Édition du 26 octobre 2021

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Europe

Ukraine : le triste bilan de trente ans d’indépendance

ou l’indépendance sous forme de colonialisme

En août 2021, l’Ukraine a célébré pompeusement son trentième anniversaire d’indépendance. Paradoxalement dans ce cas, l’indépendance a été marquée par un État qui jusqu’en 1991 avait sa propre place à l’ONU (en plus du siège de la Russie) et après 1991 était dirigé par le même individu qui l’avait dirigé avant, Leonide Kravtchouk. Mais depuis trente ans, le régime a présenté l’indépendance comme non pas comme la décision des dirigeant.e.s soviétiques, mais comme si elle a été le résultat d’une longue lutte armée.

30 août 2021 | New Cold war, https://newcoldwar.org

En mars 1991 lors d’un référendum, la majorité des Ukrainien.ne.s (81 %) ont voté pour le maintien de l’Ukraine au sein de l’URSS sur la base d’une déclaration de souveraineté. [1] En décembre de la même année, un second référendum a eu lieu, au cours duquel la question a été modifiée : soutenez-vous la déclaration de souveraineté adoptée par le parlement ukrainien ? La majorité a également répondu par l’affirmative. Au cours du second référendum, les Ukrainien.ne.s ont été quelque peu manipulé.e.s : on les a assuré.e.s que rien ne changerait dans leur vie. L’Ukraine était auparavant un État officiellement indépendant avec sa propre place à l’ONU, et au lieu de l’URSS, il y aurait maintenant une autre union - la Communauté des États indépendants (CÉI) - juste un changement d’abréviation, comme l’ont assuré les autorités de l’Ukraine soviétique à l’époque.

Ainsi, en 1991, beaucoup ont été induit.e.s en erreur par la manipulation des termes « indépendance », « souveraineté » et « union ». Officiellement, l’Ukraine est toujours membre de la CEI avec la Russie, même si la CEI s’est avérée être une union totalement morte et non fonctionnelle.

Cependant le résultat a été, selon les chiffres de l’ONU, la transformation de l’Ukraine de l’une des républiques les plus riches de l’Union soviétique URSS en le pays le plus pauvre du continent européen. Pendant une même période de 30 ans, entre 1922 et 1952, l’Union soviétique, même sous sanctions et survivant à une Seconde Guerre mondiale dévastatrice dont elle est sortie victorieuse, a pu devenir une superpuissance et réaliser son industrialisation de manière indépendante.

Au cours de ses trente ans d’indépendance, l’Ukraine a perdu une partie importante de sa population, ainsi que la majeure partie de son industrie et de son potentiel commercial.

Le prix élevé de "l’indépendance"

Récemment, le deuxième président de l’Ukraine, Leonid Koutchma, a franchement admis qu’il y a 30 ans, les dirigeant.e.s avaient trompé les Ukrainien.ne.s, justifiant leur tromperie par la nécessité de surmonter les sentiments pro-soviétiques comme l’objectif le plus élevé.

« Il faut tout payer. Y compris l’indépendance. Qui paiera et quel est le montant - cela est une autre question. Le plus gros montant a été payé par des gens ordinaires. Parce qu’ils et elles croient aux promesses… Nous avons, dans une certaine mesure, trompé ces gens quand nous avons dit que l’Ukraine nourrit toute la Russie. Nous avons calculé tout ce qui est produit en Ukraine aux prix mondiaux, mais nous n’avons pas compté ce que la Russie nous fournissait gratuitement », rappelle ce deuxième président de l’Ukraine indépendante. [3]

Pendant les dernières années de l’Union soviétique, l’Ukraine s’est intensément développée. Elle était censée être une « passerelle » pour les relations économiques avec les pays européens, principalement le bloc de l’Est. En Ukraine, des installations géantes de stockage de gaz géantes, des usines chimiques, des oléoducs, et des chantiers navals ont été construits pour améliorer la logistique du commerce de l’Est avec l’Ouest.

