Édition du 24 novembre 2020

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France

2022 : Mélenchon lance sa candidature pour préempter le terrain à gauche

Le leader de La France insoumise est entré officiellement en campagne pour la présidentielle dimanche soir. Il espère incarner le seul pôle de stabilité à gauche, et créer une dynamique en période de crise sanitaire et de menace terroriste. Ce ne sera pas une mince affaire.

8 novembre 2020 | tiré de mediapart.fr


Pour Consulter son site de campagne
https://noussommespour.fr/
Pour la vidéo de son lancement de campagne
https://youtu.be/96Y-whpWSGU
[La préface de son programme "L’avenir en commun"->https://noussommespour.fr/programme/preface/]


C’était le 8 novembre 1980. Devant le « comité directeur » de son parti, François Mitterrand annonce, à huis clos, qu’il sera le candidat des socialistes à la présidentielle de 1981. Une « candidature à haut risque », titre alors L’Express, lequel relate les doutes de ses proches camarades qui s’inquiètent de cette troisième candidature.

Certainement un hasard du calendrier : quarante ans plus tard, c’est aussi un 8 novembre que Jean-Luc Mélenchon se lance, comme son mentor socialiste, pour la troisième fois consécutive, dans la course présidentielle. Sur le plateau du « 20 h » de TF1, le leader de La France insoumise est apparu, dimanche soir, cravate rouge sur costume noir, l’air détendu. « Oui, je suis prêt, je propose ma candidature. Quand tout va mal et que ça semble être nuit noire, il faut allumer une lumière pour qu’on se dise qu’il y a un bout au tunnel », a argué celui qui veut « déconfiner les esprits » et « abolir la monarchie présidentielle ».

Une très brève intervention néanmoins toute tournée autour de sa candidature, lors de laquelle il n’a pas eu le temps d’évoquer le moindre point programmatique. Et qui fait suite à une tribune coup de poing consacrée à la dérive « autoritaire » du régime macronien, publiée le 6 novembre dans Libération, où le leader insoumis estime que le pouvoir profite de la pandémie de coronavirus pour mener à bien son projet d’« extinction méthodique des libertés individuelles et collectives ».

Jean-Luc Mélenchon, lors du discours de clôture de l’université d’été de La France insoumise, à Châteauneuf-sur-Isère, le 23 août 2020. © Nicolas Guyonnet / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Jean-Luc Mélenchon, lors du discours de clôture de l’université d’été de La France insoumise, à Châteauneuf-sur-Isère, le 23 août 2020. © Nicolas Guyonnet / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Premier à gauche à lancer les hostilités en vue de la candidature suprême : du déjà-vu pour Jean-Luc Mélenchon, qui était déjà parti, avant tout le monde – quinze mois avant la date fatidique –, en 2017. Sauf que cette fois, le député des Bouches-du-Rhône a posé une condition : il ne se lancera que si 150 000 citoyens lui donnent leur « parrainage » sur la plateforme Noussommespour.fr. Une formalité (ou presque) pour l’homme aux 7 millions de voix en 2017.

Mais cette plateforme, dont la tonalité se veut résolument positive, car « il faut construire une majorité pour, y en a marre d’aller aux élections pour le moins pire ! » – et qui ressemble à la pétition « Pour nous, c’est lui ! », qu’avait lancée Mélenchon pour promouvoir une nouvelle candidature de François Mitterrand, encore lui, en 1988 (et adossée, déjà, à l’ancêtre d’un site internet via la création d’un service télématique « 3615 Tonton ») –, a deux autres objectifs. D’abord, en l’absence de vote interne ou de primaire, celui de donner une « légitimité populaire » à la candidature Mélenchon. Ensuite, il s’agit de dessiner une perspective stratégique d’ouverture : « L’idée de cette plateforme, c’est d’obtenir le soutien de députés, de maires, d’intellectuels, ou d’animateurs de lutte qui ne sont pas “labellisés” France insoumise, souligne le député insoumis de Seine-Saint-Denis, Éric Coquerel. On veut montrer qu’on est dans une dynamique d’élargissement. »

Apparaître comme le candidat qui rassemble : c’est tout l’enjeu de la campagne de 2022. Alors que plusieurs candidats putatifs, à gauche et chez les écologistes, sont dans les starting-blocks (Yannick Jadot, Éric Piolle, Anne Hidalgo ou Arnaud Montebourg), Jean-Luc Mélenchon veut capitaliser sur son expérience. Alors que le total à gauche représente moins d’un tiers de l’électorat français, il doit impérativement faire de sa candidature de « rupture » une candidature consensuelle.

Or, de ce côté-là, il y a fort à faire. Depuis son bon score de 2017 (19,6 % au premier tour), le chef des Insoumis a enchaîné les faux-pas tactiques dès qu’il s’est agi de rassembler son camp. Principale occasion manquée, le soir du 1er tour quand, au lieu d’ouvrir les bras au reste de la gauche – pour en prendre la tête –, Jean-Luc Mélenchon s’est retranché sur son pré carré. Il y a encore l’épisode des législatives, qui a acté, dans la douleur, la rupture entre communistes et Insoumis, ou l’automne 2017, lorsque le leader insoumis, qui espérait mettre un million de personnes sur les Champs-Élysées contre la politique d’Emmanuel Macron, a fini par se mettre à dos une partie du mouvement social.

Un an plus tard, Jean-Luc Mélenchon tentera tant bien que mal de renouer les contacts avec l’électorat social-démocrate. En septembre 2018, il est ainsi sur le point de décrocher une partie du PS : certaines fédérations, pensait-il alors, étaient prêtes à tomber dans l’escarcelle insoumise. Mais la séquence houleuse des perquisitions qui intervient au même moment douchera pour longtemps ses espoirs d’apparaître comme le point nodal de la recomposition de la gauche.

