au début, du fait de leur meilleure formation et de leurs moyens supérieurs, les leaders naturels de leurs communautés.

Mais ce caractère hétérogène, de même que les plans du gouvernement et l’intervention inévitable dans ce processus de certains acteurs occulte, sont des choses secondaires face au fait que de vastes régions rurales du centre du Mexique sont en train d’échapper graduellement au contrôle du gouvernement central. De là découle la préoccupation de John Kerry et du Département d’Etat US qui, par contre, ont applaudi et soutenu les groupes paramilitaires criminels colombiens.

Peut être que certains commandants des milices d’autodéfense du Michoacan accepteront la cooptation et les propositions de désarmement. Nous verrons bien, car ils devront aussi compter avec la volonté de leur base. Il est certain, par contre, que ni les gens du Guerrero, ni la majorité des paysans et des pauvres du Michoacan, ni la majorité des membres des milices d’autodéfense accepterons d’aller à Apatzingan pour déposer leurs armes et être contrôlés et fichés par une armée infiltrée par les narcotrafiquants.

Pour éviter la répétition d’une tragédie similaire à celle de la Révolution mexicaine, quand les ouvriers anarchistes et les intellectuels et sympathisants de Madero qualifiaient Zapata de « Attila du Sud » et combattaient les rebelles du Morelos, les intellectuels démocratiques, les groupes de gauche et les syndicats combatifs d’aujourd’hui devraient chercher à lier leur lutte pour les droits démocratiques et la défense des biens communs avec celle des milices d’autodéfense et d’autres expériences d’auto-organisation populaire. Dans ce sens, il faut en particulier regretter le silence de l’EZLN (Armée zapatiste de libération nationale, NdT) sur ces questions, comme sur d’autres.

Source :
http://www.jornada.unam.mx/2014/02/02/opinion/019a1pol

Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

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