Puis, pendant les années 1990, des propriétaires privé.e.s récemment frappé.e.s ont privatisé des centaines d’usines pour une somme dérisoire et les ont rapidement taillées en pièces, les vendant comme de la ferraille. Les mineurs ukrainiens n’étaient pas payés pendant des années, malgré leurs marches de protestation, la famine, et les suicides. Les fermes collectives ont été vidées. La plupart du bétail du pays a été abattu. La flotte de la mer Noire a été vendue pour des sommes dérisoires, et peu de temps après les chantiers navals sont morts. Les institutions scientifiques, les hôpitaux et les écoles ne recevaient presque pas d’argent du budget public – les salaires des scientifiques et des médecins étaient dérisoires. Les enseignant.e.s ruraux et rurales ont survécu aux années 1990 en cultivant des légumes sur des parcelles de terres près de leurs maisons.

« Projet Ukraine »

La chaîne ukrainienne ZeRada résume les résultats des trente dernières années : « Ainsi, le « projet Ukraine » a commencé il y a 30 ans. Ce projet avait d’excellentes perspectives : une situation géographique favorable, un bon climat, les meilleures terres agricoles du monde, une industrie développée, presque tous les types de minéraux et, le plus important, un peuple instruit et travailleur […]. Résultat, en 30 ans cette « seconde France » est devenue le pays le plus pauvre de l’Europe, dépassant la Moldavie… Presque toutes les usines qui faisaient autrefois l’envie de la plupart des pays du monde ont été fermées ou vendues. En trente ans, le système bancaire est passé sous contrôle étranger. Les médecins migrent en masse, et nous faisons tout notre possible pour envoyer nos enfants étudier à l’étranger. Dans le même temps, plus la situation était mauvaise, plus les discours sur l’amour de la patrie et le patriotisme des politicien.ne.s étaient forts, plus les mâts avec les drapeaux nationaux étaient hauts, plus les concerts patriotiques coûtaient chers. ” [4]

Selon l’Institut international de sociologie de Kiev (KIIS), 14,1% des Ukrainien.ne.s se considèrent comme des mendiant.e.s (c’est-à-dire, leurs revenus ne suffisent même pas à les nourrir) ; 43,1% ne peuvent acheter que de la nourriture de base ; 32,8%, après avoir dépensé en vêtements et en nourriture, ne peut se permettre des achats plus significatifs. [4] Selon le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF), près de 10 millions de personnes sont sous-alimentées en Ukraine (le nombre le plus élevé du continent), et 1,1 million souffrent de graves pénuries alimentaires (c’est-à-dire de la famine). [5]

Selon le Service national ukrainien de statistiques, en 2021 seulement 1% des habitant.e.s du pays se considrent comme appartenant à la classe moyenne. [6] Jusqu’à 67% vivent en dessous du seuil de pauvreté. Selon les données officielles, au cours des vingt dernières années, la population du pays a diminué de huit millions (d’environ 16%). Et cela ne tient pas compte des millions de travailleurs et de travailleuses migrant.e.s temporaires qui se rendent en Russie ou dans les pays de l’UE pour un travail saisonnier. Et les autorités ukrainiennes encouragent même les gens à migrer afin de diminuer le niveau de tension sociale à l’intérieur du pays, tout en en faisant le problème de quelqu’un d’autre.

Le recensement de la population qui n’a jamais lieu

Cette année l’ONU a de nouveau exigé que Kiev procède à un recensement de la population. Il n’a pas eu lieu depuis 20 ans depuis qu’il est devenu évident que le pays perdait des citoyen.ne.s. Kiev justifie régulièrement son refus de procéder à un recensement en invoquant un manque de fonds, bien que ceux-ci soient effectués régulièrement même dans les pays pauvres du tiers monde. De toute évidence, un recensement montrerait un dépeuplement, ce qui deviendrait un autre argument des opposant.e.s au nationalisme ukrainien, dirigé largement contre la Russie et la langue russe, parlée pourtant pas plus que la moitié de la population.