Après une crise interne et une série de départs aux airs de supplice chinois, La France insoumise a enchaîné une succession de revers électoraux : le désastre des européennes de juin 2019, où le mouvement se retrouve, avec ses 6 %, loin derrière Europe Écologie-Les Verts et au coude-à-coude avec un PS moribond, puis les dernières municipales qui consacreront une nouvelle fois les écologistes comme les grands gagnants de la période.

Comment, dès lors, remonter la pente ? Ces derniers temps, un grand remue-méninges a eu lieu dans l’entourage du candidat : son image, son ton, la ligne portée… Faut-il continuer de prôner la « révolution » ou proposer une simple « bifurcation » ? Faut-il poursuivre sur le mode « le bruit et la fureur » ou adoucir le propos pour cibler les sympathisants plus sociaux-démocrates ? Comment capter l’électorat féminin ? Et l’électorat jeune, qui lorgne de plus en plus vers les écologistes ?

Pour Éric Coquerel, la solution se trouve, pour beaucoup, dans le « timing » : « Nous, plus que d’autres, avons besoin de partir tôt en campagne pour convaincre : dans un contexte durable de crise sanitaire où la campagne se fera surtout via les réseaux sociaux, c’est la seule façon de prendre le temps d’expliquer que nous sommes la seule alternative systémique au duo Macron/Le Pen. »

Reste qu’au sein même de l’entourage de Jean-Luc Mélenchon, ce départ en campagne, en plein reconfinement, et alors que le mouvement est encore empêtré dans les faux-procès en « islamogauchisme » qui ont suivi l’attentat de Samuel Paty, n’a, au départ, pas franchement convaincu. Parler politique quand les gens peinent à remplir leur frigo, n’est-ce pas incongru ?

Autant d’interrogations qui ont été exprimées, samedi, veille de l’annonce, lors d’une réunion de 3 h 30, organisée au siège du parti de gauche, avec les deux groupes parlementaires (les députés insoumis de l’Assemblée nationale et ceux du Parlement européen).

« Si certains trouvaient que ce n’était pas le bon moment , on est tous tombés d’accord pour dire que la candidature de Jean-Luc était la meilleure », concède un élu qui participait à la rencontre. Puis de détailler : « D’abord, si les sondages ne sont pas excellents, Jean-Luc est toujours celui qui est le plus haut à gauche. Ensuite, les Verts et le PS sont, pour l’instant, dans les choux et on ne comprend pas où ils veulent en venir : pendant qu’ils se disputent les places, on doit avancer. Enfin, l’équipe opérationnelle qui entoure Jean-Luc est la plus solide et la plus dévouée qui existe. »

Reste à savoir quel nouveau récit politique écrire. Après le « Mélenchon candidat de l’alliance des gauches de gauche » en 2012, après le « Mélenchon populiste » en 2017, il ne sera pas simple, pour le candidat de 69 ans, de se réinventer. L’eurodéputé Manuel Bompard, en bonne voie pour rempiler comme directeur de campagne, fait le pari de la synthèse : « En 2012, il s’agissait de s’ancrer à gauche ; en 2017, de s’ancrer dans le peuple. En 2022, nous voulons ramener la gauche au peuple », dit celui qui veut un Mélenchon « qui additionne toutes ces facettes ».

Manon Aubry, ancienne tête de liste aux européennes, plaide quant à elle pour une approche plus collective et plus pragmatique : « En 2017, certains prétendaient que Jean-Luc était assez seul, et l’idée d’un exercice insoumis du pouvoir pouvait paraître abstraite. Or, depuis, 23 députés ont été élus, et nous avons appris à exercer le pouvoir. Il faut qu’on montre qu’on est responsables et qu’on va réfléchir à des articulations concrètes entre, par exemple, la mise en place de la constituante et l’exercice du pouvoir, ou, autre exemple, entre la nécessité d’une alternative européenne et le rapport de force qu’on peut faire jouer au sein des institutions européennes », explicite l’eurodéputée qui voudrait voir rapidement écrit un document sur les « 100 premiers jours » de Mélenchon à l’Élysée.

« Contrairement à 2017, il peut compter sur la pluralité des figures des élus qui l’entourent : François Ruffin, Clémentine Autain, Alexis Corbière, Manon Aubry, ce sont des gens qui ont accès aux médias et qui ont chacun leur petite musique, veut aussi croire un parlementaire. Ça lui permettra de ne pas être le seul à courir le marathon qui va démarrer. »

Samedi 7 novembre, pendant que les Insoumis se retrouvaient pour discuter stratégie présidentielle, une autre réunion, moins médiatisée, avait lieu par visioconférence. Quelque 300 personnes, issues des 30 000 signataires de la pétition « 2022 (vraiment) en commun », appelant à une candidature unique de la gauche et de l’écologie, se retrouvaient pour tenter de mettre en place un dispositif favorisant l’émergence d’une dynamique contraignant les écologistes, les Insoumis, les communistes et même les socialistes, à faire l’union.

La déclaration de Jean-Luc Mélenchon anéantira-t-elle quelques espoirs ? « Ce n’est pas une surprise, et il a toute légitimité. Mais il faudra bien, au bout d’un moment, mettre tout le monde autour d’une table, glisse l’un des instigateurs du projet, Pierre Kalfa, membre du conseil scientifique d’Attac, qui veut croire que tout est possible en cours de campagne. Pour nous, le jeu reste ouvert. »

Pauline Graulle

Collaboratrice à la revue Politis (France).

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