Cependant, il y a une autre raison de ne pas procéder à un recensement : l’ONU et d’autres institutions internationales fournissent une assistance à Kiev sur la base de statistiques officielles. Ainsi, là où il y avait autrefois 40 millions, il n’en reste que 25, mais le régime reçoit toujours une aide pour 40 millions, le reste allant largement dans les poches des fonctionnaires.

Aujourd’hui l’Ukraine est presque le seul pays de l’espace post-soviétique qui pendant ses 30 ans d’indépendance n’a encore pu revenir au niveau économique de la fin des années 1980. Selon la Banque mondiale, en 1990, le PIB par habitant.e de l’Ukraine était de $3,965. En 1998, ce chiffre était tombé à $1,686. En 2020, le PIB par habitant en Ukraine a atteint $3,115. [7]

En outre, ces dernières années, l’Ukraine a accumulé une dette nationale impressionnante. Fin décembre 2020, celle-ci avait atteint 60,8 % du PIB du pays. Les paiements sur la dette publique en 2021 s’élèveront à environ 64,42 % des recettes du fonds général du budget public de l’Ukraine. [8]

Le politologue Andrey Zolotarev note : « Si l’Ukraine suit le même chemin que les 30 années d’indépendance précédentes elle s’effondrera. L’État sera présenté peut-être sous une forme plus ou moins décente. Mais il ne sera pas économiquement connecté. De facto, l’État ukrainien n’est désormais connecté que par la police, par son unité monétaire, les forces armées et les réseaux commerciaux. Mais la cohésion économique de l’État s’affaiblit. [8]

L’« indépendance » de l’Ukraine réside désormais dans le fait que le pays soumet son budget public à l’approbation du FMI. En d’autres termes, ce ne sont pas les député.e.s élu.e.s ou le gouvernement qui décident des sommes à allouer à l’éducation, à la santé, à la police ou à la construction de routes. Le pays vit, en fait, d’un versement du FMI à l’autre. Et la réception de ces tranches dépend des conditions fixées par le Fonds, les partenaires européens et américains de Kiev.

En juillet 2020, le Social Monitoring Center a mené une enquête qui a trouvé que seulement 22,5% des répondant.e.s considèrent le pays comme véritablement indépendant, tandis que 66,5% perçoivent la souveraineté ukrainienne comme une fiction. [12] Ces répondant.e.s ont nommé le FMI, les États-Unis et l’Union européenne comme les principales forces qui contrôlent l’Ukraine.

En somme, on peut conclure que depuis 30 ans la colonisation et la politique habituelles de l’impérialisme occidental ont été cachées sous un façade d’« indépendance », tandis que les gouvernements et les grands médias occidentaux se plaisaient à présenter l’Ukraine comme menacé par l’impérialisme russe.

Notes

[1] https://en.wikipedia.org/wiki/1991_Soviet_Union_referendum#Ukraine
[2] https://ukraina.ru/news/20210713/1031822469.html
[3] https://telegram.me/ZeRada1/5689
[4] https://aif.ru/politics/world/vsyo_razbazarili_chto_na_ukraine_za_30_let_postroili_vmesto_francii_2
[5] https://vesti.ua/strana/v-ukraine-nedoedayut-pochti-10-millionov-chelovek-yunisef
[6] https://biz.nv.ua/economics/strana-bednyh-kak-ukraincy-ocenivayut-svoi-dohody-novosti-ukrainy-50176369.html
[7] https://iz.ru/1211970/miroslav-goriunov/zastoichivoe-razvitie-kak-ukraina-otmetila-30-letie-nezavisimosti
[8] https://minfin.com.ua/2021/08/12/69675007/[9] https://opinions.glavred.info/pechalnyy-itog-30-let-nezavisimosti-pochemu-ukraina-prevrashchaetsya-v-pridatok-stran-zolotogo-milliarda-10296546.html
[9] https://www.capital.ua/ru/news/143801-dve-treti-ukraintsev-ne-schitayut-stranu-realno-nezavisimoy

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